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Catégorie : Anecdotes, récits...
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Le wahhabisme apparut au XVIIIe siècle en Arabie saoudite. Pour les Ottomans, c'était une hérésie à combattre avec la plus grande sévérité. Voici sa présentation et le récit de ses premiers rapports, conflictuels, avec les sultans par l'historien autrichien Hammer-Purgstall, publié en Français en 1844 et par l'orientaliste français Joseph Marie Jouannin, en 1853.

Dès son apparition, les ottomans s'opposèrent au wahhabisme. Ils envoyèrent des troupes, à la fois pour combattre la révolte et les massacres, comme celui de Kerbala en 1801, et également pour reprendre le contrôle des villes saintes de Médine et de La Mecque qui avaient été prises et étaient occupés par les wahhabites depuis 1803 et 1806.

Médine, carte postale, début du XXe siècle

Texte de Hammer-Purgstall

Le dix-huitième siècle de l'ère chrétienne jeta le germe de nouvelles réformes, non seulement en Europe, mais encore en Asie. Celles des institutions politiques de l'empire ottoman ne se manifestent qu'à la fin du siècle ; mais avant la moitié, en Arabie, dans la patrie du Prophète et le berceau de l'Islam, s'éleva une nouvelle doctrine prêchée par Abdulwehhab, l'apôtre des bédouins.

(1) Voyez sa biographie dans Isi, fol. 108 et 109 ; dans les biographies des reis-efendi par Resmi ; la 65e avec trois chronogrammes. Rapport de Penkler.

Vingt ans avant que le fameux voyageur Niebuhr eût donné à l'Europe les premières notions sur Abdulwehhab et ses nouvelles idées religieuses (2), l'histoire ottomane faisait déjà mention, mais sans s'y arrêter, de cette hérésie funeste, digne de la damnation ; et tout récemment les rapports de Niebuhr ont été confirmés ou rectifiés par un autre voyageur allemand, le fameux Burkhardt (3). La relation de ce dernier nous dédommage de la réserve des historiens ottomans, et, d'après son autorité, nous allons parler des bédouins et du réformateur de l'Islam, Abdulwehhab [Mohammed ben Abdelwahhab (1703-1792)]. 

(2) Niebhur, Description de l'Arabie, 1779, l. n p. 206.
(3) Burkhardt's notes on the Bedouins and Wahabis. London, 1850.

[Les Bédouins avant le wahhabisme]

La liberté habite le Désert, et le Bédouin porte toujours la même empreinte de sauvage indépendance dans ses mœurs et son caractère. Ses vices, ses vertus sont restés comme il y a des milliers d'années. Cupide et ardent, menteur et artificieux dans toute sa conduite et dans toutes les transactions, mais vaillant et généreux, doux et reconnaissant, hospitalier surtout et fidèle à la parole donnée même à son ennemi, tempérant et sobre, compagnon vif et joyeux, spirituel avec une tendance à la moquerie, éloquent avec des inspirations poétiques, il se montre défenseur passionné de son honneur et particulièrement de celui du harem; prompt à laver un affront dans le sang, il brûle de plonger le fer dans le sein d'un ennemi, quand il s'agit de venger la mort d'un parent. Toutefois, le devoir de l'hospitalité étouffe encore en lui l'ardeur sanguinaire, et le Bédouin est plus noble encore qu'implacable. Ce que la tradition rapporte de l'hospitalité généreuse d'Hatim-Tai, de la valeur de Maadi-Kerb le lanceur de javelots, des facultés poétiques d'Antar, le père de la chevalerie, est confirmé encore aujourd'hui par de nombreux exemples pris isolément. Les Bédouins trouvent un grand charme à écouter des histoires et des chants au clair de la lune. Les jeunes gens des deux sexes, rassemblés en groupes, répètent en chœur le vers entonnés par le premier chanteur, et s'accompagnent avec [527] des claquements de mains en faisant toutes sortes de contorsions. 

