Extrait de Beauregard, Aux rives du Bosphore, 1896.

CHAPITRE VI. LES PALAIS IMPÉRIAUX

ON a comparé assez exactement le vieux sérail de Constantinople à l'Alhambra de Grenade : de part et d'autre, c'est la perle du lieu ; et, ici comme là, l'on ne croit point avoir vu la ville ni la connaître, tant qu'on n'a pas pénétré dans l'Alhambra, ou au vieux Sérail. Ce n'est point toutefois que les deux se recommandent à l'attention du voyageur par les mêmes attraits : ce qui fait le charme impérissable de l'Alhambra, c'est sa beauté architecturale; ce qui attire au Vieux Sérail, c'est surtout son histoire, l'histoire de la chronique la plus secrète, la plus intime, de l'empire turc, puisque ce fut dans ses murs que vécut la dynastie ottomane, pendant quatre siècles, de Mahomet II à Abd-ul-Medjid (1481-1853). L'art sans doute n'y est point absent : nous le verrons ; mais la question d'art ne vient ici qu'au second plan, et les souvenirs du passé priment tout, dans ce monument qui est avant tout historique.

Lorsque Mahomet II se fut emparé de Constantinople (1453), il établit sa résidence dans un palais situé à l'endroit où s'élèvent aujourd'hui les vastes constructions du Séraskérat, sur l’une des plus hautes collines de Stamboul. Mais ce ne fut qu'une installation provisoire. Sur la colline la plus orientale de la ville, à l'endroit où le sol [228] descend doucement vers la mer de Marmara, vers l'embouchure du Bosphore et vers la Corne-d'Or, dans l'espace occupé jadis par l'Acropole de Byzance, les Thermes d'Arcadius, le palais de l'impératrice Placidie et celui de Boucoléon, il jeta les fondations du palais monumental qu'on ambitionne de visiter, et que je vais rapidement décrire. Le site était à souhait. C'est la plus belle colline de Constantinople, et le promontoire le plus favorisé par la nature, de toute la rive européennes : deux mers et deux détroits y aboutissent, comme à un centre ; baigné par les flots bleus, il a, pour perspective, Galata, du côté du nord, et Scutari, de l'autre côté du Bosphore, tandis que, avec leurs cimes neigeuses, les monts de Bithynie lui ferment les horizons de l'Asie. Nul coin, en un lieu qui est pourtant le pays de cocagne du pittoresque, nul coin, à Constantinople, n'était aussi absolument indiqué pour servir, en quelque sorte, de piédestal à une monarchie opulente, ni pour abriter la vie délicieuse et cachée des sultans. Là, protégé par une double enceinte, Mahomet II fit travailler, pendant plus d'un quart de siècle, à élever les constructions du palais de ses rêves, Il fit entourer toute la colline par une haute muraille crénelée, flanquée d'énormes tours ; déjà, du côté de la mer et le long de la Corne- d'Or, le travail était fait en partie, puisqu'il y avait les murs mêmes de la ville ; mais il s'agissait d'en compléter l'enceinte, et de défendre, du côté de Stamboul, l'accès du Sérail. L'opération achevée, il fit bâtir en outre, dans cette première, enceinte, une seconde redoute, à l'ombre de laquelle se dressa le palais lui-même, avec ses dépendances, sur le sommet de la colline. Tel quel, le Vieux Sérail était à la fois un palais, une forteresse et un sanctuaire : c'était une ville, dans une ville ; une magnifique citadelle habitée par un prince et gardée par une armée, qui embrassait dans ses murs une variété infinie d'édifices, de lieux de délices et de lieux d'horreur, où se succédaient les fêtes et les massacres ; où les sultans naissaient, étaient élevés au trône, déposés [229] emprisonnés, mis à mort ; où s'ourdissait la trame de toutes les conspirations et retentissait le cri de toutes les révoltes ; où affluait, avec l'or, le sang le plus pur de l'empire ; où était brandie l'épée immense qui brillait au-dessus de la tête de cent peuples ; où enfin, pendant près de trois siècles, l'Europe inquiète, l'Asie défiante et l'Afrique effrayée tinrent leurs regards fixés, comme sur un volcan fumant, qui menace le monde.

Jusqu'en 1853, l'antique palais de Mahomet II s'appela le cc Nouveau Sérail Yéni-Séraï, par opposition à l'Eski

FIG. 36. - Pointe du Vieux Sérail.

