Lechevalier, Voyage de la Propontide et du Pont-Euxin, 1800-1802

QUATRIÈME PARTIE. MONUMENS MODERNES DE CONSTANTINOPLE. 

CHAPITRE PREMIER. 

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Explication de la Carte. 

PARMI les voyageurs modernes qui ont écrit sur la topographie de Constantinople, il n’en est aucun qu’on puisse comparer avec Grelot et Pierre Gilles. Le premier étoit un architecte habile, du siècle de Louis XIV. Le second fut envoyé dans le Levant par François Ier pour y rechercher des manuscrits, et y fut oublié par ses ministres. Réduit à la cruelle alternative de mourir de faim ou de s’enrôler dans l’armée du grand-seigneur, il fit plusieurs campagnes contre les perses ; enfin il trouva moyen d’échapper aux turcs, et se rendit à Rome, où il publia ses voyages.

Le sol de Constantinople n’a point changé de face, depuis l’époque où ce savant antiquaire en a fait la description. La direction des collines et des vallées n’a point été altérée par les tremblemens de terre ; mais plusieurs monumens dont il parle ont déja disparu. Les effets puissans et multipliés d’une religion nouvelle, les ravages du tems et les fréquens incendies les ont renversés ; ceux qui ont résisté à ces fléaux sont renfermés dans des enceintes impénétrables à la vue des chrétiens, ou bien ne sont plus consacrés à leurs usages primitifs. Des jardins ont pris la place des citernes ; des églises ont été transformées en mosquées, en magasins d’armes, en ménageries de bêtes féroces. Au milieu de ces obstacles, comment retrouver tant de monumens perdus, comment d’ailleurs exposer un instrument de géométrie au milieu de la ville sacrée, où un infidèle ne sauroit faire un pas avec quelque sûreté sans la sauvegarde d’un janissaire? Comment approcher de ces harems et de ces mosquées où la superstition veille sans cesse de concert avec la jalousie ? Toutes ces difficultés ont été surmontées par le crédit de l’ambassadeur Choiseul-Gouffier, et par son zèle constant pour l’avancement des sciences. A force de présens on a pénétré dans les mosquées et jusques dans l’enceinte des sept Tours, où l’on a découvert la porte Dorée, que le célèbre d’Anville croyoit détruite. On a fixé, en un mot, la position des principaux monumens, tant anciens que modernes. L’ingénieur Kauffer, aux talens duquel je rends ici un nouvel hommage, a partagé avec moi les dangers de ce travail difficile ; et pendant près de six mois qu’il a duré, il ne s’est pas écoulé un seul jour que nous n’ayons l’un et l’autre bravé la peste pour découvrir un monument, ou pour en fixer la position.

Le 6 décembre 1785, nous sommes entrés pour la première fois dans l’enceinte de Constantinople, par la porte appelée Zindan-Kapoussi. Notre premier travail a été de prendre le nom de chaque édifice remarquable, d’en étudier les formes extérieures, et d’y observer quelque signe distinctif, afin de pouvoir le reconnaître de loin dans nos opérations topographiques. Cette précaution a rarement été suffisante, et si l’on en excepte les mosquées impériales, il y en a peu dans Constantinople au pied desquelles il n’ait fallu revenir jusqu’à trois et quatre fois, pour vérifier leur position et les distinguer de celles qui les entourent.

Après trois mois de recherches et d’observations réitérées dans ce genre, nous étions parvenus à retrouver tout ce qui reste des monumens anciens décrits par Pierre Gilles ; et nous avions acquis une telle habitude des mosquées, que malgré leur nombre immense et l’uniformité de leurs minarets, nous pouvions les désigner à la première vue par quelque caractère particulier dans leur construction, ou par quelque objet remarquable dans leur voisinage : il nous restait encore à déterminer leur position.

Le 24 mars 1786, nous mesurâmes sur la plaine de l’Okmeïdan [Okmeydanı] une base de huit cents toises. Cette opération a été suivie de vingt stations principales, dont je joins ici les relèvemens, plutôt pour inspirer de la confiance dans nos travaux, que pour en faire remarquer l’importance et les dangers : on conçoit que les opérations de détail ont dû être beaucoup plus nombreuses, et qu’il serait superflu de les soumettre au jugement des lecteurs.

PREMIERE STATION.

La base a été mesurée entre la lisière d’un bois extérieur à la carte, près des vignes de Saint-Dimitri, et la borne que l’on voit sur le chemin de l’Okmeïdan aux eaux douces ; c’est le seul espace plan un peu considérable qu’on rencontre dans les dehors de la ville.

La première station a eu lieu à la borne. L’instrument étoit aligné sur la lisière du bois, autre extrémité de la base.

On a relevé les objets suivans, dont on avoit la vue la plus complète :

Le mont Bourgourlu derrière Scutari, sur la côte d’Asie,

L’église de Saint-Dimitri,

Le minaret des Itchoglans,

Le fanal d’Asie,

La tour de Galata,

La mosquée de Sainte-Sophie, 

La mosquée du sultan Achmet, 

La colonne Brûlée, 

L’Osmanie, 

La mosquée d’Ali-Pacha, 

Celle de Beiazit ou Bajazet, 

La Solimanie,

Un arbre remarquable de l’Okmeïdan, etc. etc.

DEUXIÈME STATION.

A la lisière du bois ou à l’autre extrémité de la base, l’instrument aligné sur la borne, on a relevé les objets précédens, et l’on a fixé leur position.

TROISIEME STATION.

A la même borne, et l’instrument aligné sur l’arbre remarquable de l’Okmeïdàn, on a relevé :

La mosquée d’Andrinople, 

La ruine de Tekir-Seraï, 

Un arbre dans le cimetière des juifs, 

L’éminence appelée Maltépé, 

Le kiosk, voisin de la ferme de la sultane,

La mosquée d’Eioup [Eyüp], 

Le Mehkémé,

La mosquée de Haivan-Seraï, 

Celle de Balat, etc. etc. 

QUATRIÈME STATION.

Au pied d’un arbre situé au coin des vignes de Saint-Dimitri, l’instrument aligné sur la lisière du bois, extrémité nord de la base, on a relevé : 

La ruine de Tekir-Seraï, 

La mosquée d’Andrinople, 

La mosquée de Kara-Gumruk, 

La mosquée du sultan Sélim, 

La mosquée de Mahomet, 

Avret-Bazar, ou le marché aux femmes,

L’extrémité orientale des aqueducs,

La mosquée de Chah-Zadé, 

La mosquée de Laleli, 

La Solimanie, 

La mosquée de Bajazet, 

La tour de Galata, 

L’Osmanie,

La mosquée d’Ali-Pacha, 

La colonne Brûlée, 

La tour des Itchoglans, 

La mosquée du sultan Achmet, 

La mosquée de Sainte-Sophie, 

La mosquée de Scutari, voisine de la maison de Mufti-Zadé,

Le promontoire appelé Moundé-Bouroun, sur la côte d’Asie, 

Le fanal d’Asie, 

Kavak-Kiosk,

Kis Koulessi, monument appelé par les francs Tour de Léandre etc.

CINQUIÈME STATION.

Au pied du jardin de l’église patriarchale, l’instrument aligné sur le gros arbre de l’Okmeïdan, et ayant la pointe d’Einalu-Kavak dans le même alignement, on a relevé :

Un arbre très-remarquable dans le cimetière des juifs, 

L’église d’Aïa-Paraskevi,

La mosquée de la Rose, appelée Gul-Dgiami,

La mosquée de Balat-Kapou, 

La mosquée de Haivan-Seraï, 

Le Mehkémé qui en est voisin, 

La mosquée d’Eioup, etc. 

SIXIÈME STATION.

Au même lieu, et l’instrument aligné sur le même arbre, on a relevé : 

Eïnalu-Iskelessi, 

La mosquée de Tersana, 

La machine à mâter, 

Le magasin des bois de construction, 

La caserne des galiondgis, 

La tour de Galata, etc.

SEPTIEME STATION.

Au pied d’un arbre, sur la hauteur entre Saint-Dimitri et la mosquée de Piali-Pacha, l’instrument aligné sur un arbre déja fixé dans les vignes de Saint-Dimitri, on a relevé :

Le réservoir sur le chemin des cimetières,

La première mosquée de la rue de Pera,

La mosquée de Hadgi Méhémet, 

La mosquée des Itchoglans, 

La tour de Galata, etc. 

HUITIÈME STATION.

Au pied de l’arbre de l’Okméidan, l’instrument aligné sur la borne de la base, on a relevé :

La perche servant de but aux bombardiers,

L’arbre isolé au-delà des cimetières d’Eioup,

L’angle d’un mur au-dessus de Haskeu,

Le grand cyprès sur le chemin de Has-keu,

La mosquée d’Eioup,

Le Kiosk de la sultane,

La deuxième mosquée du village d’Eioup,

Le minaret du village de Topchiler ou des Canonniers,

La mosquée d’Egri-kapi, etc.

NEUVIÈME STATION.

Au pied du même arbre, l’instrument aligné de la même manière, on a relevé : 

La mosquée de Haïvan-Kapi, 

La ruine de Tekir-Seraï, 

Les deux cyprès des Blakernes, 

La mosquée de la porte d’Andrinople, Edrené-Kapou-Dgiami,

Le Mehkémé qui en est voisin, 

La mosquée de Balat-Kapi, 

La mosquée de Hahrié, etc.

DIXIÈME STATION,

Sur les murs de la ville, près de la porte du Canon, Top-Kapoussi, on a fait des opérations de détail qui n’étoient pas les moins dangereuses, parce qu’on dominoit sur l’intérieur des maisons et sur les harems.

ONZIÈME STATION.

Sur le sommet de Moundé-Bouroun, promontoire d’Asie ; au pied d’un arbre fixé précédemment par l’astronome Tondu, lorsqu’il détermina la longitude et la latitude de Sainte-Sophie, par rapport à l’observatoire de Pera, l’instrument aligné sur le fanal d’Asie, on a relevé :

Le cyprès isolé au fond du golfe de Moundé-Bouroun,

La mosquée de Kadi-Keu, 

Kavak-Seraï, etc. etc. 

DOUZIEME STATION.

Au pied du fanal d’Asie, l’instrument aligné sur la tour de Galata, on a relevé :

L’éminence appelée Maltépé, près des murs de la ville du côté de la terre,

La mosquée de Top-Kapou, 

La maison remarquable d’un arménien près de Ieni-Baktché,

Un gros arbre sur les murs de la ville, près du jardin des Sept-Tours, 

La colonne d’Arcadius, 

La porte de Daoud-Pacha, 

Timar-Hané, ou l’hôpital des fous, 

La mosquée du sultan Achmet, etc.

TREIZIÈME STATION.

Sur les ruines appelées par les francs palais de Constantin, et par les turcs Tekir-Seraï, l’instrument aligné sur la tour de Galata, on a relevé :

Le mont Bourgourlu, 

Un grouppe d’arbres au sud de cette montagne, 

Le minaret des Itchoglans,

Le kiosk du Capitan-Pacha, 

La pointe du sérail, 

La pointe de la cinquième colline, 

La mosquée du sultan Sélim,

La tour du janissaire Aga,

La Solimanie,

La mosquée de Fétié, dans l’alignement de la Solimanie,

La colonne Brûlée,

La mosquée du sultan Mahomet,

La mosquée de Kara-Gumruk,

La mosquée de Chekrié,

La mosquée d’Andrinople,

La mosquée d’Aï-Bazar,

Le kiosk des canonniers, Topchtler-Kiosk, etc.

QUATORZIÈME STATION.

Sur la tour de Galata, l’instrument aligné sur la Solimanie, on a relevé :

La mosquée de Chah-Zadé, 

L’extrémité orientale des aqueducs, 

Le château des Sept-Tours, 

La mosquée de Mahomet, 

La mosquée de la Rose, Gul-Dgiami ;

La mosquée d’Ekim-Oglou, etc.

QUINZIEME STATION.

Sur l’éminence appelée Maltépé, l’instrument aligné sur la tour de Galata, on a relevé :

La mosquée du sultan Sélim,

La mosquée de Kara-Gumruk,

La Solimanie,

La mosquée de Mahomet,

Sainte-Sophie,

L’Osmanie,

Orta-Dgiami,

La mosquée du sultan Achmet, 

La mosquée de Laleli, 

Le fanal d’Asie, 

La mosquée du Pelletier, Kurktchi-Dgiami,

Les trois principales tours du château des Sept-Tours,

La tour de Marmara,

Un cyprès isolé au haut du jardin des Sept-Tours,

La mosquée de Daoud-Pacha,

Hunkiar-Kiosk, etc.

SEIZIÈME STATION.

Près de Sultan-Tchiftlik, l’instrument aligné sur l’arbre du cimetière des juifs, on a relevé :

L’église de Saint-Dimitri,

La mosquée d’Eioup,

L’arbre de l’Okméidan,

La mosquée de Sahli-Mahmout,

La pointe de Eïnalu-Kavak,

Kavak-Seraï,

Sainte-Sophie,

La tour du janissaire Aga,

La mosquée du sultan Sélim,

L’Osmanie,

La colonne Brûlée,

La mosquée d’Ali-Pacha, etc.

DIX-SEPTIÈME STATION.

Dans la maison d’un arménien près de Vlanga-Bostan, l’instrument aligné sur le fanal d’Asie, on a relevé :

La mosquée du sultan Achmet,

La colonne Brûlée, 

La porte de Tchatlady, 

Le fanal de Constantinople placé sur les murailles de la ville, 

La mosquée d’Ali-Pacha, 

L’Osmanie,

La mosquée de Bajazet ou Béîazit, 

La Solimanie,

La mosquée de Laleli,

La mosquée de Chah-Zadé,

La mosquée de Mahomet,

Son tombeau,

La mosquée de Kara-Gumruk, 

Dgellat-Tchesmé, ou la fontaine du bourreau, 

La mosquée de la porte d’Andrinople,

La mosquée de Hasséki-Avret-Bazar.

La mosquée de la Citerne, Boudroum-Dgiami,

La mosquée de Dgerrah-Pacha, 

La mosquée d’Imrhor, ou de l’Ecuyer, etc.

DIX-HUITIÈME STATION.

Sur les murs de la ville près de TopKapou, l’instrument aligné sur le fanal d’Asie, on a relevé :

La mosquée d’Ak-Seraï, 

La mosquée de Hasséki, 

La mosquée de Mollah-Gurani, 

La mosquée de Ioksé-Kalderum, 

La mosquée de Daoud-Pacha, 

La mosquée de Barut-Hané, 

La mosquée d’Ekim-Oglou,

La mosquée d’Alté-Mermer (l’ancienne église appelée par les grecs Panaghia-exi-Marmara.)

La mosquée du Pelletier-KurktchiDgiami, 

La mosquée de Kodja-Moustapha, 

La mosquée de Saraï-Meidan, 

Celle de Mevlané, 

Celle de Adgi-At, ou du Cheval verd,

La colonne de Marcian, 

La mosquée de Cheislam, etc. 

DIX-NEUVIEME STATION.

Dans le jardin voisin des Sept-Tours, l’instrument aligné sur Kavak- Serai, on a relevé :

La colonne Brûlée, 

La maison de l’arménien, 

La tour voisine de Ieni-Baktché, 

La mosquée de Hasséki, 

La mosquée de Dgerrah-Pacha, 

L’église grecque appelée Soulou-Monastiri,

La mosquée de Tchilinghir, etc.

VINGTIÈME STATION.

Sur la côte d’Asie, près de KavakSeraï, l’instrument aligné sur la tour de Galata, on a relevé :

Les points les plus remarquables du canal du Bosphore, tant sur le rivage d’Asie que sur celui d’Europe ;

Le fanal de Constantinople, 

La porte de Tchatlady, 

La mosquée de sultan Achmet, 

La colonne Brûlée, 

La mosquée d’Ali-Pacha, 

L’Osmanie, 

La mosquée de Beïazit, 

La Solimanie, 

La mosquée de Chah-Zadé, 

La mosquée de Mahomet, 

Son tombeau, 

La mosquée de Kara-Gumruk, 

Dgellat-Tchesmé, ou la fontaine du Bourreau,

La mosquée de la porte d’Andrinople, 

La mosquée de Hasséki, 

La mosquée de Boudroum, 

La mosquée de Dgerrah-Pacha, etc. etc.