Deux ou trois jeunes filles voilées vont en dansant au devant du chœur des jeunes gens, que la pudeur leur défend d'appeler par leurs noms. Cette mélodie du chant nocturne est la même que celle de la bataille. Dans les occasions de réjouissances le « lili » des femmes retentit seul dans l'immensité du Désert, comme leur cri funèbre quand est mort un membre de la tribu. Le Bédouin a pour demeure une tente dont les diverses parties tirent leur nom de mots empruntés à la poésie. Une selle de chameau, une outre, une marmite à trois pieds composent tout son mobilier. Il a pour habillement une chemise de laine et un manteau (abba) dont les rayures brunes et blanches imitent la peau du zèbre. Ses armes  sont une lance et une épée, un casque et une cuirasse : quelques tribus seulement font usage d'armes à feu. Le Bédouin se nourrit de lait de chameau, de pain, de beurre, de dattes et de truffes du Désert. Sa plus grande richesse est dans le chameau et le cheval dont il compte cinq nobles races. Le nombre cinq se retrouve dans ses principales institutions. La vengeance du sang s'étend jusqu'à la cinquième génération. Les rapports de protection et de soumission sont également au nombre de cinq, et les cinq doigts de la main représentent le symbole du droit de souveraineté chez les Arabes. Le scheich, l'ancien, ou vieillard, est le chef de la tribu, directeur de l'administration intérieure ; l'Akid, ou commandant de la tribu en temps de guerre, balance par son autorité et son influence le pouvoir du scheich. Le kadi, ou juge, décide les débats importants d'après le sens de la loi. Le waszi, tuteur ou patron, est choisi pour veiller sur les mineurs, et pour protéger les faibles contre les puissants. Le dachil est celui qui, voulant garantir sa vie et ses biens, se réfugie sous la protection d'un autre. Afin que le voleur et le brigand ne puisse acquérir un droit à la liberté et à la défense en partageant le sel ou le pain, en touchant l'habit de celui qui le tient prisonnier, on le renferme dans un caveau sous terre. Mais s'il parvient à cracher au visage d'un homme libre, il peut réclamer l'appui de ce dernier, qui aussitôt lui procure la liberté. Le voleur est appelé Harami, et ce mot désigne aussi les trois objets dont le Bédouin doit éviter le contact : le cochon, l'âne et le sang. Cette abstinence, la prière cinq fois répétée les jours du Ramasan et la fête de Pâques avaient été, jusqu'à la réforme nouvelle d'Abdulwehhab, les seules pratiques religieuses des Bédouins.

[Mohammed ben Abdelwahhab et le wahhabisme]

Abdulwehhab, c'est-à-dire le serviteur du Tout-Puissant, de la tribu des Wahhabi, branche de la grande tribu de Temin, est le Calvin de l'Islam, qu'il prétendit ramener à la pureté primitive en réveillant la piété endormie des moslims [musulmans]. Préparé par de profondes études sur la loi, et par de longs voyages, il disposa la base de sa nouvelle doctrine, si peu opposée aux principes fondamentaux de l'Islam, que les légistes d'Égypte et de Syrie n'ont pas osé condamner la doctrine d'Abdulwehhab comme hérétique. Le réformateur trouva appui et assistance dans Mohammed-Ibn-Suud, de la tribu de Mesalih, branche des Wuldi-Ali, à laquelle se rattachait originairement celle des Anese. Mohammed-Ibn-Suud [Mohammed Ibn Saoud (1710-1765)], de Diraje, converti le premier à la réforme, épousa la fille d'Abdulwehhab, et fut le fondateur du gouvernement politique des Wehhabi, qui par la suite se confondit avec l'organisation religieuse. Mais d'abord il y eut deux directions distinctes : Abdulwehhab prêchait la doctrine, et Mohammed-Ben-Suud, avec son fils Afis et son petit-fils Suud la répandaient dans l'Arabie le fer à la main, exterminant les incrédules, comme avait fait Mohammed. Abdulwehhab combattit la vénération portée à l'excès pour le Prophète, et surtout les trop grands hommages rendus aux saints dont les tombeaux furent voués principalement à la destruction ; cette fureur alla si loin dans la suite que les tombeaux de Mohammed lui-même et de ses petits-fils ne furent pas épargnés. Les aumônes prescrites par le koran, l'interdiction prononcée contre le luxe et contre les boissons enivrantes, l'administration rigoureuse de la justice, l'esprit belliqueux des premiers moslims, tout était visiblement négligé, tombé dans l'abandon ou le mépris. Abdulwehhab s'éleva énergiquement contre toutes les jouissances défendues, et principalement contre les plaisirs monstrueux trop recherchés par les Turcs, contre l'usage du vin, [528] du tabac, de l'opium, enfin contre la pratique du chapelet. Mohammed-Ben-Suud devint le chef spirituel et temporel des partisans de la nouvelle doctrine dans toute l'Arabie. 