Séraï, ou « Vieux Sérail », dont le nom avait été donné à la résidence où le conquérant s'était d'abord établi, en 1453. Mais le jour où le sultan Abd-ul-Medjid fit construire le. palais de Dolma-Bagtché [Dolmabahçe] et vint l'habiter (1853), le Nouveau Sérail reçut, à son tour, le titre de Vieux Sérail ; et c'est ainsi qu'il est aujourd'hui exclusivement désigné (FIG. 36). Au surplus, quoique les murs principaux de l'ancien palais subsistent encore et permettent d'en reconstituer assez exactement la forme, il a subi, du fait de la construction du chemin de fer qui s'est ouvert une issue à travers l'enceinte extérieure, et du fait du changement de destination, des modifications assez notables. Ainsi, depuis la guerre de Crimée, qui nécessita l'installation, dans les dépendances du Sérai, de casernes et [230] d'hôpitaux pour les soldats français, les Jardins et la Cour des Janissaires, qui, jusque-là, étaient inaccessibles, ont été librement ouverts au public. Mais le Palais lui-même est resté strictement fermé ; et l'on ne peut y pénétrer qu'en vertu d'un « Iradé » ou décret, de S. M. le Sultan.

Je sollicitai cette faveur (1) par la bienveillante entremise de M. Cambon, et, deux jours après, je recevais, de Thérapia [Tarabya], un pli ainsi conçu :

L'Ambassadeur de France a l'honneur de prévenir M. (Nom et prénoms) que Sa Majesté Impériale le Sultan, ayant daigné accorder l'autorisation de visiter le Trésor et les Palais Impériaux, il devra se trouver (Date et jour) au Vieux Séraï (Ak Aghalar Capoussi), à 6 heures à la turque, midi 1/4 à la franque.

A l'heure dite, ma voiture me déposait dans la Cour des Janissaires, où quelques-uns des visiteurs m'avaient déjà devancés, et où se promenaient, dans leur brillant costume, les cavas des Ambassades. Bientôt arrive l'aide de camp de Sa Majesté, le capitaine Mechmed Nazif, jeune officier extrêmement aimable, qui nous salue, et nous invite à l'accompagner. Par la « Porte du milieu », Orta-Kapou [Orta kapi], nous pénétrons, à sa suite, dans la partie réservée du Sérai.

Imaginez un vaste rectangle où, du sein d'une forêt d'arbres énormes, entre lesquels s'ouvrent mille sentiers et brillent les couleurs riantes des fleurs de 'mille parterres, surgit une multitude de toits bariolés, de coupoles dorées, de minarets blancs, de pointes aériennes de kiosques, de portes monumentales, de terrasses, de jardins : une vision des Mille et une nuits. On se frotte instinctivement les yeux, pour s'assurer qu'on n'est pas le jouet d'un rêve !

(1) La visite du Trésor et des Palais Impériaux coûte environ 40 francs. On a donc avantage à être en nombre pour faire la visite, car on s'en partage alors les frais. Nous étions une vingtaine d'étrangers, le jour où je pus voir les Palais Impériaux : quinze ou seize Français, deux Anglais, deux Allemands, un Italien ; cela réduisit, par conséquent, la dépense à environ un louis par personne.

Et [ 231] pourtant, ce n'est là encore qu'un prélude. Quand, après quelques tours dans les bosquets à demi cachés sous le feuillage, on arrive au kiosque situé à l'extrémité de la pointe de Stamboul et que, dans le salon blanc et or, on a pris les rafraîchissements à la turque, café et confitures, offerts par l'aide de camp, au nom de Sa Majesté, un spectacle féerique, incomparable, attend le visiteur, du haut de la terrasse de marbre, qui sert de dégagement au salon. On a, de là, peut-être le plus admirable point de vue qui existe au monde ; au bas, la mer, avec le cercle blanc des voiles des navires, se détachant sur l’azur des flots ; en face, les trois villes, s'étageant sur les collines, et baignées de lumière; par-delà, les rives du Bosphore, et les teintes douces de la côte d'Asie ; entre Stamboul et Galata, les méandres gracieux de la Corne-d'Or, sillonnée de caïques ; tout cela ramassé, groupé, harmonisé, sous le regard qui s'en rassasie. L'impression d'admiration est générale, autant qu'immédiate. « Merveilleux ! » s'écrient en chœur les Français ; « Stupendo ! » clame l'Italien, en joignant le geste à la parole ; pendant que les Anglais, raides comme des termes, nasillent un « Splendid, indeed! », auquel répond, en manière de grognement tudesque, un « Wunderschön » bien senti. Les divergences de nationalités s'effacent, et l'on voit, chose inouïe, vingt personnes absolument d'accord ! Le moyen en effet de ne pas l'être, en face de cet incomparable panorama ! A grand peine on s'en arrache, pour explorer les autres merveilles du lieu.

