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Catégorie : Historiens
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Eloge de Hammer par Poujoulat paru dans la Revue de l'Orient, de l'Algérie et des colonies, tome XI, 1860.

Nous avons ajouté les intertitres.

C'est, à mon sens, une chose bien digne de respect, j'allais dire d'admiration, que le spectacle de ces hommes rares, dans tous les temps et dans tous les pays, qui dévouent leur vie à la recherche de la vérité historique. Rien ne les lasse, rien ne les rebute. Ils creusent lentement, opiniâtrement leur sillon. Ils retournent leur sujet de cent manières, et y prennent tout ce qui s'y trouve. Ils entassent trésors sur trésors ; puis ils les mettent en ordre, indiquant avec un soin religieux où et comment ils les ont découverts. Ils pressentent les manuscrits précieux, les médailles rares ; ils sont à leur piste et ne reculent pour les avoir sous la main devant aucune fatigue, devant aucun sacrifice. Chez eux, point d'idées préconçues. Ils ne choisissent pas un fait de préférence à un autre fait. Ils recueillent tout ce qu'ils trouvent. Ils n'ont pas de système en histoire. Ils constatent les événements tels qu'ils se sont produits : ils sont les chroniqueurs de l'humanité. Naturellement ils flétrissent les crimes et louent les belles actions. Ils sont trop occupés de s'assurer de la vérité du fait pour s'élancer dans l'infini de la pensée ou dans les champs sans limite de l'imagination. Mais c'est à leurs livres, en fin de compte, qu'il faut recourir pour savoir à quoi s'en tenir sur les actions des hommes qui ont laissé une trace dans ce monde.
Qui n'admirerait Du Gange et Tillemont, ces prodiges d'érudition, l'éternel honneur de la France ?
Sous le rapport de l'étendue des connaissances historiques, de la richesse des matériaux rassemblés avec une patience infatigable, mais à un degré inférieur pour l'esprit de critique et d'examen, on peut citer l'orientaliste De Hammer, mort à Vienne le 23 novembre 1856, dans sa quatre-vingt-deuxième année. On peut dire en toute vérité qu'il mourut la plume à la main. Ecoutons sa fille, madame la baronne de Trencq de Tonder, nous racontant les derniers moments de cet homme illustre :
« Au milieu de ses maux, mon père s'occupait encore des études qui avaient absorbé sa longue vie. La veille de sa mort, privé presque entièrement de la voix, il me fit comprendre avec beaucoup de peine que j'envoyasse chercher à la Bibliothèque impériale un livre arabe nouvellement publié et dont il avait entendu parler. Hélas ! il n'aurait pas même pu y jeter les yeux, et cependant il ne cessait de nous demander des livres. Il appelait son secrétaire pour écrire sous sa dictée. Je fus forcée pour le calmer de lui remettre, le matin même de son dernier jour, du papier et de l'encre, et de lui placer entre les doigts une plume avec laquelle il traça quelques mots illisibles. Il passa les deux dernières semaines dans un fauteuil placé devant son bureau. On voyait son désir de mourir au milieu de ses livres, comme un guerrier au champ d'honneur.» (Lettre adressée à M. Reinaud, membre de l'Institut, insérée dans le Journal asiatique du mois de janvier 1857)

Courte biographie
M. de Hammer, outre sa langue maternelle, qu'il parlait et écrivait avec pureté, possédait l'italien, le français, l'anglais , le persan, l'arabe, le turc et écrivait avec plus ou moins de facilité dans toutes ces langues. Il connaissait l'orient musulman et ses productions littéraires, beaucoup mieux qu'il ne connaissait l'Allemagne et sa littérature. A vingt-deux ans, il était secrétaire du baron de Jenisch, chef de la section d'Orient au ministère des affaires étrangères à Vienne.
En 1800, il était interprète de l'ambassade autrichienne à Constantinople, et, en cette qualité, il passa en Egypte où il fut employé dans l'armée du général Hutchinson, alors en lutte avec le général Menou. En 1802, il exerçait les fonctions de conseiller d'ambassade dans la capitale de l'empire ottoman ; quatre ans plus tard , il était consul en Moldavie. Nommé en 1817, après plus de vingt années de séjour en Turquie, conseiller privé de l'empereur, il profita des loisirs qui lui étaient laissés pour activer jusqu'à la fin de sa carrière une correspondance suivie avec une foule de personnages importants de la Turquie, de l'Arabie et de la Perse. Outre cent cinquante volumes de littérature, de poésie, d'histoire, traduits des langues qui avaient été l'objet de ses prédilections, et les dix-huit volumes de l'Histoire de l'empire ottoman, son ouvrage capital, M. de Hammer a laissé sur l'Orient de nombreux documents transcrits de sa main. Sa digne fille, madame de Trencq, les met en ordre avec un soin pieux, et nous pouvons espérer qu'ils verront le jour. Personne, avant M. de Hammer, n'avait pu se procurer, dans son entier et dans sa riche et poétique originalité, le poëme d'Antar. Jusqu'alors l'Europe ne possédait que des lambeaux épars de cette grande épopée du désert. Le volumineux manuscrit de ce poème laborieusement traduit en français par M. de Hammer, est entre les mains de mon frère, M. T. Poujoulat. Puisse-t-il avoir assez de loisir pour mettre en lumière ce beau présent du célèbre orientaliste !
Certes, les compositions historiques dont l'empire ottoman a fourni le sujet sont nombreux en Europe ! Mais aucune ne peut soutenir le parallèle avec celle de M. de Hammer. Seul, il révèle la vérité tout entière sur les mœurs, les coutumes, les lois, les institutions, la grandeur et les revers de l'empire fondé par Othman. Vingt sources historiques étaient seulement connues avant lui : il en a découvert et mis à profit deux cents depuis la plus lointaine origine des osmanlis jusqu'au traité de Kaïnardji (1774), époque à laquelle il s'est arrêté. Mais il a eu soin d'indiquer avec exactitude le monument que doit consulter son continuateur.
Sous la tente du désert, dans la région de Palmyre ou dans l'Arabie Pétrée, nous avons assisté à ces pittoresques réunions du soir, où les Bédouins, accroupis en rond autour d'un feu de broussailles ou de fiente de chameaux desséchée, assis sur leurs talons et fumant leur schibouk, racontent des histoires merveilleuses. Des récits bien simples en apparence, mais pleins d'un vif intérêt pour l'Arabe nomade, captivent l'attention de l'assistance. La découverte d'un puits, d'une source, est un heureux événement dans ces solitudes brûlées par le soleil. Le Bédouin, qui a trouvé l'eau si désirée, enseigne avec précision l'endroit où elle coule, les sentiers qui y conduisent, et lé nombre de pierres qu'il a placées les unes sur les autres pour en indiquer la direction. La joie éclate alors dans le groupe qui entend ces révélations. Ainsi fait M. de Hammer pour les sources scientifiques, auxquelles il a eu accès. On pourrait mentionner plusieurs écrivains qui ont puisé largement à ces sources que leur a indiquées M. de Hammer, et qui, loin de témoigner leur reconnaissance, ne l'ont pas même cité !
Après avoir visité une partie de l'Asie pour rechercher les documents nécessaires à son Histoire de l'empire ottoman, et avoir dépensé des sommes considérables à faire copier des manuscrits à Constantinople, M. de Hammer a parcouru l'Europe pour accroître cette somme de matériaux.
Plus de quatre mille volumes, imprimés ou manuscrits, ont été consultés par lui en Allemagne, en France, en Italie, en Hongrie. Trente années de sa vie ont été employées à ce labeur préparatoire.
Je dois dire que la partie géographique de cet ouvrage est traitée avec la même exactitude et la même abondance de détails que la partie historique ; un magnifique atlas, composé de vingt et une cartes et de quinze plans de bataille, dressés par le traducteur, M. de Heller, accompagne le livre de l'illustre orientaliste.

