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Catégorie : Relations franco-turques
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Quelques documents sur les premiers échanges diplomatiques et un traité d'alliance entre François Ier et Soliman.

D'après un article paru en 1827 du grand spécialiste allemand de l'empire ottoman, Hammer, Mémoire sur les premières relations diplomatiques entre la France et la Porte,  publié dans le Journal Asiatique, 1827.

Selon l'"Histoire générale et raisonnée de la diplomatie" de M. de Flassan, publiée initialement en 1811, le premier traité entre la France et la Porte aurait été signé en 1535 par Laforest. Flassan donne le résumé extrait d'un manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal, intitulé "Traités faits avec les Turcs", mais n'a pu vérifier cette date, faute d'autres documents.

Hammer, lui, exploite les sources vénitiennes et ottomanes et veut démontrer dans son article que
- ce traité fut conclu en février 1536.
- un autre traité daté 1537 est en fait celui de 1536
- avant la mission de Laforest, il y en a eu trois autres envoyées par François Ier à Soliman, et deux autres encore entre la mission de Laforest et de Rincon (en 1540)

Une des sources vénitiennes est l'ouvrage de Marino Sanudo (en fait, trois auteurs portent ce nom), en 58 gros volumes in-folio, dans lesquels se trouvent tous les rapports de ambassadeurs vénitiens, les protocoles des conseils des dix et "deipregadi", les instructions données aux ambassadeurs, les rapports des consuls, les traités publics et secrets de 1496 à 1533. Cet ouvrages est dans les archives de Vienne. Hammer l'a lu pour compléter son histoire de l'empire ottoman et y a trouvé plusieurs traités méconnus.

La première mission de François Ier à Soliman eut lieu en 1525, après la bataille de Pavie. L'envoyé du roi fut assassiné avec douze ses douze hommes en Bosnie et des cadeaux destinés au Sultan, dont un rubis, furent volés. Pierro Bragadin, ambassadeur de Venise à Constantinople, fait un rapport officiel le 6 décembre 1525 (Volume 11 du recueil de Marino Sanudo) :
"Zonse di lè uno ambasador del rè di Fransa, venuto senza presenti, qual avuto audienza dal signor ; intende ha ditto che veniva uno altro ambasador del detto rè, il qual dal sangiac di Bessina erra sta morto, e toltoli il presente che portava, e amazzato con 12 uomini, di cui erra il bastardo di Cypro. Aveva à donar al signore uno carbon (rubis) di gran valuta, una cintura zorilada e due candellori d'oro, che portava ducati X mile, e un paio di cavalli di 2000 duc."

Les historiens ottomans ne parlent pas de ce meurtre, mais on en trouve trace dans le rapport des deux ambassadeurs de Ferdinand Ier à la Porte, en 1533. Jérôme de Zara, frère de Niclas Jurissich, et Cornelius Scepper rendent compte d'une très longue conversation avec le grand vizir Ibrahim (celui qui a assiégé Vienne) :
"Post haec tempora accidit, quod rex Franciae captus fuit. Tunc mater regis ad ipsius Caesaris Turcarum majestatem scripsit hoc modo : Filius meus rex Franciae captus est à Carolo rege Hispaniae, speravique ipse liberaliter ipsum dimitteret, quod non fecit, sed injuste cum eo egit. Confugimus ad te magnum Caesarem, ut tu liberalitatem tuam ostendas, et filium meum redimas. Tunc magnus Caesar commotus et iratus Carolo Caesari cogitavit omni modo ipsi inferre bellum."
Et à propos du rubis disparu :
"Etiam, inquit, iste rubinus, et ostendit quendam rubinum magnum, fuit in dextra Regis Francorum, quando fuit captus, et ego illum emi."

C'est donc la reine-mère et non François Ier, prisonnier de Charles-Quint, qui a envoyé une ambassade.
Dans le volume 41 de Marino Sanudo, l'ambassadeur Pierro Bragadin, dans son rapport du 2 février 1526, rapporte les plaintes de l'envoyé français :
"L'ambasador di Franza e sta expedito ; li hanno donato aspri X, e una veste d'oro, e fatto li il scritto con bolla d'oro, inconsueto, in uno sacho di Carmesin, cosa inaudita à farsi. El Sangiaco di Bossina che doveva venir di qui, per caussa dipendente del ditto ambassador, è zonto, e hà fatto bona scusa."

Le premier ambassadeur de France est reçu avec les honneurs, reçoit les excuses de la Porte et dix mille aspres.