C'est d'abord le vaste pavillon qui abrite le Trésor Impérial. Les surveillants, rangés sur deux lignes, en avant de la porte au cadenas colossal scellé de cire (FIG. 37), pénètrent dans les salles à la suite des visiteurs, dès que l'aide de camp a détaché le scellé, et se groupent de chaque côté des vitrines. Là sont entassées, dans trois salles consécutives, toutes les richesses accumulées par les sultans, depuis des siècles : joyaux de prix, diamants, coupes et flacons en or ou en onyx, armures damasquinées, housses brodées, casques et cimeterres, riches costumes, [232] armes précieuses, auxquels se mêlent çà et là des objets sans valeur, qui figureraient beaucoup plus avantageusement dans la boutique du bric-à-brac. L'une des maîtresses pièces est le grand trône en or repoussé, incrusté d'une multitude de rubis, d'émeraudes et de perles formant mosaïque, et portant, en français, l'inscription suivante : « Ce trône a été pris et envoyé, en 1514, pendant la guerre de Sélim contre le shah de Perse Ismaïl. »

C'est ensuite le Kiosque du Divan, où le padishah, étendu, donnait audience aux ambassadeurs, à travers une fenêtre grillée : dans un angle se trouve la fontaine, dont le murmure de l'eau servait à étouffer le bruit des conversations.

 

FIG. 37. - Entrée principale du Vieux Sérail.

Plus loin, c'est le kiosque des roses Gül-Hané-Kiosk, converti aujourd'hui en poudrière, mais où le sultan Abd-ul-Méjid signa, le 22 octobre 1839, Hatti-Chérif ou décret impérial, qui reconnut, pour l'avenir, l'existence officielle de tous les cultes autres que l'islamisme. Plus loin encore, c'est le Hirkaï-Chérif Odasse, pavillon mystérieux, où ne pénètrent point les profanes; là en effet sont précieusement conservés le manteau du Prophète et son étendard. Le quinzième jour du Ramadan, S. M. le Sultan vient au Sérai, ouvre la porte du pavillon, et baise respectueusement le manteau de Mahomet : puis, durant quinze jours, tous les grands dignitaires de l'empire sont admis à pénétrer dans le kiosque, et à y baiser le sol ; après quoi, tout se renferme et rentre dans le silence, jusqu'à l'année suivante. Près de Hirkai-Chérif [Hırka-i Şerif], à l'autre extrémité de la [233] terrasse, se détache la gracieuse silhouette du Kiosque de Bagdad, l'un des joyaux du Sérai. Ce coquet pavillon est la reproduction exacte d'un kiosque remarqué, à Bagdad, par le sultan, à l'époque de la conquête. Il est magnifiquement meublé de divans, dont les étoffes, peut-être uniques au monde, s'harmonisent délicieusement, comme teintes, avec les faïences roses de la coupole. Merveilleux aussi sont les tapis. Une très originale cheminée conique, en métal ciselé, achève la décoration du lieu et fait valoir les faïences bleues des murs et le dôme en cuivre doré.

Et tout cela est à la fois-séparé et relié par des cours, des terrasses, des bosquets, des massifs de verdure, où rien ne manque pour le plaisir des yeux. Il n'est pas une seule de ces cours intérieures (FIG. 38), où ne se rencontre quelque surprise pittoresque, et où l'on n'ait l'envie, si la chose était possible, de planter sa tente. Il faut cependant s'arracher à la contemplation de toutes ces merveilles.

FIG. 38. - Cour intérieure, au Vieux Sérail.

L'heure avance, implacable ; et, là-bas, à l'entrée du Bosphore, deux autres Palais encore sollicitent notre curiosité.

Par une pente abrupte, entre les éclats béants d'une brèche pratiquée dans les vieux murs d'enceinte, nous dévalons, les yeux pleins de toutes les griseries du Sérai, jusqu'au bord de la mer où nous attendent, pour nous transporter à Dolma-Bagtché, les caïques qu'a daigné nous envoyer S. M. le Sultan. Sous la direction d'un quartier- maître, huit rameurs taillés en hercules enlèvent chaque [234] caïque et nous emportent rapidement vers la résidence impériale. Tandis que nous glissons, comme des flèches, au travers des bateaux qui sillonnent l'entrée du Bosphore, notre attention se partage entre le Vieux Sérail, dont chaque coup d'aviron nous éloigne, et le brillant Palais de marbre dont, à chaque minute, nous nous rapprochons : l'un qui, maintenant, tire, à l'horizon, au milieu d'une tache verte, le feu d'artifice de ses coupoles et de ses toits pointus ; l'autre qui, d'instant en instant, semble grandir, le long du

FIG. 39. - Palais de Dolma-Bagtché.