Les rues principales ont été levées avec exactitude ; on a été moins scrupuleux pour celles du quartier des Sept-Tours, qui ne présentaient à cette époque qu’un amas de ruines ; il auroit été plus qu’inutile d’employer une précision géométrique pour déterminer la direction de ces petites rues détournées, qui sont d’un moment à l’autre la proie des flammes, et sont presque toujours rebâties sur un nouveau plan.

 

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CHAPITRE II.
Vue générale de Constantinople.

A l’extrémité orientale de l’Europe, un promontoire en forme de triangle s’avance vers l’Asie ; deux de ses côtés sont baignés par la mer, il tient au continent par le troisième ; sa surface est entrecoupée de sept collines, du haut desquelles on domine sur la plus grande partie de la Propontide, et l’on découvre jusqu’au sommet du mont Olympe en Bythynie. A la pointe de ce promontoire, les eaux du Pont-Euxin, après avoir descendu le Bosphore, viennent se partager en deux branches, dont l’une se dirige vers la Propontide, et l’autre pénètre dans l’intérieur du continent de l’Europe, pour y former le port le plus commode qu’il y ait au monde.

C’est là que le navigateur Byzas (1), fils de Neptune, conduisit une colonie d’Argos et de Mégare ; c’est là qu’il fonda la ville de Byzance, qui, après la défaite de Xerxès, fut fortifiée par Pausanias, général de Lacédémone (2). Cette ville, par les avantages de sa situation, étoit appelée à devenir la métropole de l’univers. Les byzantins surent les mettre à profit ; maîtres des deux détroits du Bosphore et de l’Hellespont, ils les ouvroient aux commerçans, ils les fermoient à l’ennemi.

C’est ainsi qu’une poignée d’hommes, de vagabonds peut-être échappés de la Grèce, devint une puissance formidable aux rois de Bythynie, battit Philippe, et fit plus encore, en résistant aux gaulois de ces tems là, qui, comme ceux d’aujourd’hui, étoient le peuple le plus belliqueux de l’Europe.

(1) Hérodote, l. 2. Thucydide, I. i. Polybe, liv. 1, 4. Eutrope, liv. 7. 

(2) Scaliger, Animadv. Ad Euseb., page 81. Ducange, Const. I. I, p. I, ch. l5, 16.

Lorsque les romains eurent étendu leurs conquêtes en Orient, ils s’aperçurent que leur capitale n’occupoit plus le centre de leurs possessions, et que du fond de l’Italie ils ne pouvoient pas exercer une surveillance assez active sur leurs ennemis et sur leurs généraux eux-mêmes. César et Auguste délibérèrent long-tems s’ils transporteroient le siège de l’Empire vers l’Hellespont. Dioclétien, en embellissant Nicomédie, le rapprochoit de Byzance ; Constantin finit par l’y établir.

Ce prince avoit sans doute eu dans ses voyages et dans ses guerres, plus d’une occasion d’admirer la position avantageuse de Byzance ; et s’il est vrai, comme quelques écrivains l’assurent, qu’il ait jamais songé à placer sa capitale à l’embouchure de l’Hellespont, c’est qu’à cette époque, sans doute, il n’avoit pas connu l’embouchure du Bosphore.

Byzance occupoit la pointe du promontoire. Les principaux monumens qui la décoroient avant que l’impitoyable Sévère en eût rasé les fondemens, étoient le temple de Neptune, celui de Bacchus, un autel dédié à Minerve-Ecbasia, et ces deux cyppes que Darius avoit laissés sur les rives du Bosphore, pour éterniser la mémoire de son passage en Europe.

Lorsque Constantin rebâtit cette ville, les forêts du Pont-Euxin, les marbres de Proconèse, les villes de Grèce et d’Asie, celle de Rome elle-même, tout fut mis à contribution pour l’embellir. Quel étonnant tableau ils devoient offrir aux yeux des navigateurs, ces superbes temples, ces colonades, ces portiques, ces thermes et ces magnifiques palais enrichis des chef-d’œuvres de Phydias, de Lyzippe et de Praxitelle !

Ces monumens de la sculpture et de l’architecture antique ont été successivement remplacés par ceux du bas-Empire, et enfin par ceux des turcs moins réguliers peut-être, mais non moins imposans ni moins pittoresques que ceux des romains et des grecs.

La ville de Constantinople est située à 41° 1’ 27’’ de latitude septentrionale, et 26° 35’ de longitude. Vue de la Propontide, elle se présente sous la forme d’un vaste amphithéâtre parsemé d’un nombre infini d’édifices variés, et terminé par ces mosquées impériales, bâties avec tant de magnificence, et placées avec tant d’art par leurs orgueilleux fondateurs.

A l’instant où le navigateur double l’extrémité du promontoire pour entrer dans le port, il laisse à sa droite Chalcédoine et Scutari sur les rivages de l’Asie. Il découvre en face le canal du Bosphore, semblable à un large fleuve bordé d’agréables collines. A sa gauche enfin, il aperçoit le plus enchanteur de tous les tableaux.

Une forêt de mâts couvre le vaste bassin qu’il a sous les yeux. Mille vaisseaux de toutes les nations y sont à l’abri des tempêtes. Dix mille bateaux élégans et légers le parcourent dans tous les sens, pour satisfaire aux besoins des habitans, à l’activité du commerce, et à l’approvisionnement de la ville.

Deux collines qui servent de bordure à ce tableau vivant et animé, se prolongent fort avant dans l’intérieur du continent. Les monumens qui couvrent leurs pentes, sont entremêlés de peupliers et de cyprès, à travers lesquels s’élèvent des mosquées à larges coupoles, surmontées de globes dorés, et ces hauts minarets qui rappellent si bien les colonnes triomphales qu’ils ont remplacées et qui les égalent au moins en élégance, s’ils ne les égalent pas en majesté.

Voilà le port fameux que les anciens appeloient avec tant de raison la Corne d’Or (1), puisqu’il étoit le centre du commerce et des richesses du monde.

(1) Strab. I. 10, p. 492. Pet. Gill. de Bosph. Thrac. l.1, ch. 5. 

CHAPITRE III.
De l’intérieur de Constantinople.

Un voyageur anglais à qui l’on avoit vanté les dehors de Constantinople, et peint l’intérieur de cette capitale comme peu digne de ses observations, ordonna au capitaine du vaisseau qui l’avoit amené, de faire le tour du port, et de repartir aussitôt sans mettre pied à terre.

Quand on entre dans Constantinople, les yeux encore éblouis de sa magnificence extérieure, on est tenté d’excuser la bizarrerie de cet anglais.

Des rues étroites, sales, mal percées, sans aucun plan et sans aucune régularité ; de mauvaises baraques de bois, dont les appartemens supérieurs s’avancent en saillies pour diminuer le jour, offusquer la vue et empêcher la circulation de l’air ; d’immenses espaces vides, où l’on n’aperçoit plus que des décombres noircis par les flammes, et quelques maisons éparses dont la peste a détruit les habitans ; c’est là l’intérieur de Constantinople ; c’est du sein de ces habitations abjectes que l’on voit s’élever les édifices publics dont la grandeur réelle est encore rehaussée par l’effet du contraste.

Un disciple d’Aristote (1) qui vivoit au tems d’Alexandre, fait d’Athène un portrait très-ressemblant à celui que je viens de tracer. « Les rues, dit-il, en sont irrégulières : on n’y voit que des cabanes ; ce n’est qu’en approchant du théâtre et du temple de Minerve qu’on peut s’y reconnoître ».

Aristote (2) et Strabon (3) ne parlent pas plus avantageusement de cette ville, trop célèbre parmi nous ; et ce qu’il y a de très-remarquable, ils critiquent cette même saillie des appartemens supérieurs, que les architectes athéniens avoient, comme ceux des turcs, adoptée dans leurs constructions.

(1) Dicearque.

(2) Œconom. 1. 2

(3) Strab. 1. 3.

Qui sait si les belles ruines de Rome, aux pieds desquelles nos voyageurs vont s’extasier avec tant de raison, n’étoient pas également entourées de viles cabanes. Quelle différence peut-être entre l’état réel de cette ancienne capitale du monde, et l’immense éclat de sa renommée.

CHAPITRE IV.
Du Sérail.

Ce palais fameux vu de la mer et des sommets voisins qui le dominent, présente un amas d’édifices entourés d’arbres, qui n’ont ni symétrie, ni ordonnance, ni régularité ; les uns sont des kiosks ou pavillons isolés, les autres sont des corps-de-logis élevés sur des arcades en bois, pittoresques à la vérité, mais d’une magnificence tellement confuse et désordonnée, qu’il seroit impossible d’en faire la description quand on pourroit même les examiner à loisir.

La porte par laquelle on entre dans la première cour du sérail, a plusieurs dénominations, dont la moins extraordinaire est celle de Baba-houmaiaum (sublime Porte), qu’on lui donne le plus communément. A droite et à gauche sont les niches où l’on place les têtes des criminels d’état, et les débris sanglans des ennemis tués à la guerre.

Dans la première cour on trouve l’hôtel de la monnoie, Tarap-hané, le divan du visir et l’arsenal des armes antiques, ou l’église de Sainte-Irène.

La porte de communication entre la première et la seconde cour, est appelée Orta-kapoussi ; elle est située entre deux tours ; c’est-là qu’on exécute les visirs.

Dans la seconde cour on voit à gauche la salle du divan et les écuries du grand-seigneur ; à droite sont les cuisines, et au fond la porte du Salut Bab-Shadet, qui conduit à la salle du trône, où le sultan donne audience aux ambassadeurs.

La bibliothèque, les bains, le trésor, le harem et les jardins occupent le reste de l’espace enfermé dans les murs du sérail.

Les jardins sont plantés de peupliers et de cyprès, décorés d’un grand nombre de kiosques, et entrecoupés par des terrasses soutenues de murailles peintes en verd. On y voit des parties considérables sans culture, d’autres sont couvertes de fleurs ; par-tout régnent le désordre et l’irrégularité.

Le sultan actuel Selim III (1) ayant remarqué près de Bouiouk-déré [Büyükdere] un jardin appartenant à un riche marchand européen, résolut d’en faire un du même genre dans l’enceinte du sérail. Il s’adressa au propriétaire pour avoir tin plan. Celui-ci, qui étoit allemand, en composa un dans le stile de sa nation, et d’après lequel l’empereur fit arracher plusieurs arpens de beaux cyprès, pour tracer à leur place des allées en croix, pour bâtir des fontaines, et élever des gradins en amphithéâtre, destinés à recevoir des pots de fleurs. Les magnifiques ruines du palais d’Amurat, situé près de Scutari [Üsküdar], qui avoient été l’objet de l’admiration de plusieurs siècles, furent sacrifiées à la décoration du nouveau jardin impérial. .. »

(1) Voyez Constantinople ancienne et moderne ; tome i, p. 35.

Le trésor, ou hazné, renferme des richesses immenses ; il est composé de quatre chambres : dans la première on conserve quantité d’arcs, de flèches d’arbalètes, de fusils et de sabres dont on a fait présent aux empereurs. La seconde contient dans de grands coffres, les riches habits du sultan, les fourrures, les turbans, les coussins et les carreaux en broderie d’or et de perles. Dans la troisième sont gardés les harnois des chevaux du grand-seigneur, les housses, les selles, les brides enrichies de diamans, quantité de vaisselle d’or et d’argent, des montres, des horloges et des pierreries de toute espèce. La quatrième enfin contient un grand nombre de coffres remplis d’or et d’argent monnoyés.

On connoit peu le gouvernement intérieur du harem : voici cependant ce qu’on en raconte d’après les relations des médecins et des femmes qui y ont été introduites.

Les esclaves destinées au plaisir du sultan, vivent toutes en commun, et logent dans deux grandes chambres appelées odas, d’où leur vient le surnom d’odalique. On les occupe du matin au soir, tantôt à travailler à l’aiguille, tantôt à prendre des leçons de musique, de danse, de langues et d’écriture. Chacune a son lit à part. Une cadun [kadın] ou surveillante a l’inspection sur cinq d’entr’elles, et elle rend compte à la cadun-kiaia (la gouvernante générale), des moindres fautes qu’elle observe.

Toutes les odaliques sont magnifiquement vêtues : rien n’est épargné pour leurs parures. Elles mettent tout en usage pour relever l’éclat de leurs charmes et se faire aimer du sultan. La cour de la reine-mère, sultan Validé, est toujours composée des plus belles d’entre ces filles, c’est-là que le grand- seigneur choisit ordinairement l’objet de sa passion.

Lorsqu’une odalique a le bonheur de mettre au monde un fils, elle prend le titre de Hasséki, et passe dans un appartement séparé des odas. On lui fait une maison, on lui donne des compagnes ; elle a dès-lors une entière liberté dans le sérail, et peut pénétrer dans l’appartement du grand-seigneur aussi souvent qu’il lui plaît.

Les favorites qui ne donnent au sultan que des filles, restent confondues dans la foule des odaliques, mais leur esclavage a quelquefois son terme ; car après la mort du grand-seigneur elles peuvent sortir du sérail et se marier à des pachas ; tandis que leurs compagnes, victimes de leur stérilité, sont reléguées dans le vieux sérail (1).

(1) Hist. Ottom. par M. Delacroix, t. i, p. 494. 

CHAPITRE V.
Du Collège des Itchoglans (Galata-Seraï.) [içoğlan] Galatasaray]

On a vu dans le chapitre précédent sous quel régime vivoient les femmes du sérail ; c’est avec le même soin et la même discipline qu’on y élève aussi un nombre de jeunes enfans appelés Itchoglans, ou Azamoglans (enfans de tribut), qui doivent être tous nés de parens chrétiens, pris en guerre, ou seulement amenés de pays lointains.

Avant que ces enfans soient reçus, on les présente au grand-seigneur, qui les distribue dans son palais de Galata, Galata-Seraï, dans celui d’Andrinople, ou bien on les garde dans le sérail.

Ceux qui sont choisis pour le sérail, ont quelque qualité particulière qui les rend recommandables aux yeux du souverain ; c’est de leur classe qu’on tire les pages destinés à remplir les grandes charges de l’Empire. Leur éducation est confiée aux eunuques blancs, qui les châtient sévèrement pour les plus petites fautes. Leurs punitions ordinaires sont la bastonade sur la plante des pieds, de longs jeûnes, de longues veilles et quelquefois de peines plus dures encore. Ils sont communément au nombre de six cents distribués dans deux corps-de-logis appelés la grande et la petite chambre. Ces deux chambres sont égales en dignité ; ce qui s’enseigne dans l’une s’enseigne aussi dans l’autre, et l’on choisit indifféremment dans la grande et dans la petite ceux qu’on veut faire parvenir aux grands emplois.

La première chose qu’on leur apprend quand ils sont reçus, c’est de garder le silence, d’être respectueux, humbles et soumis, de tenir la tête baissée et d’avoir les mains croisées sur l’estomac. Leurs kodjias [hodja] ou précepteurs, les instruisent en même tems avec grand soin de tout ce qui regarde la religion mahométane. Ils leur apprennent l’arabe, le persan et le turc.

Toutes leurs actions sont observées par les eunuques, qui sont des gardiens très-vigilans. S’ils sont au bain ou dans tout autre endroit, un eunuque les accompagne et ne les perd jamais de vue.

Lorsqu’ils ont fait quelques progrès dans leurs études, et qu’ils sont capables de supporter les exercices du corps, on leur apprend à manier la lance et l’épée, à jeter la barre de fer, à tirer de l’arc, à monter à cheval et à lancer le javelot ou le dgirit [cirit]. Le grand-seigneur se divertit ordinairement à leur voir faire ce dernier exercice dans lequel ils montrent une adresse singulière.

Indépendamment de ces occupations, on leur enseigne encore quelque métier ; ainsi les uns apprennent la musique, à coudre, à broder en cuir, à faire des flèches, des arcs, des harnois de chevaux, et à dresser des chiens et des oiseaux pour la chasse.

Ceux des deux chambres dont on est le plus satisfait, sont admis dans le corps des quarante pages qui sont toujours auprès de la personne du sultan, et à qui l’on donne les grandes charges de l’Empire, à mesure qu’elles viennent à vaquer.

Tels sont les sujets auxquels l’empereur turc confie l’administration des affaires et le gouvernement des provinces (1).

