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Catégorie : Bibliographie
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Extrait de Grenville-Murray (E. C.), Les Turcs chez les Turcs, 1878

CHAPITRE SIXIEME

LA VIE INTIME

I

LES PUCES

Ce que l'on est convenu d'appeler la société n'existe pas à Constantinople. On y a trop de secrets, trop de mystères, trop de cabales, trop de rivalités, trop de diplomatie en un mot. Votre tailleur lui-même vous présente sa note d'un air si solennel, que vous vous demandez s'il vient vous apprendre un désastre. Votre voisin vient chez vous d'un pas si discret, qu'on croirait que la ville est remplie de chausse-trapes. Les chiens et les chats eux-mêmes ont une façon particulière de se regarder.

Si les relations sont rares et difficiles dans cette capitale, en revanche les puces y abondent. Une des particularités qui m'ont frappé le plus, chez les habitants de la Turquie, est leur prédilection pour ce genre d'animal. Osmanlis, Arméniens, Bulgares, Moldaves, Grecs et juifs n'ont rien à se reprocher ou à s'envier sous ce rapport. Ils fondent sur l'insecte avec un cri de joie, partout où ils l'aperçoivent, et le caressent en quelque sorte, avant de le tuer. Ils déploient, à le prendre, autant d'adresse et d'art qu'un sportsman à ajuster le canard sauvage. Les puces se montrent, d'ailleurs, reconnaissantes des honneurs dont elles sont l'objet, et ont fondé dans le pays des établissements importants. Des diverses nationalités qui composent la Turquie, c'est la seule qui n'ait rien à réclamer :pas de droits à faire valoir, pas d'injures à venger. Les maisons, en bois pour la plupart, leur offrent un domicile chaud et commode, et le balai de « l'homme de ménage » s'aventure rarement dans les retraites qu'elles ont choisies. Je dis, à dessein, « homme de ménage », la ménagère n'existant pas en Orient. C'est un type qui disparaît à Southampton ou à Marseille. Les puces de Constantinople sont si alertes et si féroces dans leurs assauts ; elles savent si bien flairer la chair d'un nouveau venu qu'elles tiennent l'étranger dans un état d'agitation perpétuelle, qui ne peut manquer, du reste, de profiter à sa santé, surtout s'il n'aime pas à prendre de l'exercice.

L'idée que cette compagnie est un outrage aux bienséances et aux plus vulgaires lois de la propreté semble étrangère à l'esprit turc. Toute tentative pour s'y soustraire provoque l'étonnement ou le rire du mépris. Une femme de Péra (1) — la fine fleur du laydisme — interrompra sa flirtation pour saisir une puce qui se promène sur sa robe, et la déposera, en souriant, sur le plancher. Deux graves marchands de Galata s'arrêteront au milieu d'une discussion d'affaire, pour attraper une puce sur le devant de la chemise d'une connaissance, et l'écraseront sur leur comptoir en se remettant à causer de la baisse des camées ou de la hausse de l'or, sans faire la moindre remarque sur l'incident.

(1) Quartier de Constantinople.

D'un bout à l'autre de l'empire ottoman, personne ne paraît capable de résister à l'attrait de la chasse aux puces. On l'aime, comme ou aime, ailleurs, la chasse au renard. C'est une passion, un amusement. L'œil du chasseur s'allume ; son attention se concentre ; sa main s'apprête furtivement, d'un geste expérimenté ; puis, en même temps qu'elle s'abat et qu'elle roule la victime entre le pouce et l'index, le vainqueur reprend son travail, avec l'air tranquille et indifférent du conquérant sûr de soi. Il irait se faire pendre ou se marier, qu'il s'arrêterait en chemin, pour prendre une puce. Il a dû manquer d'innombrables rendez-vous, perdre des fortunes, pour cette habitude. Mais elle fait partie de sa nature, et il n'y a rien à y changer.

J'ai connu des appartements où les puces formaient, sur le parquet, comme une couche de poussière noire ; où chacun de mes pas devait en tuer des centaines. Mais si je m'étais risqué à témoigner le moindre dégoût, j'eusse paru aussi extraordinaire que si je venais dire à un Chinois que je n'aime pas le ragoût de chien.