Les historiens ottomans

Les historiens ottomans parlent de la première ambassade française.
Solakzadé, après avoir évoqué la bataille de Mohacs continue ainsi :
"Enfin, le roi de France ayant été battu (par Ferdinand), avec l'aide du roi d'Espagne, et ayant perdu quelques châteaux, il se mit à fuir, et fut enfermé (par Charles) dans un de ses châteaux forts. Pour se venger de son ennemi, il (François) ne trouva point d'autre remède que d'avoir recours au Padichah de l'islamisme. Il envoya à la Porte fortunée un ambassadeur, et le contenu de sa très humble lettre portait : "Si le roi de Hongrie essuyait quelque échec de la part du grand empereur, nous nous opposerions au roi d'Espagne, et nous prendrions notre revanche. Nous prions et souhaitons que le grand empereur du monde nous fasse la grâce de repousser cet orgueilleux, et nous serons dorénavant le serviteur obligé par les grâces du grand empereur, maître du siècle." Le grand Padichah, ému de miséricorde, résolut de faire la guerre à ce roi rempli de mauvaises dispositions, comme on va voir."

La troisième ambassade est celle du capitaine Rincon qui, envoyé pour la seconde fois en 1540, fut assassiné, avec Fregoso, sur le Pô. L'ambassadeur de Venise Pierro Zen a relaté une conversation avec Rincon et les historiens ottomans en parlent également. Il fut reçu dans le camp de Soliman qui s'apprétait à assiéger Guns en 1532.
Solakzadé, dans le chapitre intitulé "Expédition du sultan en Allemagne", 1532 écrit :
"C'est là (à Belgrade), qu'arriva un ambassadeur de la part de François, Padichah de la France, et comme il persistait dans son ancien dévouement pour la Sublime Porte, on redoubla d'égards pour lui."
Aali, un autre historien raconte la même campagne :
"Le 18 du mois de zilkade (21 juin), arrivèrent des ambassadeurs du roi de France, François qui était maître de grands biens et de braves champions, et possédait un vaste pays ; il avait un pouvoir considérable sur mer. Ils furent témoins de cette grandeur et de cette magnificence, de tant de gloire et de puissance, et après qu'ils eurent reçu leur réponse, on entra à Belgrade."
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Mustafa Djelalzade, nommé de grand Nichandji (secrétaire d'état pour le chiffre du sultan) a écrit lui aussi sur cet épisode :
"En attendant, arriva l'ambassadeur du susdit Padichah de France, au camp impérial, et il fut reçu suivant les formes usitées, de S. A. le Pacha (le grand vizir Ibrahim) rempli de bonnes qualités et distingué par d'excellentes actions. Après qu'on eut pris connaissance de l'objet de sa mission, un divan impérial fut ordonné. [...]
Les ambassadeurs étaient assis hors la tente du divan.
S. A. le Pacha commandant (le grand vizir) parla à l'ambassadeur de France en ami, et aux autres (à ceux de Ferdinand) en lion." [...]
Le roi de France étant sincèrement attaché à la Sublime Porte, généreuse comme la mer ; et l'autre roi (Ferdinand) n'y cherchant point son refuge, le traitement qu'éprouvèrent leurs envoyés respectifs fut aussi différent. L'ambassadeur de France fut l'objet des regards et des discours gracieux de l'empereur, qui s'abaissa au point de traiter son maître de frère, de chah, dans les lettres impériales, avec lesquelles l'ambassadeur fut congédié. L'autre ambassadeur reçut aussi la permission de partir, mais son départ fut derechef différé (c'est-à-dire que les ambassadeurs de Ferdinand furent gardés prisonniers)."

Hammer possédait également un document très précieux, un exemplaire du Journal des campagnes de Soliman qui décrit jour après jour les étapes et les principaux évènements. Il contient aussi des célébrations des victoires et des lettres échangées avec les différentes ambassades turques et persanes au moment de la guerre civile entre Soliman et son fils.
Voici ce que dit le journal de la cinquième campagne, les 5 et 6 juillet 1532 :

5 juillet
"On tint un divan, avec le même cérémonial avec lequel fut reçu, lors de la campagne de Mohacs, le roi Zapolya, qui baisa la main de l'empereur : tout fut arrangé de la même manière. L'ambassadeur de France baisa la main, et les ambassadeurs envoyés par Ferdinand (Nogarola et Lamberg) eurent aussi les baise-mains du congé ; on fit cependant plus de musique (qu'à la réception de Zapolya). Toutes les pièces de campagne furent portées à  la tente du divan, et déchargées en réjouissance."

6 juillet
"Divan pour l'audience de congé de l'ambassadeur de France, dans le même ordre que celui d'hier. Cet ambassadeur baisa la main et s'en alla."