(1) Abrégé chronologique de l’Hist. Ott. par M. Delacroix, tom. i, p. 496.

CHAPITRE VI.
De l’Hôtel des Monnaies, (Tarap-Hané.)

CET édifice se trouve dans la première cour du sérail, à peu de distance du magasin d’armes antiques (1). On se figure aisément l’imperfection des procédés que les turcs emploient pour fondre leurs métaux, pour frapper leurs monnoies, et pour en fixer le poids. Un de leurs plus habiles financiers désirant, il y a quelques années, réparer le défaut de numéraire qui commençoit à se faire sentir dans le trésor public, conçut l’idée bizarre d’altérer les piastres, et d’y joindre un tiers d’alliage. Son plan fut adopté avec enthousiasme, et exécuté aussitôt. Ce qui devoit s’ensuivre arriva.

(1) L’ancienne Eglise de Ste Irène.

Les piastres perdirent un tiers de leur valeur dans le commerce.

Pendant mon séjour à Constantinople, l’intendant de la monnoie étoit un grec nommé Petraki. L’on assure qu’il gagnoit mille piastres (1) par jour dans cet emploi. Ce gain immense lui avoit procuré les moyens de faire des acquisitions de toute espèce ; il bâtissoit des églises et des palais à Constantinople et sur le canal ; il faisoit et destituoit des pachas ; il influoit même sur la nomination des visirs. Mais son crédit donna bientôt de l’ombrage, ou plutôt sa fortune excita la cupidité du Gouvernement.

Le nouveau prince de Valachie Mavroleni, à la promotion duquel il s’étoit opposé, et dont on croit qu’il avoit séduit la femme, exerça contre lui la vengeance la plus terrible et la plus éclatante.

(1) La piastre turque vaut maintenant environ 40 sous de France.

Petraki fut arrêté et jeté dans la prison du bostanchi-bachi, qu’on appelle le four, parce qu’elle en a les dimensions, et que le prisonnier ne sauroit s’y tenir debout. Là on le tortura de toutes les manières, moins pour arracher de lui l’aveu de ses crimes, que pour savoir le lieu où il avoit caché ses trésors.

Comme Mavro-Ieni étoit en grande faveur auprès du capitan Hassan-Pacha, qui étoit alors tout-puissant, non seulement il obtint que Petraki seroit mis à mort, mais il voulut que ce malheureux fût, avant de mourir, témoin de son triomphe ; et il fixa l’époque de son supplice au jour où lui-même recevroit son audience publique du grand-seigneur.

En effet, on l’amena à la porte du sérail au moment où le prince en sortoit monté sur un superbe cheval, et entouré d’un cortège pompeux ; je le vis tendant les bras au visir pour lui demander grace. Mais celui-ci fut inflexible, et fit signe aux bourreaux de lui trancher la tête.

CHAPITRE VII.
De l’audience que le Grand-Seigneur accorde aux ambassadeurs étrangers.

Michel Paléologue ayant remarqué que la capitale étoit inondée de génois, de vénitiens et de pisans, et craignant avec raison que ces aventuriers n’y excitassent quelques révoltes, crut qu’il étoit convenable de les en éloigner. Il permit aux vénitiens et aux pisans de rester dans la ville, sans doute parce qu’il les regardoit comme moins dangereux que les génois, et il fixa le domicile de ceux-ci à Galata. Les républiques de Pise, de Venise et de Gênes envoyèrent alors des magistrats à Constantinople pour défendre les droits de leurs colons et terminer leurs différens, lorsque ces magistrats arrivoient dans la capitale, ils étoient tenus de se rendre au palais de l’empereur, et de lui prêter serment d’obéissance et de fidélité, avant d’entrer dans leurs fonctions (1).

Je trouve ici l’origine des cérémonies qui se pratiquent aujourd’hui à la Porte ottomane, quand le sultan donne audience aux ambassadeurs étrangers.

Ces cérémonies se font comme partout ailleurs, avec le plus d’éclat qu’il est possible. On n’oublie rien de ce qui peut relever la gloire de l’Empire et donner aux étrangers une grande idée des richesses, de la magnificence et du pouvoir des ottomans.

Après que l’ambassadeur a eu la première entrevue avec le visir, on choisit, pour lui donner audience au sérail, le jour où l’on paye les janissaires, afin de lui faire voir à-la-fois la discipline des gens de guerre, et l’argent qu’on leur distribue. 

(1) Pachymères L 5, c. 30. Cantacuzene, l, 17, c. 12. Codinus, de Officiis, c. 14, n.° 8 

Il entre avec sa suite dans la salle du divan ; le visir, le grand amiral et quelques autres officiers sont assis sur des carreaux ; le siège de l’ambassadeur est un simple tabouret. D’énormes sacs d’argent sont jetés avec fracas à la porte du divan, pour servir à la paye des janissaires.

L’ambassadeur se met à table avec le visir ; deux autres tables sont dressées pour les personnes qualifiées de sa suite, et pour quelques grands officiers de la Porte. On sert les plats l’un après l’autre, et l’on a soin de les lever dès qu’ils sont entamés, de sorte qu’on voit paroître, en très-peu de tems, soixante ou quatre-vingts services. Tous les plats sont de la plus belle porcelaine de la Chine. Les turcs disent que cette terre résiste au poison, et que si l’on en avoit mêlé dans quelque sauce, le plat se romproit aussitôt.

Le festin fini, le tchiaous-bachi [çavuşbaşı] conduit l’ambassadeur et ceux qui l’accompagnent dans une chambre séparée, pour y recevoir des cafetans, espèce d’habillement turc dont le sultan et les pachas ont coutume de revêtir ceux qu’ils veulent honorer d’une marque de leur bienveillance.

Deux capidgis-bachis [kapıcıbası] ou chefs des portiers, le conduisent vers la salle d’audience, dont le vestibule est gardé par des eunuques blancs, vêtus de drap d’or et de soie.

Ici l’ambassadeur s’arrête quelques momens pour continuer ensuite sa marche avec plus de lenteur qu’auparavant, afin de ne pas manquer au respect qu’exige la majesté du prince.

A l’entrée de la salle, est suspendue une boule d’or enrichie de pierres précieuses et de perles orientales du plus grand prix. Le plancher est couvert d’un tapis de velours cramoisi. Le trône du sultan est sous un dais soutenu par quatre pilliers couverts de plaques d’or. Le carreau sur lequel il est assis est brodé en or et enrichi de pierreries.

Le grand-visir est debout à sa droite, dans l’attitude la plus modeste et la plus respectueuse.

Quand on a donné aux capidgis-bachis le signal d’introduire l’ambassadeur, ils le conduisent dans la salle en le soutenant par les bras ; après l’avoir fait avancer quelques pas vers le trône, ils lui mettent la main sur le cou et lui font baisser la tête, de manière qu’il touche presque du front au plancher. Son interprète prononce ensuite d’une voix tremblante, le discours que l’ambassadeur adresse au sultan de la part de son maître, et celui-ci remet sa lettre de créance dans les mains du visir, qui est chargé de lui faire la réponse.

Lorsque la cérémonie de l’audience est terminée, tous les grands officiers du sérail, montés sur des chevaux magnifiquement enharnachés, défilent entre deux haies de janissaires, en présence de l’ambassadeur, que l’on place dans un des angles de la première cour, beaucoup moins pour lui faire les honneurs de la pompe, que pour le forcer à l’admirer.

CHAPITRE VIII. 
Du palais du Visir (Visir-Serai)

LE palais du visir, qu’on appelle aussi la Porte, est situé à l’angle occidental des murs du sérail. C’est là que se traitent toutes les affaires, tant intérieures qu’extérieures de l’Empire ottoman.

Lorsqu’un ambassadeur étranger est admis à l’audience du visir, il monte, avec son cortège par un large escalier, dans une première salle où se trouve l’interprète de la Porte, pour le recevoir et l’entretenir jusqu’à ce que le visir arrive. Après cette conversation, qui dure environ un quart-d’heure, on l’introduit dans la salle d’audience, remplie d’une foule immense de tchoadars ou valets du visir. Il va se placer sur un tabouret qu’on lui a préparé à un des angles de la salle ; le visir entre après lui, et les tchoadars le saluent par un cri général, signe habituel de leur respect. Il passe devant l’ambassadeur sans le regarder, et va s’asseoir sur deux carreaux moëleux en face du tabouret. L’ambassadeur alors prononce son compliment, l’interprète de la Porte le répète d’une voix tremblante, et le visir y répond en peu de mots.

On apporte ensuite le café et les parfums ; un tchoadar sert le visir le genou en terre ; un autre debout sert l’ambassadeur, observant de ne lui rien offrir que le visir n’ait auparavant été servi.

A ces préférences affectées et si contraires à nos usages, à ces marques de respect et de crainte, on reconnoît la seconde personne de l’Empire, le ministre immédiat des volontés du sultan.

«Il résulte (1) en effet de la nature du pouvoir despotique, que l’homme seul qui l’exerce le fasse de même exercer par un seul. 

(1) Esprit des Lois, 1. 2, ch. 5.

Un homme à qui ses sens disent sans cesse qu’il est tout et que les autres ne sont rien, est naturellement paresseux, ignorant et voluptueux. Il abandonne donc les affaires ; mais s’il les confioit à plusieurs, il y auroit des disputes entr’eux ; on feroit des brigues pour être premier esclave, le prince seroit obligé de rentrer dans l’administration ; il est donc plus simple qu’il l’abandonne à un visir qui aura d’abord la même puissance que lui : l’établissement d’un visir est dans cet état une loi fondamentale. »

A ces excellentes réflexions, Montesquieu auroit pu ajouter qu’il étoit également essentiel que le visir eût son habitation dans le voisinage du palais de son maître, puisque le Gouvernement despotique exige plus qu’aucun autre le secret et la promptitude des communications, et que le moindre délai dans la transmission des ordres a souvent décidé du sort de l’Empire.

[224]

CHAPITRE IX. 
De l’Arsenal (Tersana). 

C’EST à Sélim Ier que les turcs sont redevables de la naissance de leur marine. C’est lui qui le premier fit bâtir un chantier pour la construction des galères. Cet établissement vaste et spacieux est entouré de hautes murailles ; il renferme des magasins et des logemens pour un grand nombre d’esclaves et d’ouvriers. Le grand amiral y exerce une autorité absolue. J’y ai souvent vu Hassan-Pacha, la pipe à la bouche, le coude appuyé sur un jeune lion qu’il avoit apprivoisé, et donnant des ordres aux constructeurs de la marine. 

Cet homme extraordinaire ignoroit le lieu de sa naissance. Dans sa première jeunesse, étant domestique dans un café de Gallipoli, il tua un de ses camarades à la suite d’une querelle, et fut obligé de se sauver à Alger. Le dey, dont il se fit bientôt connoître par son extrême bravoure, lui confia le commandement d’une de ses forteresses où il fut fait prisonnier par les espagnols. Après un séjour de quelques années à Malaga, il obtint sa liberté, et vint à Constantinople, où il fut fait capitaine de vaisseau. A la malheureuse affaire de Tchesmé [Çeşme], il aborda un vaisseau russe, le fit sauter avec le sien, et se sauva à la nage. De retour dans la capitale, ayant été nommé grand-amiral, il proposa au sultan d’aller chasser les russes de l’île de Lemnos ; l’expédition eut tout le succès qu’on devoit attendre de son intrépidité ; les russes furent forcés d’évacuer l’île et de s’embarquer à la hâte.

Hassan, depuis cette époque, prit un tel ascendant sur le sultan Abdul-Hamid, que celui-ci ne se croyoit point en sureté dans sa capitale quand ce vieux guerrier en étoit absent.

Toutes les fois que la révolte éclatoit dans quelque partie de l’Empire, c’étoit Hassan qui étoit chargé de l’appaiser. Il châtia les beys d’Egypte, et pilla leurs trésors. Il tua de sa propre main ce pacha qui s’étoit déclaré indépendant sur la côte de Syrie. Mais l’acte de vengeance le plus horrible qu’il ait jamais commis, est le châtiment qu’il exerça contre les malheureux habitans de la Morée, qui avoient pris le parti des russes.

A la porte de chacune de leurs villes il fit décapiter un assez grand nombre d’individus de tout âge et de tout sexe, pour composer de leurs têtes un monument à jamais exécrable, qu’il accompagna d’une inscription portant peine de mort contre quiconque oseroit le renverser.

Hassan n’étoit pas plus humain dans l’intérieur de son harem qu’à la tête des affaires de l’Empire. Une belle esclave dont il étoit très-épris, se déroba un jour à la surveillance de ses gardes, et prit la fuite. On découvrit bientôt la retraite où elle s’étoit réfugiée, et elle fut rendue à son maître, qui lui pardonna la première fois ; mais comme elle tenta de s’échapper encore, l’inexorable Hassan lui fit couper les deux mains.

Les réformes commencées dans l’arsenal des turcs, par le baron de Tott, ont été continuées avec beaucoup de succès, sous les auspices de Hassan ; par les ingénieurs français Leroy et le Brun. Ce dernier a mis à profit l’activité du jeune capitan - pacha Kutchuk-Hussein, pour opérer des changemens considérables dans la construction des vaisseaux. Presque toutes les caravelles ont été remises à neuf et réparées sur un plan qui les rend plus légères et plus propres au combat.

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CHAPITRE X.
De la Ménagerie (Aslan-Hané).

CE monument antique, qu’on croit être l’église de Saint-Chrysostôme, sert aujourd’hui de ménagerie, et se trouve entre la mosquée de Sainte-Sophie et celle du sultan Achmet.

J’y ai vu trois ou quatre beaux lions, plusieurs chats tigres, une panthère, beaucoup de loups et de renards ; ces animaux sont assez mal enchaînés : la barrière qui les sépare des spectateurs, est de bois et composée de barreaux très-peu solides. Comme la ménagerie est fort obscure, les gardiens conduisent les curieux avec un morceau de bois résineux allumé, et ils en laissent tomber sans précaution les étincelles sur les tas de paille dont leur route est parsemée. Chez les peuples dont la civilisation est imparfaite ou dégradée, l’ignorance imprime par-tout le caractère du désordre.

CHAPITRE XI.
Des Tavernes, des Cafés et des Boutiques d’opium (Teriaki-Hane).

C’EST vers la Porte Neuve, sur la Propontide, Ieni-Kapou, que se trouvent les tavernes les plus spacieuses et les mieux exposées de Constantinople.

Le farouche Amurat fut le premier qui en 1633, donna la permission aux cabaretiers de vendre du vin publiquement. Comme il l’aimoit passionnément lui-même, et qu’il abhorroit l’opium et le tabac, il fit ouvrir tous les cabarets et fermer tous les cafés ; il poussa même la cruauté jusqu’à tuer de sa propre main ceux de ses sujets qu’il trouvoit avalant de l’opium, et ceux qui vendoient ou fumoient du tabac.

Depuis cette époque, les cabarets sont aussi publics et aussi nombreux à Constantinople que dans nos villes ; et la consommation du vin y est maintenant, comme ailleurs, un revenu du fisc.

Les cafés sont le rendez-vous des personnes de tous les rangs, qui y passent la plus grande partie du jour à converser ensemble et à fumer.

La passion des turcs pour l’opium est devenue beaucoup moins générale qu’elle ne l’étoit anciennement. A mesure que leur préjugé contre le vin s’est affoibli, ils ont renoncé à l’usage pernicieux de s’enivrer avec l’opium. Les boutiques où on le distribue sont situées près de la mosquée de Soliman, Solimanié Dgiami [Suleymaniye]. Elles sont ombragées par une treille, sous laquelle chaque marchand a soin de placer un petit sofa pour y faire asseoir ses chalands. C’est là que vers le soir on voit arriver par toutes les rues voisines les amateurs d’opium, dont la figure pâle et triste inspireroit la pitié si leurs contorsions et leur ivresse ne prêtoient pas au ridicule.

Chacun d’eux prend sa place pour recevoir la dose qui convient au degré d’habitude et de besoin qu’il a contracté. Bientôt les pilules sont distribuées ; les plus aguerris en avalent jusqu’à quatre plus grosses que des olives ; et après avoir bu un grand verre d’eau fraîche, ils attendent une agréable rêverie, qui au bout d’une heure ne manque jamais d’arriver, et qui les fait gesticuler de cent manières bizarres et extravagantes. C’est le moment où la scène intéresse davantage. Tous les acteurs sont heureux, et chacun d’eux retourne à son logis, avec la jouissance d’un bonheur que la raison ne sauroit lui procurer.