Les habitants de Péra vont jusqu'à soutenir, si vous les pressez sur ce point, que la puce est utile à l'homme ; qu'elle entretient à la peau une irritation bienfaisante, qui empêche, dans les pays chauds, l'accumulation des humeurs. Un jour que je me plaignais à un garçon d'hôtel de trouver constamment les affreuses bêtes dans mon pain, quelquefois vivantes, d'autres fois mortes, cet individu, qui parlait toutes les langues, dans un français douteux me répondit que le boulanger était superstitieux et qu'il les regardait comme lui portant bonheur. Lui-même (le garçon) n'était pas exempt de cette bizarre idolâtrie. Il me fit valoir que la puce ne pique jamais personne, dans un endroit dangereux. Il se demandait, comme moi du reste, ce que deviendraient les hôtes de Péra, s'ils n'avaient pas cette distraction. Il croyait que la puce empêche les gens oisifs de faire des sottises. Il soutenait que la capture d'un de ces insectes sur le cou du voisin, fournit souvent une occasion commode d'engager la conversation. Il savait des mariages qui avaient eu pour point de départ une galanterie de cette nature. Il se plaignait d'avoir été tarabusté par une Anglaise, sur l'épaule de laquelle il avait pris une puce, d'un geste adroit de la main gauche, tout en lui présentant, de la main droite, un plat de chevreau aux châtaignes. L'Anglaise avait crié ; son mari avait cherché à le frapper. En semblable occurrence une dame de Péra n'eût même pas levé les yeux de son assiette.

J'essayai de calmer mon interlocuteur en lui disant que nous sommes une race irritable, accoutumée à un climat où l'utilité de la puce est, comparativement, inappréciable. Mais il n'en voulait rien croire ; sa pensée hésitait à admettre, tout d'une pièce, un fait aussi surprenant. On sait l'histoire de ce chevalier chrétien qui, ayant raconté à un souverain de l'Afrique, qu'il traversait, l'hiver, les rivières à cheval, fut battu comme coupable de s'être moqué de Sa Majesté!

Un fonctionnaire de rang élevé me pria, un jour, de remarquer la façon dont il allait relancer deux puces, installées sur le coussin de son canapé. Il commença par les exciter avec le bout de son porte-crayon en or, puis il les poursuivit durant quelques minutes, avec une véritable animation. (C'était un si grand personnage, porteur d'une si longue barbe blanche, que j'avoue que le spectacle ne manquait pas de gaieté.) A la fin, il les prit, selon l'usage, entre le pouce et l'index, et les écrasa sur le tuyau de pipe d'un confrère, qui le lui présentait, obligeamment, dans ce but.

Au marché et dans les mosquées, dans les palais comme dans les cafés, à la campagne comme à la ville, c'est la même chose. Partout où il y a quelqu'un de Péra, il y a aussi une puce ; et la grande joie de l'un est de prendre l'autre.

II 

LE BAIN 

Après avoir traversé une cour bordée de fleurs et ornée d'une fontaine, je me vis affublé, presque instantanément, du costume de bain qui se compose, simplement, d'une robe bigarrée, serrée à la taille, et d'une serviette nouée, en forme de turban, autour de la tête. Ainsi équipé, je fus perché sur une paire de sabots boiteux, et conduit lentement dans la première étuve. C'est une vaste salle qui dut avoir, jadis, un aspect grandiose : le plafond est élevé, les murs sont en marbre ; mais, comme beaucoup d'autres choses en Turquie, elle est délabrée aujourd'hui et menace ruine. Un gros rat noir s'enfuit quand on ouvrit la porte, et m'effleura la jambe avec sa queue.