Le catéchisme des Wehhabi qu'Ibn-Suud publia dans la suite lors de la conquête de la Mecque, ramène l'Islam, comme essence de la religion nouvelle, à ses éléments les plus simples. Toute science du salut consiste en cinq choses : 1° la connaissance de Dieu ; il n'y a qu'un Dieu, et Mohammed est son prophète ; 2° la prière cinq fois par jour; 3° l'aumône conforme à la loi (un cinquième de la fortune); 4° le jeûne du mois de Ramasan [Ramadan] ; 5° le pélerinage à la Mecque. La foi comprend six points principaux : 1° la croyance en Dieu ; 2° à ses anges; 3° à ses saintes écritures; 4° à ses prophètes; 5° à ses qualités, et 6° au dernier jour. Les bonnes œuvres reposent sur cette prescription : « Prie Dieu comme si tu le voyais, et si tu ne peux le voir, sache qu'il te voit. » Le troisième point essentiel de la science du salut, la connaissance du Prophète, est le plus important, parce qu'il détruit l'abus de la vénération exagérée pour les prophètes. Mohammed, fils d'Abdullah le prophéte, est un homme mortel, envoyé, non pas à un peuple spécial, mais à l'humanité entière. Aucune autre religion que la sienne n'est admissible, et nul prophète ne viendra après lui, car il clôt la liste des prophètes. Dans tout cela il n'y a point d'hérésie ; au contraire, l'Islam se trouve ainsi ramené à sa pureté primitive, but de la doctrine d'Abulwehhab. Avec cette réforme, l'Islam est toujours exclusif, dominé par le fanatisme comme à son origine. La reconnaissance du Prophète, la prière cinq fois par jour, l'aumône, le jeûne, le pélerinage sont exigés aussi impérieusement que la croyance au koran, aux anges et aux prophètes. Toute autre religion est proscrite. La négligence dans l'accomplissement des Devoirs religieux est punie de peines rigoureuses, la guerre est déclarée à toutes les autres religions jusqu'à l'extermination ou l'assujétissement de leurs sectateurs. 

[Réaction des ottomans]

Après cet exposé de la doctrine d'Abdul-wehhab et du caractère de ses premiers adhérents, il faut rappeler l'impression produite par les premières nouvelles de cette révolution sur le sérail , le diwan et la capitale, ainsi que d'autres agitations moins graves en Arabie, et l'on comprendra mieux le motif politique de l'envoi à la Mecque d'un magnifique présent par le sultan.

Le nouveau gouverneur de Baszra [Bassora], Suleiman Pascha, annonça que les Arabes révoltés du Désert, les Beni-Monteſik, qui s'étaient réunis à Kawarna, aux Beni-Lam , Arabes de Huweise, de la tribu Muide-d'Ahwas, attaqués et battus à Aardscha, avaient perdu plus de mille hommes, parmi lesquels le provocateur de la rébellion, Burhane, et son fils Kelbali ; qu'il avait purgé d'Arabes les environs de Baszra [Bassora], et qu'avec le secours de la tribu fidèle de Dewasir, établie sur les bords de la mer, il avait abattu le pirate Kiabi qui infestait ces parages, et avait brûlé son repaire. Mais bientôt après, le gouverneur de Bagdad, l'ancien grand vesir Mohammed-Pascha, fit savoir que Suleiman-Pascha, poussé contre lui par les Arabes, menaçait d'assiéger Bagdad avec une armée composée de ces nomades [septembre 1749]. En conséquence, la Porte nomma aussitôt le gouverneur de Siwas, Savelisade, serasker contre Bagdad, en mettant sous ses ordres les begs et les Kurdes de Diarbekr, Moszul, Alep, Rakka, le woiwode de Mardin et le gouverneur de Meraasch. De son côté, Suleiman-Pascha s'excusa sur la disette de vivres qui l'avait forcé de sortir de Baszra, et protesta de son inviolable fidélité. Le second écuyer Mustafa-Beg fut envoyé avec un ferman pour examiner sa conduite. D'autres fermans furent adressés au gouverneur de Dschidde, qui était en même temps scheich du sanctuaire de la Mecque, au gouverneur d'Égypte, l'ancien grand vesir Ahmed-Pascha, et au schérif de la Mecque, Mesuud-Ben-Saad, pour leur recommander l'union, la bonne intelligence et le concours le plus actif « afin de détruire l'hérésie impie par laquelle Mohammed-Ben-Abdulwehhab d'Aijine, dans le canton de Nedsched, attaquait les bases fondamentales de l'Islam en se levant comme chef de nouvelles doctrines religieuses. » Ces tristes nouvelles furent adoucies par l'annonce d'un trésor trouvé à Moszul [Mossoul]. Le gouverneur de cette ville, l'ancien grand-vesir Mohammed-Pascha, manda que des maçons, en fouillant la terre, avaient [529] rencontré par hasard deux pots remplis de monnaies d'or à l'empreinte des Abbasites, grandes et petites, au nombre de trois mille quatre cent cinquante-quatre, pesant ensemble quatre mille neuf cent soixante-dix drachmes, ce qui, au titre de 10 ducats pour onze drachmes, donnait 4523 ducats. Le gouverneur favorisa le bruit populaire qui grossissait fabuleusement tant de richesses et remplissait les caisses publiques ; et pendant quelque temps l'attention fut détournée des affaires de l'Arabie. Afin d'effacer entièrement les tristes impressions, le sultan destina un magnifique présent pour décorer la sainte maison de la Kaaba.