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CHAPITRE XII.
Des Bains, des Kans, des Bazars et des Bézestins.

Dans les premiers siècles de la Grèce, lorsqu’un étranger se présentoit dans une maison pour y demander l’hospitalité, on ne manquoit jamais de le conduire aux bains.

Clytemnestre recevant dans son palais Oreste et Pylade qu’elle ne reconnoît point, leur dit : « Etrangers, demandez ce qui vous est nécessaire. Vous trouverez dans ce palais, des bains, des rafraîchissemens et des cœurs remplis d’humanité » (1).

Rome déploya la plus grande magnificence dans la construction des bains ; leurs ruines immenses qui subsistent encore, ont un caractère de grandeur et de solidité qui atteste l’importance que les romains attachoient à cette espèce de monuments. 

(1) Coeph. act. 3, sec. i.

A Constantinople, ceux de Zeuxippe, d’Arcadius, d’Eudoxe et d’Honorius, ne renfermoient pas, comme ceux de Rome, des gymnases dans leur enceinte ; ils étoient moins vastes que ceux de Titus, de Caracalla et de Dioclétien, mais ils étoient également commodes, ornés de belles statues, et ouverts à l’indigence.

Les turcs ont reconnu l’utilité de ces monumens ; ils ont continué de les entretenir, et les ont multipliés avec une sorte de profusion. On compte aujourd’hui dans Constantinople jusqu’à cent trente bains publics, tant à l’usage des hommes qu’à celui des femmes.

Ils sont ordinairement composés de trois grandes salles voûtées et éclairées d’en-haut par l’ouverture d’une coupole. Dans la première on quitte ses vêtemens ; au milieu de la seconde est une platte-forme de marbre, sur laquelle on se fait frotter et savonner par les baigneurs, dans une atmosphère de trente degrés de chaleur au thermomètre de Réaumur.

On trouve dans la troisième des lits, où l’on prend quelques heures de repos avant de s’exposer à l’air.

L’usage des bains est aussi salutaire aux hommes et sur-tout aux vieillards, qu’il est nuisible à la beauté des femmes. Elles y passent des journées entières à converser, à danser et à prendre des rafraîchissemens. La terre cimolée dont elles se servent pour se frotter, est la même que les anciens employoient et à laquelle nous avons substitué le savon. On la tire des bords de la mer Noire et de l’île d’Argentière, que les anciens appeloient Cimolus.

Outre les bains publics, il existe encore des bains particuliers dans toutes les maisons opulentes de Constantinople. Le drogueman Fornetti m’a procuré les moyens d’en observer la distribution chez un riche arménien qui habitoit le village d’Ieni-keu [Yeniköy], sur la rive du Bosphore.

Les bains particuliers sont construits en petit sur le modèle des bains publics. Ils sont composés de plusieurs chambres revêtues en stuc, qui reçoivent aussi la lumière par une coupole. Un fourneau extérieur y répand la chaleur par des tuyaux qui parcourent les murailles et les planchers dans différentes directions. Les bains antiques dont on admire les ruines à la porte de Pompeïa, près de Naples, avoient exactement la même forme et la même distribution que ceux-ci. 

Les Khans [han] sont de grands édifices consacrés par la religion à l’hospitalité ; ils sont par-tout bâtis sur le même plan, et consistent en une large cour entourée d’écuries, sur lesquelles sont élevés deux ou trois étages de cellules pour le logement des voyageurs. Ceux de Constantinople sont en pierres de taille et à l’abri des incendies par leur position isolée. L’un des plus magnifiques est celui qu’on voit entre la mosquée d’Osman et le vieux sérail. On y reçoit les marchands de toutes les parties de l’Empire, et ils y trouvent, à très-peu de frais, toutes les provisions dont ils peuvent avoir besoin.

Les bazars ou marchés sont des édifices fabriqués en pierres de taille, où les marchands de toutes les nations, soumises à l’Empire turc, ont leurs boutiques. 

Les bézestins [bedesten] sont de vastes magasins, où l’on rassemble des marchandises de toute espèce, pour les vendre à l’enchère.

[237]

CHAPITRE XIII.
Des Hôpitaux des fous (Timar-Hané), et de ceux des malades (Tabi-Hané).

LES mosquées de Mahomet, de Soliman et d’Achmet ont des hospices de cette espèce, destinés pour les hommes ; les femmes sont admises dans ceux qui dépendent des mosquées de Hasséki et de Tchilinghir.

Tous ces hôpitaux sont réservés aux mahométans ; on n’y reçoit même personne sans un ordre ou ferman de la Porte, toujours émané d’après un acte juridique, qui constate formellement l’état de démence du malheureux pour lequel on réclame les secours de ces tristes asyles.

J’ai observé avec soin celui qu’on voit près de la mosquée d’Achmet vers la Propontide : des cellules propres et commodes sont rangées autour d’une grande cour entourée de portiques, et les fous y sont traités avec toute sorte d’égards et d’humanité.

On ne doit pas imaginer que les hôpitaux des malades soient entretenus sur le pied de ceux des grandes villes de l’Europe ; si leur établissement fait l’éloge du cœur et des sentimens de la nation turque, le régime qui s’y observe ne fait guère honneur à sa civilisation encore bien éloignée de celle des européens.

Ces hôpitaux ne sont que des asyles très-imparfaits pour les personnes qui gémissent sous le poids de la misère et des infirmités. De larges sofas qui garnissent le pourtour des salles, leur servent de lits. Leur nourriture est bonne et saine ; ils sont servis par un grand nombre de domestiques, mais on y néglige les secours de la médecine. C’est là que s’exercent plus qu’ailleurs les funestes préjugés qui résultent du dogme de la prédestination.

Les hôpitaux ordinaires reçoivent environ cent cinquante malades, les autres jusqu’à trois cents. Dans quelques-uns on admet indistinctement les mahométans et les chrétiens ; les femmes y sont séparés des hommes, et toujours soignées par des personnes de leur sexe.

[240]

CHAPITRE XIV.
Des Écoles publiques (Médressé) ; des Écoles particulières (Mekteb), et des Bibliothèques de Constantinople.

APRES la prise de Constantinople, Mahomet II qui aimoit les lettres, fonda une école à Sainte-Sophie, et une autre à la mosquée qui porte son nom. Il pensionna les professeurs, et établit un fonds pour l’entretien des étudians.

Ses successeurs imitèrent ce noble exemple, et attachèrent le même établissement aux mosquées qu’ils bâtirent. Les écoles de Bajazet, de Sélim et de Soliman contiennent plus de quatre cents jeunes gens élevés aux frais de la fondation ; celles d’Achmet, d’Osman et de Moustapha en ont au moins le double.

Les maîtres qui y sont également entretenus, sont appelés softas ; chacun d’eux a un jeune homme qu’il instruit et qui lui sert de domestique.

C’est dans ces écoles que sont élevés tous les jeunes gens qui aspirent à être admis dans l’Uléma. Nul ne peut exercer les fonctions ecclésiastiques ni celles d’hommes de loi, sans y avoir pris ses degrés.

Les écoles qu’on appelle mekteb, sont ouvertes à tous les enfans des familles indigentes. On leur apprend à lire et à écrire ; on leur enseigne aussi la religion et les premiers élémens de la langue turque. Chaque école a un certain nombre d’étudians, qui sont nourris et logés aux dépens de la mosquée. Les maîtres n’exigent jamais rien des parens, et leurs marques de reconnoissance sont toujours volontaires.

Il y a treize bibliothèques publiques à Constantinople, la plupart dépendantes des mosquées ; celle du sérail passe pour être la plus curieuse et la plus importante de toutes.

Jusqu’ici elle avoit été un mystère pour toute l’Europe. L’abbé Sevin (1), envoyé par Louis XV dans le Levant pour recueillir des manuscrits, ne chercha point à pénétrer dans ce sanctuaire inaccessible, parce qu’on lui assura que le sultan Amurat IV [Murat IV] avoit brûlé tous les manuscrits grecs qu’elle contenoit (2).

D’autres voyageurs, au contraire, ont prétendu qu’elle renfermoit cent vingt volumes de l’ancienne bibliothèque du grand Constantin. L’abbé Toderini, savant vénitien, très-estimable, vient enfin de résoudre la question ; comme il s’est occupé exclusivement et avec beaucoup de succès de la littérature des turcs, il a réussi à se procurer le catalogue des livres du sérail, dans lequel il a trouvé beaucoup de manuscrits grecs et latins ; mais il a anéanti pour toujours les espérances de ceux qui s’attendoient à y découvrir des décades de Tite-Live, des œuvres de Tacite et des vers d’Homère.

(1) Mém. de l’Acad. des Belles-Lettres, t. 7, pag. 334.

(2) De la Littérature des Turcs, tome 2, page 33.

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CHAPITRE XV.
Du Château des Sept-Tours (Iedi-Kouléler) [Yedikule]. 

À l’extrémité des murailles de la ville du côté de la Propontide, il y avoit anciennement un fort que les grecs appeloient Cyclobion à cause de sa forme circulaire (1). Vers le tems d’Isaac Lange, comme il tomboit en ruine, les habitans de Constantinople craignant l’arrivée des français, le rebâtirent. Ceux-ci ayant attaqué la ville par la porte Dorée, renversèrent le Cyclobion qui la défendoit (2). Jean Cantacuzène le releva et se vanta (3) de l’avoir rendu inexpugnable ; il ne le fut cependant pas pour son gendre Jean Paléologue, qui ne tarda pas lui-même à se repentir de l’avoir détruit, et se hâta de le réparer lorsqu’il se vit menacé par Bajazet.

(1) Theophanes, pag. 294, 33l. Cedrenus, p. 43. Paulus Diac. liv. 19 et 21.

(2) Nicetas, in Mursuphuto.

(3) Liv. 4, ch. 40 et 41.

Enfin Mahomet II [Mehmet II], après la prise de Constantinople, rebâtit le Cyclobion à l’endroit où il l’avoit trouvé, c’est-à-dire dans le voisinage de la porte Dorée ; et il y ajouta plusieurs tours (1).

Pierre Gilles (2) a confondu le fort Cyclobion avec le fort Cycla, qui étoit situé sur le port, à l’autre extrémité des murailles (3).

Les grecs appellent aujourd’hui ce fort Heptapirghion, et les turcs Iedi-Kouléler. Parmi les nombreuses victimes sacrifiées dans son enceinte, il en est peu qui inspirent plus d’intérêt que l’infortuné Brancovan, prince de Valachie.

(1) Ducas, ch. 45. Laconicus, liv. 10.

(2) De Bosphoro Thracico, liv. 2, ch. 2. 

(3) Ducange, Const. Chron. 1. 6 et 46.

« Depuis la retraite du roi de Suède en Turquie, jusqu’à la guerre (1) contre la république de Venise, on ne voit rien d’important dans l’histoire des turcs, que le supplice de ce malheureux prince, celui de sa femme et de ses quatre fils.

Sa famille avoit régné en Valachie pendant plusieurs générations, si l’on peut appeler régner, gouverner précairement un peuple esclave sous l’autorité despotique d’un monarque dont les ministres affectent une supériorité trop réelle sur des princes que le moindre mécontentement expose à la déposition, à la captivité, souvent même à la mort.

Brancovan avoit été à la tête des valaques, tandis que le grand-visir Baltagi faisoit la guerre aux russes. Les turcs soupçonnèrent que ce prince chrétien grec favorisoit sous main le czar, de même religion que lui, contre des maîtres qu’il haïssoit.

(1) Hist, Ottom. par M. Mignot, tom. 4, p. 198. 

Il avoit, disoit-on, fourni des vivres aux russes et refusé de les attaquer ; il avoit aussi envoyé de l’argent à la république de Venise dans la dernière guerre. Démétrius Cantemir, nouveau prince de Moldavie, fut chargé d’arrêter ce prétendu coupable. Ce même Cantemir, après avoir envoyé le prince de Valachie, chargé de chaînes, à Constantinople, devint bientôt plus coupable que lui ; car il se déclara hautement pour le czar, contre les turcs qui venoient de le mettre sur le trône.

Brancovan avoit deux fils en otage à la Porte ; deux autres qui servoient dans l’armée, accoururent à Constantinople pour défendre l’innocence de leur père. Son épouse les suivit de près, tous furent arrêtés et enfermés dans le château des Sept-Tours. Brancovan avoit la réputation de posséder de grands trésors. Les accusations se multiplièrent contre lui ; plusieurs valaques accoururent à Constantinople pour accuser le père et les enfans de vexations et de cruautés. Les profits immenses qu’on espéroit de la confiscation, rendoient toutes ces accusations vraisemblables. Tous ces princes furent livrés à des tortures cruelles, moins pour arracher d’eux l’aveu de leurs crimes que pour savoir dans quel lieu ils avoient caché l’or qu’on les accusoit d’avoir ravi à leurs sujets.

Les bourreaux ne tirèrent d’eux que très-peu de lumières à cet égard. Tous les six furent condamnés à perdre la tête. Le mufti avoit obtenu qu’on les laisserait vivre s’ils consentoient à se faire musulmans. D’abord tous demeurèrent constans dans leur croyance, et ils parurent au lieu du supplice avec la plus noble fermeté. On exécuta les enfans sous les yeux du père ; trois furent décapités sans avoir donné la plus légère marque de foiblesse. Le dernier, tout couvert du sang de ses frères, promît d’embrasser le mahométisme si on vouloit lui laisser la vie. Cette abjuration forcée retarda le supplice, mais ne fut d’aucune utilité à son auteur, sur le compte qui en fut rendu au sultan. Ce prince dit qu’il méprisoit une conversion qui n’avoit d’autre motif que la terreur de la mort. Il ordonna que le nouveau musulman fût exécuté comme ses frères. Le prince leur père périt avec eux, témoignant la plus vive douleur de la faiblesse de son plus jeune fils. Sa femme fut étranglée la dernière. Cet affreux spectacle, remplit d’admiration, d’horreur et de pitié, les chrétiens grecs et latins, même les juifs et les musulmans qui en furent témoins en très-grand nombre. »

On comparoit avec indignation le sort de ces malheureux princes avec celui de Démétrius Cantemir qui les avoit livrés aux turcs, et qui néanmoins comblé tout récemment des faveurs d’Achmet, avoit trahi son bienfaiteur, et goûtoit paisiblement à la cour du czar le fruit de sa perfidie.

On sait que les turcs, avant de déclarer la guerre aux puissances chrétiennes, commencent par se saisir de leurs ambassadeurs, et les incarcèrent dans le château des Sept-Tours. Autrefois ils traitoient cette espèce de prisonniers avec le respect dû à leur caractère ; et ils tâchoient, autant qu’il étoit en leur pouvoir, d’adoucir leur captivité. Le comte de Bulakof, ministre de Russie, y resta près de deux ans pendant la dernière guerre, et n’eut qu’à se louer des procédés de ses geôliers. On a dit que le respectable Rufin, ministre français, n’y éprouvoit pas les mêmes égards. Il ne faut pas croire légèrement de pareils bruits : les turcs peuvent oublier un instant leurs intérêts politiques, ils ne violeront pas le droit des gens.

[251]

CHAPITRE XVI.
Des Cimetières, du Tombeau de Bonneval et des Chapelles sépulcrales (Turbé).

COMME la loi défend non-seulement la sépulture, mais encore la prière funèbre dans les mosquées, on porte les corps de la maison aux cimetières publics ; ils sont tous hors de la ville, et la plupart présentent le tableau d’un parc. Ils sont plantés de toutes sortes d’arbres, de tilleuls, de chênes, et sur-tout de cyprès, arbre favori des mahométans (1).

(1) Tableau de l’Empire ottoman.

Les principaux cimetières de Constantinople sont, ceux d’Eioup [Eyüp] ; ceux de Haïvan-Seraï [Hayvansaray], où reposent les cendres de vingt-six disciples du Prophète ; ceux des juifs et des grecs près des Eaux douces, ceux des turcs, des catholiques et des arméniens, à Péra ; enfin ceux de Scutari en Asie, faubourg séparé de Constantinople par le Bosphore de Thrace.