rivage doré, et fait resplendir, sous la morsure ardente du soleil, la blancheur marmoréenne de ses murs. L'entrée de Dolma-Bagtché [Dolmabahçe] (FIG. 39) est princière ; si l'ornementation de l'édifice eût été faite avec plus de goût ; si l'on y eût moins maladroitement mélangé tous les styles, ce palais serait peut-être, comme monument moderne, sans rival dans tout l'univers. Malheureusement, la richesse des matériaux et la profusion des décorations n'entrent point seules en ligne de compte dans la perfection architecturale : un autre facteur, le goût, réclame aussi impérieusement ses droits. On a eu le tort de l'oublier, à Dolma-Bagtché. Mais, si l'extérieur prête flanc à la [ 235] critique, les escaliers, les salles et les appartements ménagent au visiteur une série de plaisirs esthétiques aussi complets que variés. Il faut hélas ! renoncer à décrire ces choses ; elles se voient ; elles ne se racontent point! Qu'il me suffise de rappeler qu'on trouve là tout ce que la richesse d'ameublements modernes peut ajouter d'élégance aux raffinements d'un luxe tout asiatique. Telle salle de bain, en onyx, détachée du Palais et transportée à Paris, ferait courir toute la capitale ; telle autre salle, la salle des fêtes par exemple, rivaliserait avantageusement avec celle des Tuileries, au temps de la plus grande splendeur Napoléonienne; tels tableaux, groupés par une main habile qui les tirerait des galeries, composeraient une « exposition » de premier ordre : tout cela est invraisemblablement magnifique. Mais, tout cela, il manque une âme ; je veux dire, l'hôte impérial pour qui le palais avait été construit. Ce n'est pas en effet à Dolma-Bagtché, mais à Yldiz-Kiosk [Yıldız Köşkü], dans l'intérieur des terres, sur les hauteurs d'Ortakeui [Ortaköy], que réside le sultan actuel : j'en dirai les raisons tout à l'heure, du moins les raisons apparentes.

Nous avions à peine achevé notre visite que déjà les cavas nous ramenaient à nos caïques et que, traversant le Bosphore, nous nous dirigions vers le Palais de Beylerbey (FIG. 40), sur la côte d'Asie, presque en face de Dolma-Bagtché. La chaleur était torride, et, quoique revêtus des fins tissus blancs de Brousse, à demi transparents, nos rameurs semblaient anéantis. Nous les laissons reprendre haleine ; et, l'œil en éveil, nous entrons dans ce nouveau palais de marbre. Construit, il y a une trentaine d'années, par le sultan Abd-ul-Azis, qui en fit son séjour favori, Beylerbey est entouré d'un parc en terrasse, qui s'étend jusque sur les pentes du mont Boulgourlou. Du côté du Bosphore, il est longé par un quai en marbre, coupé d'escaliers qui descendent dans les eaux bleues de la mer : tout autour, il est accosté de kiosques gracieux, dont les élégantes toitures simulent des fleurs de volubilis [236] renversées. L'intérieur est d'une richesse vraiment éblouissante. Au rez-de-chaussée, règne un vaste péristyle orné de colonnes, dallé de marbre, et au centre duquel s'élève un château d'eau entouré de plantes aquatiques. L'escalier qui conduit au premier étage est un des plus beaux que l'on puisse voir. Les salons d'apparat, les chambres, les cabinets sont autant de merveilles de luxe et de bon goût. Les pavillons du rez-de-chaussée, en particulier, avec leur décoration exquise et l'illusion d'optique qui, par une

FIG. 40. - Palais de Beylerbey, sur le Bosphore (Côte d'Asie).

heureuse disposition des fenêtres, dissimule le quai et prend immédiatement vue sur les flots du Bosphore, offrent, comme résidence, un charme infini. A mesure que nous glissons d'une salle à l'autre, d'un appartement à une chambre, c'est toujours, dans les groupes, la même admiration enthousiaste; les mêmes exclamations s'entrecroisent : « Que c'est donc joli ! C'est ravissant !... C'est féerique ! » En 1869, quelques mois avant l’année fatale, c'est à Beylerbey que demeura l'Impératrice Eugénie, pendant son séjour à Constantinople.

Avant de quitter le Palais, on nous montre, dans une dépendance du parc, trois fauves, un lion, un tigre et une [ 237] panthère, qui, à notre vue, poussent des rugissements furieux et se livrent, derrière leurs grilles épaisses, à une sarabande effrénée. Nous avons hâte de nous arracher à ce spectacle et de revenir à nos caïques qui, en quelques coups de rame, nous transportent sur la rive d'Europe. Là, après avoir pris congé de notre aimable cicérone, le capitaine Mechmed Nazif, et fait une ample distribution de bakchichs, chacun de nous rentre, à pied ou en voiture, à Constantinople, la mémoire pleine des visions de la journée, l'esprit hanté, pour longtemps, des souvenirs de la magnificence ottomane.