Une lacune
Cependant dans ce vaste travail une lacune se fait remarquer : le rôle si considérable que remplit la papauté dans les guerres contre les Turcs, pendant plus de trois siècles, est à peine indiqué. Ces longues luttes entre Rome et Stamboul, entre la religion de Mahomet et le christianisme, tiennent assurément à l'histoire ottomane, comme elles se rattachent à celle des papes. Michaud, dans sa belle Histoire des Croisades, a réuni plus de faits à ce sujet dans un chapitre que M. de Hammer dans les volumes qui comprennent cette période importante.
Il est vrai que si M. de Hammer eût développé cette partie de son sujet dans la même proportion qu'il l'a fait pour les autres parties des annales turques, il aurait accru d'une manière démesurée le nombre de ses volumes ; mais la lacune que nous signalons n'en est pas moins sensible, et nous devons la regretter. Il ne s'est pas même attaché à faire ressortir l'importance de la bataille de Lépante. Partageant, en quelque sorte, l'opinion de Voltaire au sujet de ce triomphe éclatant et décisif, M. de Hammer cite ces paroles du philosophe de Ferney, et semble les justifier : « Quel fut le fruit de la bataille de Lépante ?.... Il semblait que les Turcs l'eussent gagnée. »
Y avait-il eu au fond de cette nature allemande quelque réminiscence de l'antique animosité gibeline ? Hâtons-nous, cependant, de dire que M. de Hammer est mort en parfait catholique.

Plan de l'Histoire de l'empire ottoman
Pour guider le lecteur au milieu de ce dédale de faits qu'il a condensés, voici les divisions qu'il a tracées et qu'il faut se rappeler :
1e Période. — Progrès de l'empire depuis sa fondation jusqu'à la prise de Constantinople (1453).
2e. — Son agrandissement par la conquête, depuis 1453 jusqu'à l'avènement de Soliman le Magnifique.
3e. — Son apogée sous le règne de ce même Soliman et sous celui du fils de ce monarque, Sélim II.
4e.—Commencement de sa décadence, sous Mourad III, jusqu'à l'époque où la politique violente de Mourad IV lui rend un moment sa première splendeur.
5e. — Anarchie et révolutions intérieures jusqu'au vizarat du premier Kupruli.
6e. — Essor que prend l'empire, sous le gouvernement des Kupruli, jusqu'au traité de Carlowitz.
7e. — Sa décadence, présagée par ce traité, et immixtion de la politique européenne dans les affaires intérieures, jusqu'au traité de Kaïnardji (1774).
M. de Hammer termine son histoire à cette époque.
A ces sept périodes, si bien marquées, on peut en ajouter trois :
8e. —Revers ininterrompus depuis le traité de Kaïnardji jusqu'à celui d'Andrinople, en 1827.
9e. — Réformes et abaissement depuis le traité d'Andrinople jusqu'à la mort de Mahmoud II, en 1839.
10e. — Impuissance reconnue par toute l'Europe, et humiliations depuis la mort de Mahmoud jusqu'à ce moment.
Quand sonnera l'heure fatale pour les descendants d'Othoman ? C'est ce qui est dans les secrets de la Providence. Mais on peut entrevoir déjà les complications auxquelles donnera lieu la chute définitive et inévitable du colosse aux pieds d'argile.

Baptistin Poujoulat