Tous les tombeaux sont couverts de terre, et élevés au-dessus du sol, pour empêcher qu’on n’y marche et qu’on ne foule aux pieds les corps des musulmans. Ceux du peuple ne présentent que deux socles de pierres plates ou ovales, plantés verticalement aux deux extrémités. Ceux des gens d’un certain rang se distinguent par la forme du turban qui surmonte un de ces socles et qui indique l’état et la condition du mort, parce que les différentes classes des citoyens sont distinguées autant par le turban que par le reste du costume. Les tombeaux des femmes ne diffèrent de ceux des hommes, qu’en ce que les deux socles sont uniformes, plats et terminés en pointe.

On lit sur les uns et sur les autres des épitaphes gravées en caractères d’or. Elles ne renferment communément que le nom du mort, sa condition, le jour de son décès, et une exhortation aux passans de réciter une prière. Il y a aussi des épitaphes en distiques, en quatrains, en stances. Les unes retracent la caducité du monde, la durée de l’éternité, et contiennent des vœux pour la félicité du mort ; les autres représentent la mort comme le terme des misères de l’homme dans cette vie passagère et fugitive, félicitent le défunt de son bonheur, et le comparent à un rossignol du paradis.

Sur les tombeaux des enfans on dépeint communément la douleur des parens, par des lamentations contre le sort qui a eu la cruauté d’arracher un tendre rejeton du sein maternel, et de laisser un père et une mère dans les brasiers ardens de la douleur et de l’amertume.

Bonneval, gentilhomme français, surnommé Achmet-Pacha, après avoir déserté sa patrie pour servir l’empereur, quitta ensuite l’empereur et sa religion pour se faire musulman. Le visir de Mahomet V [Mehmet V] fit usage de ses conseils dans quelques circonstances ; mais, quoi qu’en disent les historiens et les auteurs de ses mémoires, il n’a jamais eu de considération chez les turcs. Le sort des apostats est le même dans tous les pays, ils n’inspirent par-tout que la défiance et le mépris.

Le tombeau de Bonneval se trouve à Péra, dans un petit cimetière de derviches-mevlevis, situé au-dessous du palais de Suède.

Ce monument n’a rien qui le distingue, si ce n’est un grillage en bois qui le sépare de ceux qui l’entourent ; et il y a long-tems qu’on auroit oublié sa position, si la tradition des francs et l’intérêt que les voyageurs prennent à cet aventurier, n’en avoient entretenu le souvenir.

Chaque sultan fait construire une chapelle sépulcrale pour lui et pour ses enfans, à côté de quelque mosquée impériale ; les sultanes Validés ou les reines-mères ont aussi le droit d’en construire. Sur la fosse où les corps sont inhumés, s’élève un catafalque couvert d’une étoffe brodée d’or et entourée d’un grillage. Ceux des sultans et de tous les princes sont distingués par un turban en mousseline placé du côté de la tête du catafalque.

Les murs des turbés sont, pour la plupart, revêtus de carreaux de porcelaine, et couverts d’inscriptions en caractères d’or, qui sont ordinairement des vers en l’honneur du Prophète.

On n’allume jamais les flambeaux qui sont aux extrémités de chaque monument, mais les lampes suspendues aux voûtes brûlent toutes les nuits.

Chaque turbé a quatre ou six gardiens, et dix ou quinze vieillards qui récitent tous les matins le koran pour le repos de l’ame des personnes qui y sont inhumées.

[257]

CHAPITRE XVII.
Les Églises grecques.

COMME les principales églises des grecs ont été transformées en mosquées, toutes celles qui leur restent aujourd’hui à Constantinople, ne sont que de simples chapelles, encore sont-elles, pour la plupart, en ruines.

L’église patriarchale, aios ghiorghios [saint Georges], n’offre à l’extérieur rien de plus remarquable que les autres. Dans l’intérieur on montre deux tableaux de la Vierge en mosaïque, le fauteuil de Saint Jean-Chrysostôme en nacre de perles, et la colonne où les juifs attachèrent Jésus-Christ pour le flageller.

Près la porte de Psamatia sur la Propontide, on trouve les ruines d’un ancien monastère que les turcs appellent soulou monastiri (le monastère humide.) Du tems des empereurs chrétiens, ce quartier de la ville étoit occupé par les arméniens qui y avoient leur église. Les sources qui sortent des fondemens de cet édifice, lui ont fait donner le nom qu’il porte (1). Près du kiosk des Perles, Indgiouli kiosk, sous les murs du sérail, les grecs ont une fontaine sacrée, pour laquelle ils conservent une grande vénération, et qu’ils appellent la fontaine du Saint-Sauveur, aïasma tou Sotiros.

On sait que Tzimiscès, en action de grâces de sa victoire sur les bulgares (2), éleva un temple au Sauveur du monde dans le vestibule de son palais qu’on appeloit chalcé (3). La position de cette fontaine peut donc servir à fixer celle du palais des anciens empereurs.

(1) Cantemir, Hist. Ottom. liv. 3, p. 116.,

(2) Zonaras, p. 171. Scylitzes, p. 683.

(3) Const. Chron. l. 2, p. 113.

Dans le quartier Condoscalé et près de la mosquée d’Ibrahim-Pacha, on trouve une chapelle dédiée à Saint Basile, située sans doute sur les ruines de ce monastère célèbre (1), dans lequel le patriarche Joseph fut enterré, sous Andronic-le-Vieux (2).

Il y avoit à Constantinople plusieurs églises dédiées à Saint Nicolas ; l’une étoit située dans le quartier des Blakernes (3) ; l’autre avoit été bâtie dans l’enceinte du grand palais, par Basilius Macedo (4) ; une troisième étoit l’ouvrage d’un anglais refugié à Constantinople, lors de la conquête de sa patrie par Guillaume-le-Bâtard (5) ; 

(1) Codinus, de Off. ch. 15.

(2) Pachymeres, liv. 7, ch. 13.

(3) Procop. de Aedif. ch. 6.

(4) Anne Comnène, l. 2. Alexiad. p. 52.

(5) Gotselinus, liv. 1, ch. 36.

une quatrième enfin avoit été fondée par Basilide, patricien et questeur sous Justinien (1) : c’est cette dernière qu’on voit encore entre la mosquée et la porte du Canon, top Kapou.

Basile, prince de Moldavie, désira transférer dans sa province les reliques de Sainte Parascève qui avoient été jusqu’alors conservées dans l’église patriarchale de Constantinople : mais la loi des turcs s’y opposoit ; il est défendu chez eux de porter un cadavre au-delà de trois milles, à moins que ce ne soit celui du sultan. Basile paya trois cents bourses à la Porte, et il obtint sa demande. Les reliques furent conduites à Yassi, et déposées dans le monastère des trois Hiérarchies.

(1) Codinus, p. 62.

Lorsque Sobieski, ne pouvant se venger des turcs, tournoit son ressentiment contre les malheureux moldaves, et abandonnoit leur pays au pillage, il somma le métropolitain d’Yassi de lui livrer les reliques de Sainte Parascève, ou plutôt les coffres précieux qui les renfermoient. Le métropolitain refusa et fut jeté en prison. L’archymandrite (1), homme d’un caractère intrépide, apprenant le traitement fait au métropolitain, n’en fut point intimidé ; il fait fermer les portes du monastère, et répond au roi qu’il s’ensevelira sous les ruines du temple, plutôt que de consentir à l’enlèvement de ses trésors. Le roi commande qu’on amène du canon, et menace d’enfoncer les portes : l’archymandrite demeure inflexible, et Sobieski admirant son courage, ou honteux de la violence qu’il alloit commettre, se désiste et se retire.

(1) Abbé supérieur de moines grecs.

Entre les villages de Piri-Pacha et de Has-keu [Hasköy] sur la rive septentrionale du port, les grecs ont une église dédiée à Sainte Parascève, pour laquelle ils conservent une grande vénération ; Ils en ont une autre du côté du château des Sept-Tours, entre la mosquée de Kodja-Moustapha et celle d’Ismaël-Pacha, et une troisième près de la porte de Psamatia.

Près du palais Noir, Blak-serai [Eflak saray], appartenant aux princes de Valachie, et situé dans le fanal, on trouve une église que les turcs appellent Kanli-klisia [Kanlı Kilisesi] : et les grecs, Moklia-panaghia [Moğollar Meryem Ana]: elle dépend du monastère de la grande caverne, megalo-spileon y bâti par les Paléologues dans un lieu de la Morée nommé Calavrata.

Il y a deux fontaines sacrées dans cette église, l’une est dédiée à Sainte Anne, et l’autre est surnommée Magouliotissa, du mot vulgaire Magoulo, mâchoire, à cause qu’une impératrice y fut guérie du mal de dents.

Le temple de Saint Minas étoit anciennement dédié aux Dieux du paganisme. Codinus (1) dit que de son tems on y voyoit encore les statues de Jupiter et de Saturne. Constantin le purifia et changea sa destination (2).

Dans l’église de Saint Polycarpe, située près de la porte de Psamatia, et couverte d’un dôme de trente-six pieds de diamètre, j’ai observé un souterrain et une fontaine consacrée à Saint Minas ou Menas. Pierre Gilles (3) avoit en vain cherché la position du monastère de ce nom.

Entre les mosquées d’Ekim-Oglou et de Daoud-Pacha, on trouve une église que les grecs appellent Panaghia exi Marmara, dans laquelle il y a une chapelle dédiée à Saint Michel, et une fontaine consacrée à la Vierge libératrice.

(1) Codinus, p. 11.

(2) Codinus, p. 37.

(3) Topog. Const. liv. 2, ch. 24.

L’église de la Vierge du Poignard, Panaia tou Kandjerli, prend son nom d’une image d’argent qui représente la Vierge avec un poignard dans le cœur. Elle est située près du palais de Constantin, Tekir-seraï, et renferme une chapelle et une fontaine dédiée à Sainte Parascève.

Il y a près de la porte de Balat, vers le fond du port, deux églises qui portent le nom de Taxiarki et le surnom d’Asomaton et Archistratiko (1), qu’on donnoit anciennement à l’archange Saint Michel ; l’une appartient aux arméniens et l’autre aux grecs. Dans la cour qui précède cette dernière, on montre une pierre miraculeuse (2), percée d’un large trou, à travers lequel on introduit les malades pour les guérir de la fièvre.

(1) Cantacuzène, l.3, ch. 88. Pachymères., liv. 12, ch. 6.

(2) Nicéphor. Greg. I. 5, p. 90.

Pierre Gilles dit que l’église appelée Christos-i-Choras, se trouvoit vers la porte d’Andrinople, dans l’enceinte de la quatorzième région : mais comme les turcs en la changeant en mosquée ont aussi changé son nom, ce n’a été qu’après beaucoup de recherches que je suis venu à bout de la découvrir.

Elle est connue aujourd’hui sous le nom de Kahkrié-dgiami [Kariye camii]. Aux quatre coins de la voûte on voit encore des figures de Séraphin en marbre, et sur une des portes, l’image du fondateur Théodore Metochites, offrant à Jésus-Christ le plan de son église

[266]

DES QUARTIERS ET FAUBOURGS DE CONSTANTINOPLE.

CHAPITRE XVIII.
Du quartier des Grecs appelé Fanal.

Tous les voyageurs qui ont étudié les romains modernes, ceux-là sur-tout qui, au talent de l’observation, réunissent des sensations délicates et la connoissance des arts, retrouvent l’ancienne Rome toute entière dans un de ses faubourgs situé au-delà du Tibre. On y voit les mêmes usages, les mêmes passions et les mêmes physionomies que dans l’antiquité. A chaque pas vous reconnoissez le buste vivant de Vespasien et de Vérus, celui de Faustine et de Julie : c’est-là qu’on peut étudier avec fruit l’histoire des romains ; c’est-là qu’on découvre le germe de ces grands caractères, qui, après avoir subjugué le monde par la force des armes, l’ont ensuite dominé par l’influence de la religion, et commandent encore aujourd’hui son admiration par la magnificence de leurs monumens.

Le fanal [Phanar] de Constantinople présente à l’observateur un tableau du même genre que celui de Trasteveré ; les débris de l’Empire d’Orient s’y sont réfugiés : les grecs du fanal, avec des écoles et plus de liberté, deviendroient bientôt ce qu’ils ont été sous Periclès et sous Alexandre. Ce qui caractérise sur-tout leur génie, c’est l’adresse qu’ils ont mise à s’emparer de la confiance du gouvernement turc, et à régner en quelque sorte à sa place.

Le moral des peuples triomphe donc du ravage des siècles et de la force des gouvernemens ; il est indestructible comme la chaîne des montagnes qui traverse les Empires.

Du quartier appelé le Marché aux Femmes, Avret-Bazar.

Dans un gouvernement (1) où l’on demande sur-tout la tranquillité et où la subordination extrême s’appelle la paix, il faut enfermer les femmes : leurs intrigues seroient fatales au mari... Supposons un moment que la légèreté d’esprit et les indiscrétions de nos femmes, leurs passions grandes et petites, se trouvassent transportées dans un gouvernement d’Orient, dans cette activité et cette liberté où elles sont parmi nous, quel est le père de famille qui pourroit être un moment tranquille ? .... L’état seroit ébranlé, on verroit couler des flots de sang.

Vers le château des Sept-Tours on trouve un quartier qui porte le nom d’Avret-Bazar [Avrat pazarı] (marché aux Femmes), parce qu’il y avoit autrefois beaucoup de marchands d’esclaves.

(1) Esprit des Lois, liv. 16, ch. 9.

Depuis l’incendie qui a consumé cette partie de la ville, ces marchands se sont rapprochés du port, et ont établi un de leurs plus nombreux dépôts près de la mosquée d’Osman sur la deuxième colline.

Il ne faut pas croire que les femmes esclaves en Turquie soient aussi malheureuses que certains voyageurs l’ont prétendu. A la vérité, pendant qu’elles sont exposées en vente, on les soumet à des épreuves également contraires à la pudeur et à la décence ; mais aussitôt qu’elles sont entrées dans un harem, elles y sont traitées avec toute sorte de douceur et d’humanité.

Quartier d’Ak-Seraï [Aksaray], ou Palais blanc.

C’est le nom que les turcs donnent au quartier de Constantinople qui se trouve vers la Propontide, dans le vallon qui sépare la septième colline des six autres. On y voit d’assez beaux bâtimens qui servent de casernes aux janissaires.

Il n’est pas permis aux femmes honnêtes de passer dans ce quartier, et elles ne pourroient demander réparation des injures qu’elles y recevroient. Mais les femmes publiques y donnent des rendez-vous ; elles ont coutume de suspendre leur turban au coin de la rue dans laquelle elles sont entrées. Ce signal avertit les passans de prendre un autre chemin ; et comme elles courent les risques de la vie si elles sont saisies par la police, il y a aussi le même danger à courir pour le passant indiscret qui auroit le malheur de les surprendre avec leur amant (1).

Du quartier appelé Ieni-Baktché (le Jardin neuf.)

Le quartier appelé Ieni-Baktché [Yenibahçe] (2) se trouve entre la porte du Canon, Top kapou, et celle d’Andrinople, Edrené kapou. 

(1) Cantemir, Hist. Ott. liv. 3. 

(2) Cantemir, Hist. Ottom. tit. Ier, liv. 3, pag. 136 et 155.

Lorsque Bajazet, sentant les approches de la vieillesse, voulut abdiquer l’Empire, et faire tomber son choix sur son fils Achmet, celui-ci qui connoissoit l’amour des janissaires et des grands pour son frère Sélim, se défendit d’accepter la faveur qui lui étoit offerte par son père.

En effet Sélim appelé secrètement par ceux qui desiroient son élévation au trône, part de Caffa, où il s’étoit enfui après la bataille qu’il avoit perdue contre son père.

Dès que les janissaires apprirent son arrivée, ils s’attroupèrent dans les rues, et allèrent à sa rencontre jusqu’à la porte du Canon, Top kapou.

Sélim entre dans la ville avec ce cortège, et va dans les prés d’leni-Baktché où les janissaires lui avoient préparé des tentes.

Après plusieurs jours de négociations, Bajazet consentit à déposer sa couronne sur la tête de son fils, sortit de Constantinople pour se retirer à Dimotica, et mourut en route.