L'ambassadeur de France fut donc reçu avec les honneurs et, dans les lettres de créance, le roi de France traité en égal. C'est de ces lettres, et de celles auxquelles elles servirent de réponse, que parla le grand vizir Ibrahim, dans la conférence citéee, qu'il eut avec les ambassadeurs de Ferdinand, lesquels, l'année suivante (1533), conclurent la paix avec la Porte, non pas au nom de Ferdinand, mais au nom de Charles V, dont ils avaient aussi apporté des lettres. Le grand vizir se formalisant au nom du sultan, de ce que non seulement Charles V prenait dans ces lettres le titre de roi de Jérusalem, mais encore avait mis le nom de Ferdinand avant celui de Soliman, leur dit :
"Rex autem Franciae, inquit, longe majore modestia usus est, et vere regali, eo quod in litteris suis noviter (l'année précédente) scriptis, dum essent in Hungaria, ad dominum suum magnum Caesarem, sub illis subsignet solum Franciscus rex Franciae. Unde magnus Caesar, ut ulli honorem faciat, ne nobilitate et generositate ab eo vinceretur, nomen suum non posuit in litteris suis, sed simpliciter ad eum scripsit tanquam ad intimum fratrem. Praeterea jussimus Barbarossam, ut non solum non molestet subditos regis Franciae, sed ipsi regi Franciae tam sit obediens quam est magno Caesari, viaque qua ipse jusserit exequatur."

A Constantinople, Rincon eut une conversation avec l'ambassadeur de Venise que dont on trouve le rapport dans  le volume 56 du recueil de Marino Sanudo :
"Che havendo il Turcho havuto nitia ch'era à Ragusi arrivato, mandato ebbe carri con molti cavalli, e che nel camino vicino al campo fù incontrato dalli senza chi, e che giunto in campo trovo che soprà tutti i padiglioni et tende erano stati posti ; poi andarono un l'uno per segno di honorarlo, et poi per la medesima causa furono sbarrati 4000 archebusi, che tanta l'archibuseria della guardia del Turcho, et tutte le artillerie grosse e minute che dice essere grandissimi, e che el tirare duro per bon pezo ; che la matina seguente essendo condutto al padiglione del Turco, lo trova sedente in maestà, circondato dà più di sosanta Turchi di grande extraction, che erano tutti Viziri Bacha, e poi che esso havuto indosso una veste da Turco che se erra messo guel giurno, essendo cosi costume che chi và la prima volta alla presenza di quel signore, et in capo havea la baretta el suscritto alla Christiana, e per che paresse difforme il vestito cosi, o pur forze per altu mosse, nel appresentarsi ; [...]"
Ce rapport s'accorde avec les autres sources de l'époque qui évoquent aussi les exécutions des soldats qui avaient volé, gâté les moissons ou fourragé sans permission. Les troupes du sultan étaient plus disciplinées que celles des espagnols, des allemands, des italiens et des hongrois.
A la date de 1535, le Journal de Soliman ne parle d'aucun traité signé entre la France et l'Empire ottoman. Il couvre la période allant du 11 juillet 1533 au 8 janvier 1536. En février 1535, date à laquelle Flassan situe la signature de ce traité, le sultan et son vizir Ibrahim prennent leurs quartiers d'hiver à Bagdad.
Le mercredi 26 mai 1535, le sultan est au défilé d'Imanchah en Azerbaïdjan :
"Des courriers arrivèrent de la part du beylerbey de Roumélie, qui amenèrent l'ambassadeur du roi de France."
Le traité dont parle de le manuscrit de l'Arsenal n'a donc pu être signé avant le mois de mai.

Le second traité
On ne trouve aucune trace d'un traité en 1537. Les armées de Soliman attaquent les alliés de Charles Quint. Le capitaine Paulin s'embarqua même sur la flotte du sultan, pour faire une descente, avec Barberousse en Sicile et assiéger Nice.
Ce n'est pas la première fois qu'un ambassadeur embarque : l'historien vénitien Paruta raconte dans son Istoria venetiana, 1605, que, dès 1539, un ambassadeur, probablement M. de Laforest embarque sur les galères turques qui vont assiéger Castelnuovo, accompagné d'un émigré napolitain du nom de Cantelmi qui fut envoyé un seconde fois à Constantinople.

Les six ambassades
Six missions d'ambassadeurs français de 1525 à 1540
Selon les sources ottomanes, il y eut six missions :
1. L'ambassadeur envoyé par la reine-mère, et assassiné avec toute sa suite en Bosnie en 1525
2. L'ambassadeur envoyé pour inciter le sultan à la guerre de Mohacs en 1526
3. Le capitaine Rincon, reçu avec les honneurs extraordinaires au camp de Belgrade en 1532
4. L'ambassade du chevalier Laforest, qui a conclu le traité de 1536
5. et 6. Les deux missions de Cantelmi en 1539 et 1540

Les historiens ottomans ou chrétiens témoignent de l'embarquement de l'ambassadeur Paulin sur la flotte ottomane.