Une forte odeur de cuir bouilli se fit, alors, si pénétrante, qu'une pipe devint indispensable. Il y avait plus de monde que je ne l'eusse supposé, et beaucoup plus surtout qu'il n'en aurait fallu pour la commodité des ablutions. Le bain est le rendez-vous des faiseurs de scandales et de cancans. J'assistai à l'exécution de plusieurs personnages haut placés, et je dois reconnaître que l'opération fut pratiquée avec autant de verve et d'unanimité qu'on en apporte, en pareil cas, chez les nations de l'Occident.

Des Turcs de toutes tailles et dans toutes les phases de leur interminable lavage, allaient majestueusement de pièce en pièce, ou bavardaient en groupes, tandis que les baigneurs leur épilaient l'aisselle» Les gens de qualité et leur pipes s'installaient dans les coins, soustraits aux regards du vulgaire par des serviettes placées en manière de rideau. Les baigneurs me firent l'effet d'individus de sac et de corde, au courant des secrets de tous les habitués et en tirant parti avec habileté.

Quant au type turc, envisagé au point de vue physique, il ne ressortait pas à son avantage. Des hommes qu'on eût juré, une demi-heure plus tôt, doués d'une force musculaire capable de faire envie aux grenadiers anglais, exhibaient de chétives charpentes. Je n'ai pas souvenir d'avoir jamais vu une collection aussi curieuse de bras et de jambes : des manches à balais, noueux et tortueux, ne peuvent donner qu'une idée imparfaite de leur maigreur et de leur courbure.

De ce qui peut être appelé la salle de conversation et de transpiration, je fus conduit, clopinclopant, dans une autre, beaucoup plus chaude. Le toit avait la forme d'un dôme, percé de petites fenêtres rondes, pour livrer passage à la lumière ; sans l'épaisse buée qui les recouvrait, on eût dit de simples trous. Je me souviens qu'une goutte condensée de cette vapeur tomba sur mon front. La sensation fut désagréable. Il me sembla que l'eau était graisseuse, et toute ma personne fut prise de l'impression qu'on a peut-être plus besoin d'un bon lavage après un bain turc qu'auparavant.

Un sourire de faiblesse fut, néanmoins, la seule résistance que j'opposai à mon baigneur, quand il me prit par la main pour me traîner, sur mes patins, jusqu'à un bassin de marbre surmonté d'un robinet de cuivre, qui formait le fond d'un corridor. Il me dit de m'asseoir ; j'obéis. Je ne voulais pas le froisser, en lui déclarant qu'en tant que propreté, toute l'affaire n'était qu'une illusion ou un piége ; en outre, résister était impossible. Je fermai donc les yeux sur les flaques d'eau grisâtre autour de moi, et me résignai humblement à mon sort, quel qu'il pût être.

Ici, une parenthèse. Un Anglais, ou mieux encore un Irlandais, qu'on troublerait durant son bain, pourrait, voudrait, ou devrait mettre l'importun à la porte. En Orient, un pareil exploit est matériellement impossible ; et c'est là que j'ai compris, pour la première fois, pourquoi les gens de ce pays qui veulent se défaire de leur souverain, considèrent l'heure où il se baigne, comme la plus commode et la plus sûre.

Eût-il six pieds de haut sur quatre de carrure, un homme, en train de prendre un bain turc, est aussi impuissant qu'un enfant : on lui attache aux pieds, avec une courroie de cuir, des sabots, lourds et hauts, qui gênent sa marche ; on l'assied sur un bloc de bois, qui ressemble à un sarcophage renversé ; on l'emmaillotte comme une momie ; on lui met une pipe dans la bouche, et on l'abandonne en cet état, jusqu'à ce qu'il se sente près de s'assoupir. Alors, un gigantesque personnage se dresse au milieu de la vapeur et s'approche de lui sans mot dire ; ses mains ouvertes l'étendent, le palpent, le pressent, le tripotent sur toutes les faces, possibles et impossibles ; puis, s'armant d'un long objet rugueux, sorte d'étrille sans manche, elles l'assoient de nouveau et le frottent avec rage. Quelque chose sort en flocons ; on soutient que ce sont les impuretés de la peau qui se détachent, mais je suis loin d'admettre cette prétention ; et, ayant ressenti une horrible cuisson, une fois revêtu de mes habits, je crois plus volontiers que la victime subit un commencement d'écorchement à vif, écorchement moins douloureux qu'il ne le serait dans les circonstances ordinaires, parce qu'il est pratiqué au sein d'une atmosphère chaude et huileuse, sur un sujet déjà à demi bouilli. Quoi qu'il en soit, quand le géant juge le frottage suffisant et que les yeux, le nez, la bouche et les oreilles du patient sont complétement bouchés par le savon gluant qui accompagne l'étrille, on le pousse sous un déluge d'eau brûlante ; puis, l'ayant emmitoufflé à nouveau, on le conduit dans une pièce dont l'air frais le saisit comme celui d'une glacière et où il s'affaisse, anéanti, entre la pipe et le café préparés à son intention. Jamais je n'ai connu de sommeil plus bienfaisant que celui qui suit cette séance, quoique le souvenir du géant m'ait poursuivi dans mes songes et que, même, je me sois réveillé en sursaut, croyant le sentir auprès de moi... C'était simplement le barbier.