[Cadeaux envoyés à La Mecque]

Plus la nouvelle doctrine se montrait hostile à la pompe extérieure du culte, plus il fallait orner le sanctuaire vers lequel se tournent tous les moslims dans leurs prières, éblouir les vrais croyants par l'éclat des pierres précieuses. Le kiaja de la trésorerie et le secrétaire du kislaraga, chargés du transport de la nouvelle couverture de la Kaaba, durent en même temps aller déposer les magnifiques ornements de pierreries dont les vives étincelles feraient rivaliser la Kaaba avec son modèle idéal, le tabernacle de rubis qui brille au haut des cieux. 

Texte de Jouannin

A Alexandrie, Muhammed-Ali-Pacha [Méhémet Ali, vice-roi d'Egypte], délivré de la crainte des mamlouks, dont les faibles restes s’étaient réfugiés dans la haute Égypte, faisait d’immenses préparatifs, et épuisait ses ressources pour les frais de la grande expédition contre les Wehhabis. Leur prince, I’émir Sè’oud, marcha, avec quarante mille hommes , au secours de la Mecque et de Médine, menacées par Toçoun-Pacha [Tosun], fils de Muhammed Ali-Pacha, qui lui avait confié le commandement de ses troupes. Après avoir éprouvé une défaite ans les défilés de Djedidè, occupés par les Wehhabis, Toçoun prit bientôt une revanche éclatante, s’empara des villes de Bahr, Djèdidè, Satra, et entra enfin en vainqueur dans Médine. Les clefs de cette ville sainte, envoyées à Constantinople, y arrivèrent le 30 janvier 1813. Ce fut un jour de fête pour les pieux musulmans : des salves d'artillerie annoncèrent l’entrée dans la capitale des commissaires de Muhammed-AIi-Pacha; vers midi, le Sultan, accompagné d’un brillant cortège, se rendit à la mosquée d’Eïoub [Eyüp], où il récita solennellement le salat-zuhur ou mi'lé-namazy (prière de midi), reçut les clefs de Médine, et les fit porter, en grande pompe, au sérail : elles furent déposées parmi les reliques du prophète. L’envoyé du gouverneur d’Egypte fut revêtu d'un kaftan de zibeline, et on accorda des pensions à vie aux Tatares qui avaient porté la première nouvelle du triomphe de Toçoun-Pacha.

Bientôt Abdallah, fils de l'émir Sè'oud, évacua la Mecque, où les Ottomans entrèrent aussitôt (mars 1813). La réception des clefs de cette ville et de la Kaaba occasionna, à Constantinople, de nouvelles fêtes, qui furent marquées par le supplice du cheikh arabe Ibn-Hassan-el-Kalai, l'un des plus fanatiques wehhabis. La guerre avec ces sectaires se prolongea pendant plusieurs années; mais l’émir Sè’oud étant mort à Derr’iiè [Dariya], sa capitale, son fils Abdallah conclut, en 1815, un traité honteux avec Toçoun-Pacha. Muhammed-Ali ayant voulu obliger Abdallah  [Abdallah ben Saoud ben Abdelaziz] à se rendre à Constantinople pour y solliciter le pardon de Sa Hautesse, ce chef se décida de nouveau à la guerre. Enfin, après une alternative de succès et de revers contre Ibrahim, second fils de Muhammed-Ali-Pacha, Abdal'lah, assiégé pendant sept mois dans Derr’iïè, fut forcé, par la clameur publique, à se rendre. Il se mit entre les mains d’lbrahim [fils de Méhémet Ali], qui l'envoya à son père. Le vice-roi d’Egypte fit partir le malheureux prince pour Constantinople, où il fut décapité sur la place d'Aïa-Sofia [Ayasofya, Sainte-Sophie]. Cet événement, qui eut lieu en 1818, abattit pour longtemps la secte des Wehhabis.