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Catégorie : Anecdotes, récits...
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Quelques notes sur les réformes en faveur de la femme dans la Turquie d'Atatürk, à partir d'un reportage de Paule Malardot, journaliste française qui se rendit en Turquie en 1936 pour le compte du magazine féminin La Femme de France.


Paule Malardot, journaliste et romancière, reçut le prix des deux magots 1947 pour son roman L'Amour aux deux visages, éditions SPLE, 1946. En 1955, elle publie "La maison, vie domestique", aux éditions Clartés. Elle appartient à la rédaction de L'Aurore en 1946.
Sa série de 5 articles intitulée "Chez les petites filles des Désenchantées"** parut dans La Femme de France, un magazine féminin, du 25 octobre 1936 au 26 novembre 1936. Elle dresse un premier bilan des réformes de Mustafa Kemal Atatürk et en particulier, celles qui peuvent contribuer à l'émancipation des femmes.
Vous pouvez lire ces articles sur le site de la BNF (http://gallica.bnf.fr) en faisant une recherche sur l'expression "La Femme de France".

** Les Désenchantées est un roman de Pierre Loti, romancier turcophile, plus attiré par le pittoresque orientalisant que par les tentatives de modernisation de la Turquie.

Elle commence par une description du Musée de Topkapi. La journaliste est impressionnée par la collection de cages, métaphore, selon elle, du harem et de l'enfermement des femmes. Elle décrit la situation de la femme et son isolement avant 1925 et cite cette phrase sans pouvoir en donner l'auteur :
«
La Révolution turque, a-t-on écrit, a été, avant tout, une affaire de femmes. »
Un député turc
Fatih Rifki Atay lui raconte avoir dû surmonter de nombreux obstacles pour pouvoir emmener sa femme au restaurant.
Pour la journaliste, la polygamie de l'époque ottomane, est la cause de la décadence de l'empire et la réforme de la société turque passait par la réforme du rapport entre hommes et femmes que promut
Atatürk.
Les femmes ont joué un rôle important chez les jeunes-turques, puis dans la révolution kémaliste. La poétesse Halide Edip Adivar fut un des plus fervents soutiens de Mustafa Kemel et s'éleva en public contre l'occupation anglaise d'Istanbul après la Ière Guerre mondiale. Elle accompagna son mari Adnan sur les champs de bataille de la Sakaria.
« Ecoutez-moi, ô Turcs indécis, écrivait-elle, nous avons laissé derrière nous notre maison, notre famille, notre mer de cobalt, notre Bosphore adoré aux rives enchanteresses. Nous avons tout laissé sans nostalgie, pour défendre nos monts et nos vallées...».
Pendant la période de la guerre contre les Grecs d'avril 1920 à septembre 1921, les femmes ont parfois combattu, ont été infirmières, ont transporté les armes, les munitions et les vivres à travers l'Anatolie par tous les temps.
Sur une place d'Ankara [Ulus Meydani], au pied de la statue équestre d'Ataturk, un des personnages représente une paysanne [Kara Fatma] portant un obus.
Halide fut la propagandiste de Mustafa Kemal et, après la victoire, prononça un discours à Izmir devant lui.
C'est à Izmir que Kemal rencontre son épouse Latife Hanim qui lui apportera son aide et soutiendra aussi la cause des femmes jusqu'à leur séparation.
 
"Le chemin de l'émancipation" qui est la troisième article de la série, commence par une réception des délégués balkaniques à laquelle assiste de jeunes femmes turques. Elles expliquent comment Mustafa Kemal a lutté contre le voile : ne voulant pas heurter, il ne l'a pas interdit comme il a interdit le fez aux fonctionnaires le 2 septembre 1925, il "a fait savoir qu'il n'était plus honteux, pour une Turque, de montrer son visage et ses cheveux." C'est le foulard qui assura la transition.
Le code suisse a été adopté le 6 octobre 1926 ; il déconnecte le droit turc de la loi coranique, supprime la polygamie, émancipe la femme dans la loi si ce n'est dans les faits : droit de la propriété, droit du divorce et de la succession sont réformés dans un sens qui lui est plus favorable.

La journaliste interviewe aussi Ismet Inönü, premier ministre et président du conseil de la République turque qui défend son bilan : 13 femmes dans la police, 17 au Parlement [à l'époque, il n'y en a aucune en France qui n'accordera le droit de vote aux femmes qu'après la Seconde Guerre mondiale], 15 juges, des avocats, des médecins... Il y a 300 étudiantes à la Faculté de droit, 400 étudiantes en physique à Istanbul et 300 en chimie... La femme investit tous les secteurs de la société grâce à l'éducation.
La journaliste visite l'Institut de jeunes filles Ismet Inönü à Ankara, les collèges et les écoles primaires qui s'ouvrent partout dans le pays. Suite à la fermeture des écoles étrangères, elle constate cependant un recul du prestige de la culture française.
Pour Atatürk, l'éducation est un moyen de moderniser son pays.

En 1929, a lieu la première plaidoirie d'une femme avocate. Le 5 décembre 1934, le droit de vote est accordé aux femmes. Les 17 femmes élues au Parlement sont d'origines diverses : professeures, institutrices, fermières, médecins...Le gouvernement a même le projet de recruter des femmes dans l'armée.
Paule Malardot termine son article en revenant sur son titre et sa comparaison avec l'héroïne de Loti.
« Aziyadé, je l'ai vue des milliers de fois, est une jeune fille saine et sportive, solidement pourvue de diplômes et d'ambitions.»
En décembre 1934, l'Union des femmes turques s'auto-dissoud, estimant sa mission accomplie.