Du quartier des Blakernes.

Le quartier qui se trouve à l’angle occidental de la ville vers le fond du port, est l’ancien quartier des Blakernes [Blachernes]. On y voyoit autrefois un monastère dédié à la Vierge, et célèbre par les miracles qui s’y opéroient : il n’en reste plus que quelques ruines, et un aïasma (1) ou fontaine sacrée, dont les eaux conservent toujours la même renommée parmi les grecs, et sont confiées à la garde d’un turc qui les distribue pour de l’argent (2).

(1) Aïasma tis vlakernas.

(2) Cantemir, Hist. Ott. tome 1, l.3, p. 210

Du faubourg de Piri-Pacha.

II a existé deux hommes remarquables de ce nom dans l’Empire ottoman : l’un étoit tefterdar [defterdar], ou grand trésorier de Sélim I.er (1), l’autre étoit précepteur de Soliman I.er, et jouissoit de la plus grande faveur auprès de lui. Je n’ai pu constater lequel de ces deux pachas avoit donné son nom au quartier et à la mosquée qui se trouvent sur la rive du port au-dessous de l’Okmeidan.

C’est le dernier qui, au siège de Rhodes, exposa courageusement sa vie pour défendre l’innocence du visir Moustapha.

Soliman irrité de la longue résistance des chevaliers, et de la perte immense qu’il venoit d’essuyer sous les remparts de leur ville, voulut rendre son visir responsable du mauvais succès du siège, et il ordonna qu’il seroit attaché à un poteau, aux yeux de toute l’armée, pour servir de but aux flèches.

(1) Cantemir, Hist. Ott. tome i, l.3, p. 159.

Ce cruel arrêt alloit être exécuté : déja le malheureux Moustapha étoit arrivé au lieu du supplice, lorsque Piri-Pacha, secondé de tous les chefs des troupes, courut à la tente du sultan pour lui demander la grace du visir. Soliman transporté de colère, le condamna lui-même à périr à l’instant avec celui dont il prenoit la défense : mais tous les autres pachas s’étant en même tems prosternés à ses genoux, l’empereur lut dans tous les yeux combien cet ordre inspiroit d’horreur ; il se calma, et fit grace.

Du faubourg de Piali-Pacha [Piyale Paşa].

Lorsque la puissance formidable de Charles-Quint sembloit devoir envahir toute l’Europe, François I.er, roi de France, conclut un traité d’alliance avec Soliman, qui fit en sa faveur une diversion en Hongrie, et lui envoya plusieurs flottes pour en disposer à son gré. Le grand-amiral Piali-Pacha qui en commandoit une, ravagea les côtes de la Pouille, de concert avec les français, prit Messine, et retourna à Constantinople avec un riche butin, et une multitude d’esclaves.

La mosquée et le marché qu’il y bâtit à son retour, portent encore son nom, et se trouvent au-dessus de l’arsenal, près de l’Okmeïdan.

Du faubourg de Cassim-Pacha [Kasımpaşa].

Cassim-Pacha étoit un fameux général de Soliman I.er, qui parvint à la dignité de grand-visir. Ce fut lui qui établit la nouvelle colonie de Galata ; il y fit de grands embellissemens, et voulut que le village voisin portât son nom. C’est-là que sont aujourd’hui les magasins de la marine, les casernes des gallioudgis (1), et le palais du capitan-pacha ou grand-amiral.

La plaine de l’Okmeïdan, située au nord du faubourg de Cassim-Pacha, est l’arène où se font les exercices de l’arc. Les bornes nombreuses qui en parsèment la surface, sont destinées à rappeler l’adresse et la force des vainqueurs. Celui qui lance la flèche à une distance extraordinaire, obtient l’honneur complet du triomphe ; les poètes célèbrent sa victoire, et on lui élève un monument à l’endroit où il l’a remportée.

C’est aussi dans la plaine de l’Okmeïdan que la troupe des enfans se rassemble pour implorer la miséricorde du ciel, lorsque l’épidémie est à son comble, c’est-à-dire, lorsqu’on voit passer chaque jour mille cadavres par la porte d’Andrinople.

(1) Soldats de marine.

[277]

Des faubourgs de Galata et de Pera. 

Le faubourg de Galata occupe l’emplacement où se trouvoient au tems des Romains la région et le port des Figuiers. On y comptoit alors plus de quatre cents maisons, et l’on y admiroit plusieurs monumens publics dont il ne reste plus aucune trace.

Dans des tems postérieurs, Michel Paléologue, craignant que la multitude de marchands et d’aventuriers qui inondoient sa capitale, n’y excitassent quelque révolte, fixa leur domicile à Galata (1). Après la prise de Constantinople, les habitans de ce faubourg abandonnèrent leurs maisons, et se sauvèrent avec ce qu’ils avoient de plus précieux. Lorsque Mahomet II y entra, il fit inventorier avec beaucoup d’exactitude les biens des fugitifs, et ordonna qu’ils leur seroient rendus s’ils revenoient sous trois mois.

(l) Pachymeres, l.2, ch. 35. Greg. l.4, p. 69.

Il fit ensuite raser une partie des murailles, et réduisit Galata à n’être plus qu’un faubourg de Constantinople.

Depuis cette époque Galata est devenu le séjour des marchands étrangers de toutes les nations, qui y ont des boutiques et des magasins remplis de toutes les marchandises de l’Europe.

On y voit de fort belles mosquées, des magasins d’artillerie, top hana [Tophane], et la fameuse tour, bouiouk koulé [Tour de Galata], bâtie par Anastase, du haut de laquelle on domine toute la ville de Constantinople.

Le faubourg de Pera s’étend sur la hauteur voisine de Galata : c’est la résidence ordinaire des ambassadeurs européens et de leurs interprètes.

[279]

CHAPITRE XIX. 
Des Mosquées.

UN turc en prière, est un vrai modèle de dévotion ; ses attitudes sont caractérisées par la noblesse, le recueillement et la dignité. Soit qu’il prie debout, à genoux, ou le front dans la poussière, son adoration est également imposante. S’il demande à Dieu le pardon de ses fautes, son repentir n’altère point la majesté de ses traits ; il est tout entier au fond de son cœur ; s’il lui expose ses besoins et s’il invoque ses bontés, c’est en suppliant respectueux, et non pas en solliciteur importun. Il est immobile, abîmé dans la contemplation ; rien ne le distrait dans sa prière ; la simplicité majestueuse du temple lui rappelle sans cesse la présence du Dieu devant lequel il se prosterne. On n’y voit ni tableaux, ni statues : des planches dorées, suspendues aux murailles et couvertes de sentences de l’alcoran, en forment la seule décoration.

Lorsque les musulmans ont fait la conquête de l’Empire d’Orient, ils se sont emparés de tous les édifices publics pour les convertir à leurs usages ; et lorsqu’ils ont voulu eux-mêmes en rebâtir de nouveaux, comme ils n’avoient aucune connoissance en architecture, ils n’ont pu qu’imiter servilement ceux qu’ils avoient sous les yeux. Ils ont emprunté du peuple conquis la distribution et le plan de ses bains, de ses marchés et de ses temples. Toutes les grandes mosquées de Constantinople sont la copie plus ou moins imparfaite de Sainte-Sophie. Les minarets sont le seul ornement qu’ils y aient ajoutés.

Les mosquées forment trois classes distinctes et séparées, tant par leur structure et leur étendue, que par les prérogatives qui y sont attachées dans l’ordre religieux, civil et politique. Il y a des mosquées impériales, des mosquées ordinaires et de simples mesdjidi.

Les mosquées impériales ne se trouvent que dans les grandes villes de la monarchie, telles que Brousse, Andrinople, le Caire, Constantinople, etc.

On en compte quatorze à Constantinople : celle de Sainte-Sophie, du sultan Achmet, la Solimanie, celle de Mahomet, l’Osmanie, celle du sultan Sélim, celle d’Eioup [Eyüp], celle de Laleli, de la sultane Validé, mère de Mahomet IV, de l’autre Validé, mère de Moustapha ll, et d’Achmet III ; celle de Shahzadé, celle de Moustapha III, et enfin celle du dernier empereur Abdul-Hamid, au village d’Istavros. Ces édifices sont de la plus grande magnificence, et comme ils s’élèvent presque tous au milieu d’une vaste cour, et qu’ils sont entièrement isolés des objets environnans, l’œil du spectateur en embrasse sans distraction toute l’étendue, et en saisit toutes les beautés.

Les mosquées ordinaires sont bâties par la libéralité des visirs, des pachas, des beys, des seigneurs de la cour ou de riches particuliers ; quelques-unes sont fondées par des sultanes Validé, ou les mères des sultans. On en compte plus de deux cents de cette espèce.

Enfin les mesdjidi [mescit] sont les temples les moins considérables de l’Empire. On peut les regarder comme des chapelles publiques. On en compte environ trois cents dans Constantinople et dans les faubourgs.

Les mosquées impériales sont ordinairement environnées de divers édifices dont la fondation a pour objet l’utilité publique, tels que des imarets ou hôtelleries, des hôpitaux pour les malades, des hôpitaux pour les fous, des écoles, des collèges, des bibliothèques, des chapelles sépulcrales où reposent les cendres des empereurs et celles de leur famille.

[283]

De la Mosquée d’Arab ou Arab-Dgiami [Arap camii]. 

La plus ancienne de toutes les mosquées bâties dans les environs de Constantinople, est celle d’Arab, Arab-Dgiami, au faubourg de Galata, près le quartier des Francs ; elle fut construite par le frère du kalife Soliman I.er, lorsqu’il assiégea Constantinople. On y conserve encore aujourd’hui un vase d’ébène qui passe pour être celui dont se servoit ce général mahométan dans ses expéditions militaires. Les ministres de la mosquée font accroire au vulgaire que l’eau qu’on y boit a le goût du lait, et la vertu de procurer aux femmes enceintes une heureuse délivrance. (1)

(1) Tableau de l’Empire Ott. par Mouradja.

[284]

Quartier et Mosquée d’Eioup [Eyüp].

Au fond du port de Constantinople et près des Eaux douces, on trouve un village considérable que les turcs appellent Eioup, et qui devint célèbre à l’époque de la prise de cette capitale.

Au milieu des horreurs qui suivirent le siège, Mahomet II prétendit au titre d’envoyé de Dieu, et voulut mêler du merveilleux à ses succès. Il avoit près de lui un prophète à gages, nommé cheik, qui faisoit profession de prier Dieu pour la prospérité de l’Empire, et s’efforçoit de faire adorer aux musulmans jusqu’aux vices de leur empereur.

Quelques jours après la prise de la ville, cet enthousiaste assembla le peuple dans la nouvelle mosquée de Sainte-Sophie, et publia que le triomphe du très-puissant empereur avoit été prédit à Constantin, dernier souverain des grecs, par Eioup, ami de Dieu et du Prophète ; que sur le point de mourir dans les supplices (sans doute pour quelque crime) ce serviteur de Dieu s’étoit écrié que dans l’année il auroit un vengeur, instrument de la Divinité, nommé Mahomet, comme le grand prophète, qui effaceroit pour jamais de l’Univers l’Empire grec et ses princes, et qui établiroit la vraie foi dans Constantinople.

Cheik ajouta que, quoique les infidèles eussent fait leurs efforts pour cacher le tombeau d’Eioup, et même pour disperser ses os, Dieu le lui avoit montré, et qu’il alloit le découvrir.

Il mène aussitôt l’empereur, accompagné d’un peuple nombreux, dans le faubourg, qui depuis lors a pris le nom d’Eioup ; il fait fouiller dans un lieu où il n’y avoit aucune apparence de monument, et à une certaine profondeur on trouve une grande tombe sur laquelle étoit l’inscription suivante :

« Ici est le sépulcre d’Eioup Ensari, l’ami constant, le conseiller, l’apôtre de Dieu, dont l’aide soit de plus en plus propice. »

Sous cette tombe on trouva un corps très-bien conservé ; le miracle fut célébré avec de grands cris de joie, et Mahomet fit bâtir sur le lieu un mausolée très-orné, une mosquée et une école publique (1).

Le quartier appelé anciennement Hebdomon et le Cinegion, amphithéâtre où l’on donnoit des combats d’animaux, devoit être situé sur la dernière colline entre le village d’Eioup et la porte de Haivan-hissari, porte du château des animaux ; du moins le nom que conserve encore aujourd’hui cette porte, semble indiquer le voisinage de l’amphithéâtre.

(1) Histoire Ottom. par M. Mignot, tome I, page 257. Hist. Ottom. par Cantemir, liv. 3, page 106.

[287]

Quartier et Mosquée de Daoud-Pacha [Davutpaşa Cami] (1). 

Bajazet surnommé l’Eclair (2) à cause de la rapidité avec laquelle il passoit d’Europe en Asie, après avoir battu à la fameuse journée de Nicopolis, Sigismond, roi de Hongrie, et les valeureux français qui faisoient la principale force de son armée (3) ; après avoir ravagé la Morée et la Thrace, vint mettre le siège devant Constantinople. Tout étoit prêt pour donner l’assaut, lorsque le grand-visir en dissuada le sultan, et lui représenta que l’Empire ottoman n’avoit déja que trop d’étendue, et qu’il falloit se contenter des vastes domaines qu’on possédoit en Asie et en Europe, de peur d’exciter l’envie des princes chrétiens.

(1) Daoud signifie David.

(2) Il dirim Beiazit, Bajazet l’Eclair.

(3) Hist.Ott. par M. Delacroix, t. 1, p. 136.

« Il est vrai, seigneur, lui dit-il,que votre puissance est arrivée à tel point qu’elle n’a plus rien à craindre ; vous pouvez mépriser les menaces du monde entier, quand toutes ses forces se réuniroient contre vous : ce mais il reste quelque chose à desirer ; c’est que les cœurs de tant de peuples conquis puissent s’accoutumer à vos lois, et qu’ils ne soient pas tentés ce de secouer le joug à la première occasion. Déja le succès des armes ottomanes a jeté l’alarme de toutes, ce parts, que sera-ce lorsqu’on apprendra que Constantinople est assiégé? Toute la chrétienté est intéressée à la conservation de l’Empire des grecs : son sort entraîne celui des autres états, chaque prince se croira ce menacé du même coup qui renverseroit celui-ci, tous courront aux armes, et se réuniront pour nous ce accabler. Non, ils ne sont pas assez dépourvus de sens, pour ne pas voir que Constantinople est une digue derrière laquelle ils respirent encore, et qu’au moment que l’Empire des grecs sera renversé, rien ne pourra plus arrêter le cours rapide des armées ottomanes. Ce n’est pas, seigneur, que je désespère de prendre Constantinople, mais il me semble qu’il faut, pour le présent, renoncer à cette entreprise ; et nous ne devons pas, en voulant trop embrasser, nous exposer au danger de perdre ce que nous avons acquis avec tant de travaux. Au reste, je crois qu’il est bon de profiter de la consternation dans laquelle nous avons jeté les habitans de cette ville impériale. Que votre Hautesse envoie des ambassadeurs à Istamboul tekkuri (1), et qu’elle lui impose telle loi qu’il lui plaira, je suis sûr qu’il l’acceptera sans balancer, ce et qu’il regardera comme une faveur du ciel, de sortir, à quelque prix que ce soit, du danger qui le menace.»

(1) Tekkuri est un titre que les turcs donnent aux gouverneurs chrétiens. Istamboul est le nom qu’ils donnent à la ville de Constantinople.

Bajazet se rendit à l’avis de son visir, et envoya des ambassadeurs à l’empereur Paléologue. Ce malheureux prince alloit céder aux menaces du vainqueur, lorsque les ambassadeurs, chargés d’adoucir leurs demandes, consentirent, au nom de leur maître, à lui laisser sa couronne, et à conclure une trêve de dix ans avec lui : à condition qu’il paieroit chaque année au sultan, un tribut de dix mille écus d’or ; que les turcs pourroient bâtir une mosquée dans Constantinople, et qu’ils y auroient, en outre, une chambre de justice et des cadis pour juger leurs différens.

On signa le traité de part et d’autre ; un grand nombre de turcs s’établirent à Constantinople, ils y bâtirent la mosquée appelée Daoud-Pacha, avec un mekkémé [mahkeme] (1) ; et l’on peut dire que c’est à cette époque qu’ils se mirent en possession de l’Empire d’Orient. 