Le barbier est un personnage en Orient ; il l'a toujours été, et il en a conscience. C'est un sentiment naturel, que tous les magnats éprouvent au même degré. Je constate donc, sans surprise, chez celui qu'on vient de m'amener, autant d'aisance que de grâce, tandis qu'il se livre à l'arrachement des poils grisonnants qui déparent mes sourcils ou des touffes de duvet qui protégent mes oreilles, et j'oublie presque, à le regarder, l'affreuse angoisse causée par ces exercices inattendus. De fait, il me polit et repolit si bien, que je me reconnais à peine dans le petit miroir, orné de mosaïques, qu'il m'offre, pour que j'y admire la perfection de son talent. Le menton est doux comme de l'ivoire ; les sourcils ont été merveilleusement arqués ; le visage et ses accesoires sont aussi imberbes que la paume d'une main de lady ; les moustaches se terminent en pointes étonnantes ; arrivé dans l'établissement avec cet air de maturité qui sied à un homme de mon âge, j'en sortirai avec l'aspect d'un jouvenceau, et les maîtres d'hôtel se disputeront la chance de m'avoir pour client. De son côté, le barbier me contemple avec la gravité et la complaisance d'un vainqueur ; je suis le dernier triomphe de son art, et il est fier de moi. Alors, mettant la main devant ses yeux, il s'incline profondément, et je remarque qu'Hamed paraît inquiet de la solennité de cette révérence. Sans doute ma provision de petite monnaie aura sensiblement diminué dans la poche de mon Albanais, avant que ce personnage se soit retiré. Habillons-nous, et retournons à nos affaires. Hamed m'apporte mon linge qu'on a lavé au bain durant mes ablutions, et tient un rideau devant moi, pour me soustraire aux regards. Il est toujours très-scrupuleux sous ce rapport, et ne permettrait, sous aucun prétexte, à un profane, de me voir en manches de chemise. Il faut que je sois vêtu de pied en cap, y compris du lorgnon que nombre de braves gens prennent pour un ordre militaire, avant qu'il me laisse aller ; et je dois confesser que son grand air, son riche costume, l'éclat de ses armes, contrastent singulièrement avec l'extérieur de son maître, comme nous quittons l'établissement.

Le quart d'heure, mentionné si pathétiquement par Rabelais, est venu : il faut payer la perte de ma peau et le regain de ma jeunesse. Malheureusement pour ma bourse, atteinte depuis longtemps de consomption galopante, les étrangers paient en Turquie, non pas ce que les choses valent, mais ce qu'ils sont, eux, censés valoir. Or, comme on trouve commode de m'honorer de titres pompeux chaque fois que je mets la main au gousset, il en résulte que mon bain me coûte environ dix fois plus cher qu'à Londres ou à Paris. Si mon domestique n'avait pas trompeté mes louanges avec tant de hauteur et de vivacité, dans l'antichambre, j'aurais pu m'en tirer comme tout le monde, pour quatre sous. Ah! Hamed, Hamed, prenez garde que votre vanité ne mette votre maître sur la paille !