(1) Mekkémé, cour de plaidoirie.

[291]

De la Mosquée d’Osman (Osmanié-Dgiami.) [Osmaniye cami]

Mahomet IV avoit du goût pour l’architecture ; il trouva que ses prédécesseurs bâtissoient toutes leurs mosquées sur un plan uniforme et sur le modèle de Sainte-Sophie. Il voulut s’en écarter, et s’étant procuré les dessins des plus magnifiques églises de l’Europe, il résolut de construire en l’honneur du Prophète, un temple nouveau : mais les gens de loi lui représentèrent les dangers de cette innovation, et le détournèrent de son projet. Voyant donc qu’il ne pouvoit satisfaire son goût, il chercha du moins à donner à son ouvrage quelque supériorité sur ceux de ses prédécesseurs, et il y réussit.

L’Osmanié est d’une grande élévation et d’une extrême légèreté. Le dôme couvre la mosquée toute entière. Comme elle n’étoit pas entièrement achevée à la mort de Mahomet, Osman son frère y mit la dernière main, et lui donna son nom, Nour-Osmaniê (la lumière ottomane.)

De la Mosquée de la sultane Validé (Validé sultan Dgiami.)

Les sultans ont toujours traité leurs mères avec le plus grand respect ; ce devoir auquel la loi de la nature les engage, est aussi conforme à la loi de l’alcoran : elles délibèrent sur les affaires d’état, elles entrent en conférence avec le visir et le mufti ; et s’il faut en croire Cantemir, le sultan doit avoir leur consentement pour faire un choix parmi les femmes de son harem.

Les appointemens de la sultane-mère, montent à plus de mille bourses (un million et demi de notre monnoie). Lorsque le grand-seigneur fait quelque acquisition ou prend quelques villes, on réserve toujours une somme pour les sandales ou pantoufles de la sultane Validé.

La mère de Mahomet IV profita de l’influence extraordinaire qu’elle avoit sur son fils, pour faire construire la plus élégante mosquée qu’il y ait à Constantinople. Elle est située sur la rive du port près de la douane. Les murs de la ville lui servent d’enceinte au nord et à l’ouest ; à l’est se trouve l’entrée principale de la grande cour dont elle est entourée ; enfin au midi, on voit le mausolée de la princesse et le nouveau marché (1), qu’elle a fait bâtir pour la commodité publique.

(1) Ieni-Bazar.

[294]

De la Mosquée de Mahomet. [Fatih Sultan camii]

Après que Mahomet II eut changé en mosquée l’église de Sainte-Sophie, il songea à en bâtir une lui-même, afin de laisser à la postérité un monument qui rappelât le souvenir de sa piété et de ses victoires.

Des ruines de l’église des Saints-Apôtres, il construisit une mosquée magnifique, qu’il dota de grands revenus, et qu’il entoura de très beaux bains, de mausolées, d’écoles et d’hôpitaux.

On a prétendu qu’il avoit fait empaler son architecte Chrystodule, de peur qu’il ne construisît pour son successeur une mosquée plus belle que la sienne. Cette atrocité, toute invraisemblable qu’elle puisse paroître, n’a rien qui doive surprendre de la part d’un tyran qui tua l’innocente Irène de sa propre main, qui fit périr toute la famille du courageux Notaras, qui fit massacrer Comnène et ses trois enfans après la prise de Trébysonde [Trabzon], qui enfin fit éventrer quatorze esclaves pour savoir lequel d’entr’eux lui avoit dérobé un fruit.

Les plus beaux bains qu’il y ait à Constantinople, sont ceux qui dépendent de la mosquée de Mahomet, et qui sont bâtis près d’elle sur la quatrième colline. Les turcs les appellent tchikour-hamam (le petit bain). Ils sont composés de trois grandes salles pavées de marbre, et éclairées comme le Panthéon de Rome, par le sommet de la voûte. Les environs de ces bains sont parsemés de colonnes, de chapiteaux et d’autres débris d’architecture antique, qui ont peut-être appartenu aux thermes de Zeuxippe.

[296]

De la Mosquée de Shazadé (Shazadé-Dgiami.) [Şehzade Camii]

Soliman I.er, vainqueur et conquérant de plus de la moitié de la Hongrie, arrosa bientôt ses lauriers de ses larmes. Il perdit celui de tous ses fils qu’il aimoit le mieux, le jeune Mahomet, l’un des enfans que lui avoit donné la fameuse Roxelane, sa sultane favorite.

Jamais le cruel Soliman ne laissa voir autant de marques de sensibilité, qu’au moment de la mort de ce prince, qu’il préféroit à tous ses autres enfans. Pour honorer sa mémoire, il délivra un grand nombre d’esclaves des deux sexes, et il fonda une mosquée magnifique pour lui servir de mausolée.

De la Mosquée de Sélim (sultan Sélim-Dgiami.) [Selimiye]

Le surnom de Yavuz (féroce), que les turcs donnent à Sélim I.er, dénote assez le caractère violent et sanguinaire de cet empereur.

Il trempa ses mains dans le sang de son père, de ses deux frères et des pachas qui l’avoient servi le plus fidèlement : mais la providence qui ne laisse jamais le crime impuni, le frappa de mort à l’endroit même où il avoit empoisonné son père.

Les guerres continuelles dont il fut occupé pendant le cours de sa vie, ne l’empêchèrent pas d’embellir les principales villes de la Turquie d’édifices publics les plus somptueux. A Andrinople il fit bâtir une mosquée, qui passe chez les turcs pour un chef-d’œuvre d’architecture.

Celle qu’il bâtit à Constantinople, ne lui est pas inférieure au moins en élégance et en légèreté ; elle est située sur la cinquième colline, et domine le fanal ou le quartier des grecs. La plupart des colonnes qui la décorent ont été apportées de la Troade. (1)

[298]

De la Mosquée du sultan Achmet (sultan Achmet-Dgiami.) [Sultanahmet camii]

Lorsque le jeune Achmet I.er monta sur le trône, les affaires de l’Empire ottoman étoient presque désespérées ; la guerre intestine désoloit les provinces d’Asie, les femmes étoient maîtresses du Gouvernement, les pachas avoient sécoué le joug de l’obéissance. Au milieu de ces orages, un enfant ose prendre le sceptre, et l’Empire recouvre aussitôt sa splendeur.

La guerre longue et opiniâtre qu’il eut à soutenir contre les perses, ne l’empêcha pas de donner ses soins à la construction de la plus belle mosquée qui existe en Orient.

Elle est située sur la place de I’Atmeïdan (l’Hippodrome), dont elle est séparée par une longue muraille percée de trois portes et de soixante - douze fenêtres.

(1) Cantemir, Hist. Ott. t. I, liv. 3, p. 216.

Le corps du temple est de figure carrée, et comme celui de Ste.-Sophie, couvert d’un dôme surbaissé et accompagné de quatre demi-dômes.

Il est précédé d’une grande cour pavée de marbre, au milieu de laquelle s’élève une belle fontaine exagone. Autour de cette cour règne une espèce de cloître formé de vingt - six arcades couvertes chacune d’une coupole en plomb, et soutenues par vingt-six colonnes de granit égyptien, avec des chapiteaux à la turque et des bases de bronze.

Au nord de la mosquée est le tombeau d’Achmet et celui de l’infortuné prince Othman, son frère et son successeur, qui, à l’âge de douze ans, fut précipité du trône et assassiné par les janissaires.

La décoration extérieure de ce magnifique édifice, est achevée par six minarets à trois étages, du haut des-.quels on aperçoit toute la Propontide, les îles des Princes, une grande partie de la ville de Constantinople, le dôme de Sainte-Sophie, le sérail, les sommets de Galata au - delà du port, le canal du Bosphore, enfin les beaux païsages de la côte de Scutari et de Chalcédoine sur la côte d’Asie.

L’intérieur est mal éclairé, les pilliers qui soutiennent le dôme sont lourds et écrasés. L’on n’y voit pour toute décoration que des tables dorées, sur lesquelles on a gravé les noms des prophètes et les sentences de l’alcoran.

La mosquée d’Achmet ainsi que celle de Sainte-Sophie et les autres mosquées impériales ont aussi leurs collèges (medressé), où quarante-huit étudiants sont entretenus et instruits dans l’arithmétique, la physique, l’astronomie et la science des lois ou la connoissance de l’alcoran.

[301]

De la Mosquée de Bajazet ou Baiezit (Baiezit-Dgiami.) [Beyazıt camii]

Bajazet II, fils du conquérant de Constantinople, eut une longue guerre à soutenir contre son frère Sizim qui lui disputoit la couronne ; enfin il le vainquit, le chassa d’Asie et le força de se refugier à Rome. S’il faut en croire les historiens turcs, il eut la cruauté de le poursuivre jusques dans sa retraite, et le fit périr par un moyen bien extraordinaire.

Comme il se faisoit raser un jour par Moustapha, son barbier, qui, de chrétien italien, s’étoit rendu mahométan, il lui fit part de ses inquiétudes au sujet de son frère ; Moustapha se jetant alors aux pieds du sultan, le pria de se reposer sur lui du soin de le délivrer de Sizim. Surpris agréablement de cette proposition, Bajazet le fit relever, le caressa beaucoup, et lui promît la charge de grand-visir, s’il venoit à bout de cette entreprise. Le renégat ayant pris ses mesures, feignit de vouloir retourner à la religion de ses pères, et par le secours des chrétiens de Constantinople, il s’embarqua sur un vaisseau qui faisoit voile pour l’Italie. S’étant rendu promptement à Rome, il se fit connoître du prince Sizim, s’insinua dans ses bonnes graces, et fit tant qu’il devint son barbier en chef. Un jour qu’il le rasoit seul dans sa chambre, il lui coupa la gorge, et sortit en disant que son maître dormoit. Il eut le tems de gagner un port de mer, où s’étant embarqué sur-le-champ, il alla rendre compte au sultan du succès de sa commission (1).

(1) Abrégé chronologique de l’Hist. Ottom. par M. Delacroix, tome i, p. 304.

Les historiens chrétiens racontent la mort de Sizim d’une manière différente, mais non moins tragique. Ils disent que le pape Alexandre VI, contraint par Charles VIII, roi de France, qui passoit alors à Rome pour aller conquérir Naples, de lui remettre le prince turc, le fit empoisonner secrètement, et le remit ensuite aux français, entre les mains desquels il mourut au bout de trois jours.

Le caractère du pontife romain rend ce récit vraisemblable.

Bajazet fit une irruption dans la Moldavie, et étendit ses conquêtes jusqu’à l’embouchure du Nieper. C’est dans cette expédition qu’il manqua d’être assassiné par un derviche qui l’aborda sous prétexte de lui demander l’aumône. A l’occasion de cet accident, il fut ordonné qu’à l’avenir aucun étranger ne pourroit approcher seul du grand-seigneur, mais qu’il seroit conduit à son audience par des capidgis ou portiers, qui lui tiendroient les mains et les bras. Telle est l’origine de ce qui se pratique encore aujourd’hui à la réception des ambassadeurs européens à la Porte.

Après avoir ravagé la Moldavie et mis à contribution les villes et les campagnes, l’ambitieux Bajazet attaqua les vénitiens qui ne l’avoient pas provoqué, et qui, effrayés de ses progrès rapides, s’empressèrent de lui demander la paix. Différentes révoltes dans l’intérieur de ses états l’occupèrent plus ensuite que les guerres étrangères, et la dernière lui fit perdre l’Empire.

Les janissaires qu’il avoit voulu exterminer à son avènement au trône, gagnés par son fils Sélim, et saisissant l’occasion de se venger, l’obligèrent d’abdiquer en faveur de son fils, qui le fit empoisonner pour mieux s’assurer de la couronne.

Bajazet employa une grande partie de ses revenus à la construction des monumens publics. Sur la rivière de Kyzyl- Ermak près d’Osmanjik, il fit bâtir un pont de marbre de dix-neuf arches, et un autre en pierre de taille du même nombre d’arches dans la province de Sarichan. Il répara les murs de Constantinople, qu’un tremblement de terre avoit endommagés en plusieurs endroits. Il fonda un nombre infini d’hôpitaux et d’écoles. Enfin dans le marché au Cuivre (1) près du vieux sérail, il jeta les fondemens d’une magnifique mosquée, qui fut achevée dans l’espace de huit ans ; il employa, pour la décorer, les marbres les plus précieux qu’il put trouver dans tous les édifices de Constantinople. On y remarque sur-tout vingt colonnes d’une grandeur extraordinaire, parmi lesquelles on en compte dix de verd antique, quatre de jaspe et six de granit égyptien.

(1) Calkophratès.

[306]

De la Mosquée de Mahmout (Laleli-Dgiami.) [Laleli camii]

Les murs de cette mosquée sont revêtus de marbre. On montre dans l’intérieur deux tapisseries qui représentent les villes de la Mecque et de Médine. On l’appelle la mosquée de la Tulippe, parce qu’elle est bâtie dans le quartier de ce nom.

De la Mosquée, appelée par les turcs petite Sainte-Sophie, Kutchuk-aia-Sophia. [Küçük Ayasofya]

Pierre Gilles (1) parle d’une église de Saint Sergius et Bacchus, située près de la porte de Tchatlady : elle est, dit-il, de figure ronde, son dôme est appuyé sur huit pilliers, entre lesquels on voit un double rang de colonnes ioniques de verd antique et de marbre blanc.

Cette église a été changée en mosquée, et les turcs l’appellent la petite Sainte-Sophie, sans doute à cause de la variété et de la beauté de ses marbres.

(1) Topog. Const. liv. 2, ch. 14.

[307]

De la Mosquée de la Rose (Gul-Dgiami.) [Gül camii]

On croit que la mosquée située sur le port près de la porte de Djubali, est l’ancienne église de Sainte-Anastasie, bâtie par Saint Grégoire de Nazianze ; les turcs l’appellent Gul-Dgiami (la mosquée de la Rose), et les grecs, Rhodon-Amerondhon (rose qui n’a point été flétrie). Il y a sous cette église d’immenses voûtes destinées aux sépultures. J’en ai mesuré une de vingt toises, dans laquelle plusieurs autres latérales venoient aboutir.

De la Solimanie (Suleiman-Dgiami.) [Süleymaniye]

Soliman est de tous les empereurs turcs celui qui a fait le plus de conquêtes sur les ennemis de la grandeur ottomane. Les trois parties du monde ont servi de théâtre à ses exploits ; en Asie, il triompha des perses, et se fit couronner à Bagdad ; dans l’Afrique il s’empara des royaumes de Tunis et de Tripoli ; en Europe enfin, il se rendit maître de toute la Hongrie.

A son retour de l’expédition de Perse, il fit bâtir cette magnifique mosquée, qui avec le vieux sérail, occupe presqu’en entier le sommet de la troisième colline.

Le dôme de la Solimanie est soutenu par quatre pilliers, et quatre magnifiques colonnes de granit égyptien, disposées deux à deux entre les pilliers du nord et ceux du midi, pour fortifier le ceintre qui les réunit.

Les murs intérieurs sont ornés de mosaïques, et d’une infinité de petites lampes de différens métaux.

Les funérailles de Soliman furent célébrées par son fils Sélim II, avec toute la pompe qui est en usage dans l’Empire d’Orient. Les janissaires et les spahis de la garde conduisirent le cercueil à Constantinople, où il fut reçu par tout le corps des gens de loi. On remarqua que tous ceux qui composoient cette pompe funèbre, pleuroient ou feignoient de pleurer. Tous poussoient de profonds soupirs, des cris et des sanglots. Les chevaux même à qui on avoit soufflé dans les nazeaux une certaine poudre, répandoient de l’eau par les yeux.

On ensevelit le corps de Soliman dans la mosquée qu’il avoit fondée. On éleva sur sa tombe un monument de figure octogone, et porté sur quinze colonnes de marbre. Ce tombeau est encore en grande vénération chez les turcs. Ils y vont invoquer Soliman comme un empereur religieux, ami de la justice, et mort victime de la cruauté des chrétiens.

[310]

De la Mosquée des Janissaires (1) (Ienitcher-Orta-Dgiami.) [Yeniçeri camii]

La mosquée des janissaires a dans tous les tems été le foyer de leurs séditions : ils s’y rassemblent pour prier et pour délibérer sur leurs affaires temporelles. Quand le grand-seigneur soupçonne quelque complot de leur part, il fait épier ce qui se passe à l’Orta-Dgiami, afin de prendre ses mesures à tems, de déjouer leurs projets et d’étouffer leurs révoltes.

C’est dans cette mosquée, maintenant en ruines, que se forma la première assemblée des mécontens qui détrônèrent l’infortuné Mahomet IV.

(1) Dans le vallon qui sépare la septième colline des six autres, il y a encore deux autres mosquées qui portent le nom d’Orta-Dgiami.

L’éloquence insinuante et persuasive de Siavus-Pacha, loin de les attendrir sur le sort de leur maître, ne fit au contraire que les irriter. Les chefs sa dispersèrent dans les rues pour ameuter le peuple ; l’ulema (1) se joignit aux troupes. Chacun s’arma de ce qu’il trouvoit sous la main, la fureur devint générale ; on se transporta à Sainte-Sophie."

Ici commence la procédure contre le sultan Mahomet (2). Un orateur (3) dépeint avec les couleurs les plus vives, les calamités qui affligeoient l’Empire. Il fait craindre de plus grands malheurs sous un empereur tel que Mahomet, qui, sans s’inquiéter du bien de l’état ni de la situation des armées, donnoit tous ses soins à ses chiens de chasse et à ses faucons, et qui abandonnoit le trésor à la cupidité d’une foule de harpies et d’eunuques, au lieu de le faire servir à l’entretien des soldats qui versent leur sang pour l’honneur de l’Empire et la défense de ses limites. »

(1) Le corps des gens de lois.

(2) Cantemir, Hist. Ott. tom. I, t. 4, p. 133.

(3) Le schérif de Sainte-Sophie.

Ce discours agita fortement l’assemblée, et l’on alloit se livrer aux dernières extrémités, si Moustapha-Pacha n’eût interposé son autorité. Sa dignité de caïmacan (1) donnoit un grand poids à ses discours : mais apercevant le danger de s’opposer de front à leurs résolutions violentes, voyant d’ailleurs que leur parti étoit pris, il crut devoir approuver en apparence leur projet pour gagner faveur auprès d’eux, puis il leur proposa son avis. 

(1) Gouverneur de Constantinople.

« Permettez-moi, dit-il, chers citoyens, de vous exposer la tache d’infamie dont vous allez vous couvrir, aussi bien que toute votre postérité ; vous vous plaignez du ce sultan, et vous avez raison ; je conviens qu’il mérite d’être chassé du ce trône, mais un jugement de cette nature ne doit pas s’exécuter d’une manière tumultueuse, ni qui tienne de la fureur ; il faut y procéder de manière qu’on voie que vous avez encore à cœur l’honneur de la race ottomane, et qu’en portant un coup si fatal au possesseur du trône, vous craignez d’affoiblir la puissance de l’état ; la précipitation n’est propre qu’à gâter les meilleures affaires : la majesté de l’Empire demande qu’on députe vers Mahomet pour lui déclarer, au nom de l’ulema, de la milice, et du peuple musulman, « qu’il est détrôné, et qu’il ait à déposer de bonne grace le sceptre dans les mains de son frère Soliman».

Un avis si sage n’éprouva aucune contradiction. Deux députés sont nommés pour porter ce fatal message au sultan ; ils s’en excusent d’abord, puis la crainte d’irriter l’assemblée leur fait accepter la députation. Ils vont en tremblant, exécuter les ordres du peuple. Admis en la présence du sultan, ils lui demandent pardon d’une hardiesse, qu’ils n’auroient jamais prise, s’ils n’y avoient été forcés par une multitude effrénée : enfin ils conseillent au prince de se soumettre à ce que l’armée et le peuple demandent.

Mahomet écouta les députés avec un grand sang-froid, et leur fit cette réponse :

« Votre message ne me surprend point, je m’y suis bien attendu : il y a trop long-tems que je m’aperçois de l’esprit de révolte qui règne parmi l’ulema. On y aime le changement ; c’est la source de la corruption du peuple, c’est-là que se puisent les principes de rébellion : j’aurois dû vous bannir les premiers, comme les boute-feux qui allumiez l’incendie, c’étoit le vrai moyen de l’éteindre ou du moins de lui ôter l’aliment. Je vous ai épargné, me reposant sur la droiture de ma conscience, et j’ai mieux aimé remettre à Dieu la décision de ma cause, que de me rendre mon propre juge : du moins je sens une satisfaction intérieure, quand je repasse dans mon esprit tout le cours de ma vie, depuis que je suis monté sur le trône. Il y a quarante ans que je tiens les rênes de l’Empire, et je n’ai rien à me reprocher. Non, je n’ai rien fait de contraire à la loi des musula mans, je n’ai rien omis de ce qui pouvoit contribuer à l’avancement de la foi parmi les infidèles, et j’ai travaillé de tout mon pouvoir à l’agrandissement de l’Empire : c’est moi qui ai soumis la Transylvanie et la Hongrie ; ce la Pologne, ce royaume si guerrier, s’est reconnue tributaire ; les vénitiens, ces orgueilleux dominateurs des mers, n’ont-ils pas été chassés de l’Archipel par mes soins ? ne leur ai-je pas enlevé Candie, la plus grande, la plus forte et la plus fertile & de toutes les îles. Je ne me suis donc donné tant de peines que pour mettre à couvert ceux-là même qui sont déterminés à me détrôner : ils regorgent des biens que je leur ai procurés, et c’est pour cela qu’ils me haïssent. Il a été un tems que les éloges étoient épuisés à ma louange. Quelles acclamations, quand je revenois victorieux! Quels vœux pour ma conservation! D’où vient donc aujourd’hui ce changement si outrageant de votre part ?... Et vous, ajouta-t-il (en apostrophant les gens de loi ), vous qui devriez être occupés à maintenir les peuples dans leur devoir et dans l’observation des lois, vous qui devriez appaiser la colère de Dieu par des larmes et la ferveur de vos prières, aussi bien que par des actions pures et charitables, pouvez-vous donner ainsi aux musulmans des leçons si indignes de votre caractère, et leur apprendre à mépriser les préceptes de Dieu et les oracles du Prophète ; car c’est à votre instigation qu’ils osent affliger ma vieillesse, et fouler aux pieds ma réputation.

Avez-vous donc envie de renverser l’Empire en l’attaquant ainsi dans ses fondemens. Encore une fois, qu’avez r vous à me reprocher, et que n’ai-je pas fait pour prévenir ces affreux désordres et contenter les troupes ?... Ils ont demandé la tête de mes plus fidèles ministres, j’en ai fait le sacrifice à ces furieux. Ils ont souhaité pour pacha, un misérable diffamé par ses vices, un lâche concussionnaire, j’y ai consenti : qu’on me dise donc par quelle offense j’ai pu m’attirer la haine du peuple, de l’armée et de l’ulema ?

Et d’où vient que la nation musulmane, oubliant les services que je lui ai rendus, m’injurie jusqu’au point de me chasser du trône de mon père ? C’en est fait, je vois bien jusqu’où va l’influence que votre autorité vous donne sur le peuple ; il s’est engagé sous vos yeux à poursuivre un dessein détestable, il n’a garde de s’en repentir, mais je sais qu’il y a un Dieu juste qui me vengera, et les auteurs de l’indignité qu’on me fait, recevront tôt ou tard le châtiment de leur perfidie. »

Aussitôt que l’empereur eut fini ce discours, un des députés qui lui avoit parlé d’abord d’un ton modeste, lui dit avec la dernière insolence, qu’il n’étoit pas venu pour entendre son apologie, mais pour lui commander, au nom de la nation musulmane, de quitter le trône ; qu’il n’avoit que ce moyen de sauver sa vie, au lieu qu’en s’opposant à la volonté du peuple assemblé, il risquoit tout, sans pouvoir empêcher l’effet des délibérations.

Alors Mahomet voyant la nécessité de se soumettre, dit aux députés : « Puisque c’est sur ma tête que doit tomber la colère divine justement irritée contre les péchés des musulmans, allez dire à mon frère que Dieu déclare sa volonté par la bouche du peuple, et que c’est à lui qu’il appartient désormais de gouverner l’Empire ottoman. »

Ainsi Mahomet IV résigna le sceptre impérial ; mais il vécut encore cinq ans après, renfermé dans son appartement.

[320]

CHAPITRE XX.
Du Kiosk de Kiat-Hana, ou des Eaux douces. [Kağıthane]

ACHMET III apprenant que ses sujets étoient plus vexés par les galères de Malthe qu’ils ne l’avoient été précédemment, et voyant beaucoup de français engagés dans cet ordre, crut qu’il ne dépendoit que du roi de France d’enchaîner les galères de Malthe dans leurs ports. Il envoya donc en France, en qualité d’ambassadeur extraordinaire, le plus habile négociateur de son Empire, Ibrahim Effendy, qui avoit traité la paix à Passarovitz avec les Autrichiens et la République de Venise.

Tout le fruit qu’Ibrahim rapporta de son ambassade, se réduisit à des présens pour son maitre, et à des plans des châteaux et des jardins de Versailles et de Fontainebleau, dont Achmet tâcha d’imiter quelques détails dans soit kiosk des Eaux douces, qu’il préféroit à tous les autres.

Ce kiosk est situé sur le bord d’une des rivières qui ont leur embouchure au fond du port ; il est entouré d’une large prairie traversée par un canal dont les eaux forment d’agréables cascades. Cette prairie est le rendez-vous des femmes turques, dans les beaux jours ; on les y voit par grouppes, assises en rond sur de beaux tapis, avec de longues pipes à la bouche, écoutant des musiciens qui jouent des instrumëns autour d’elles, et s’amusant à regarder des bateleurs qui combattent à moitié nuds avec des ours apprivoisés, ou qui luttent ensemble à la manière des anciens athlètes.

Ibrahim Effendy amena aussi de France quelques imprimeurs, qui firent à Constantinople une édition de l’alcoran ; mais ces ouvriers furent bientôt contraints de se dérober à la fureur d’une classe nombreuse d’écrivains, que la seule profession de copistes fait subsister. On ne manqua pas d’accuser l’ambassadeur d’impiété, pour avoir introduit les usages des chrétiens dans sa patrie ; et le visir porta le fanatisme au point de renverser toutes les maisons de plaisance qu’il avoit bâties sur les collines voisines de Kiat - Chana, sous prétexte qu’elles ressembloient à celles des infidèles.

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Du Kiosk des Artilleurs (Jepetchiler-kiosk.)

Ce kiosk est au bas des jardins du sérail, près de celui des Perles, Alaikiosk : c’est-là que le grand-seigneur donne audience au grand-amiral, quand celui-ci part pour quelque expédition importante. J’ai été témoin de cette cérémonie, lorsque Hassan-Pacha partit de Constantinople pour aller punir les beys du Caire.

Le sultan Abdul-Hamid étoit assis au milieu du kiosk, sur un siège d’argent ; des esclaves attentifs rajustoient sa pelisse à chaque mouvement qu’il faisoit, et écartoient les mouches du visage de sa Hautesse ; le vaisseau amiral et le contre-amiral étoient mouillés en face du kiosk, à la tête de l’escadre ; le port étoit couvert de bateaux.

Hassan-Pacha monté sur une superbe galère, sort de l’arsenal (1) où est son palais, et s’avance à travers toute l’escadre, suivi de son kirlanghish [kırlangıç] (2), et de deux belles chaloupes canonnières, construites par les ingénieurs français (3) ; il aborde près du kiosk, et se présente respectueusement devant son maître.

(1) Tersana.

(2) Petit bâtiment léger, qui suit toujours le vaisseau de l’amiral.

(3) Leroy, maintenant employé en Egypte ; et Dureste, mort de la peste en 1787.

Après une courte audience, il remonte sur sa galère, et au bruit du canon des vaisseaux, il se rend au village de Dolma-Baktché [Dolmabahçe] (1), où il dîne sous la tente avec le visir et toute sa suite. J’y cours ; un peuplé innombrable est répandu sur les coteaux et dans les vallons voisins ; le contraste heureux de la blancheur des tentes avec la verdure des cyprès, la variété infinie des costumes, le mouvement de la mer et des vaisseaux, tout, jusqu’aux tombeaux même dont je suis entouré, concourt à la perfection du tableau que j’ai sous les yeux.

Du Kiosk des Perles (Iali-kiosk.) [Yalı Köşk]

Le kiosk des Perles est un édifice octogone, soutenu de cinquante colonnes de marbre. Il fut construit par Sinan-Pacha, fameux général de Sélim I.er, qui périt dans une bataille contre Ismaël, sophi de Perse. 

(1) Sur la rive occidentale du Bosphore, près de Bechik-Tash.

Sélim fut si sensible à sa perte, qu’après la conquête du Caire, il répétoit souvent ces mots : « J’ai pris l’Egypte, mais j’ai perdu Joseph, et sans Joseph de quoi me sert l’Egypte ? »

On trouve dans les environs de Constantinople deux mosquées qui portent le nom de ce général, et dont il est très-probablement le fondateur : l’une est au-dessous de l’Okmeïdan, l’autre sur le Bosphore, près de Bechik-Tash.

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Du Kiosk des Miroirs (Einalu-Kavac.) [Aynalı Kavak]

Lorsque le traité de Passarovitz fut signé, et que les vénitiens eurent fait la paix avec les turcs, à l’ombre de la puissance autrichienne, ils envoyèrent à Achmet III les plus belles glaces de leurs manufactures. Le sultan fit construire un kiosk magnifique pour les y placer ; mais depuis sa mort il a été négligé, et est tombé en ruines.

C’est dans ce kiosk que le dernier empereur des turcs a cédé aux russes le principal boulevard de son Empire. C’est de ce jour-là que les russes ont acquis sur le midi de l’Europe, une prépondérance dont les suites sont incalculables.

Le Gouvernement français avoit cependant alors à Constantinople un ambassadeur distingué par ses talens et ses vertus (1), mais il dut céder aux circonstances : la capitale étoit menacée, il ne pouvoit la sauver, il en différa la perte. Avant cette époque funeste au trône des ottomans, funeste peut-être à la balance de l’Europe, l’Empire des sultans avoit des frontières inexpugnables ; il étoit entouré au midi par la Méditerranée et les souverains d’Afrique ses tributaires ; à l’ouest, il étoit séparé des autrichiens par les monts Krapacs (2) ; 

(1) Le comte de Saint-Priest.

(2) L’ancien mont Hœmus.

au nord, cent mille tartares d’une bravoure éprouvée, et toujours prêts au combat, lui répondoient des polonais et des russes ; à l’est enfin, la Perse déchirée par des guerres intestines, ne lui offroit plus qu’un vaste désert, un phantôme de puissance : indigne de fixer son attention ; mais depuis que les russes ont corrompu la Tartarie, et que les turcs ont proclamé leur foiblesse en leur cédant cette province importante à leur salut, les czars orgueilleux ont dicté des lois aux sultans, comme ceux-ci en dictoient autrefois aux Paléologues.

La Turquie a été traitée en province conquise. L’ambassadeur russe à Constantinople, comme à Stokholm, a pris le ton d’un impérieux vice-roi, qui commande au nom de son maître ; ici, il prescrit au souverain la princesse qu’il doit choisir pour femme ; là, il ferme aux vaisseaux français le passage du Bosphore et l’entrée du Pont-Euxin. Ses agens choisis avec adresse parmi les sujets transfuges de la domination ottomane, inondent toutes les parties de l’Empire. Il n’existe pas un rocher dans l’Archipel, où l’on ne trouve un grec revêtu de l’uniforme russe, qui y exerce une autorité despotique sur les chefs turcs, et insultante pour les agens mêmes des autres puissances.

C’en est donc fait de l’Empire des musulmans, et le trône des kalifes est suspendu sur l’abîme où il a précipité celui des Césars, si les puissances du midi de l’Europe ne lui tendent pas une main secourable, ou plutôt si elles continuent de s’aveugler elles-mêmes sur leurs intérêts.- et leur sûreté.

The prostrate south to the destroyer yields 
Her boasted tilles and her golden fields : 
Witg grim delight the brood of winter view. 
A brighter day and skies of azure hue ; 
Scent the new fragrance of the opening rose. 
And quaff the pendent vintage as it grows, 

GRAY’S, poems, pag. 197