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Catégorie : Géographie
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extrait de Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, 1876-1884

Un texte plein d'informations, si l'on oublie les considérations pseudo-anthropologiques (qualité des races etc) si communes au XIXe siècle.

LIVRE IX
Lazistan, Arménie et Kourdistan, littoral du Pont, bassins du lac de Van et du Haut Euphrate.

[Géographie physique de l'Est et du Nord-Est de la Turquie]

[321] Si les limites politiques actuelles de la Turquie d'Asie ne coïncident point avec des frontières naturelles, du moins la borne angulaire qui sépare les trois domaines du tsar de Russie, du chah de Perse et du sultan des Osmanli est-elle des mieux choisies : le massif de l’Ararat. La délimitation des trois empires se trouve sur le col ouvert entre le grand cône et le cône inférieur. A partir de ce point, la frontière politique de la Turquie suit jusqu'à 150 kilomètres à l'ouest la ligne du partage des eaux, entre les bassins de l'Araxe et de l'Euphrate. C’est là, tous le comprennent, une limite provisoire. Parmi les explorateurs qui ont parcouru la contrée dans tous les sens, les Russes ne sont pas les moins nombreux, mais leurs cartes et leurs plans sont destinés pour la plupart aux études stratégiques de l'état-major, et si l'on en juge par les souvenirs des guerres antérieures, c'est par de nouvelles annexions que se termineront les conflits. L'Elbourz peut répéter au Tandourek, au Bingöl-dagh, au mont Argée ce qu'il disait jadis au Kazbek dans les vers de Lermontov : « Tremble, je vois là-bas, vers le septentrion brumeux, quelque chose qui ne présage rien de bon ! De l'Oural au Danube les armées s'ébranlent ; les batteries aux flancs cuivrés s'avancent avec un bruit sinistre, et les mèches fumantes se préparent pour les batailles ! »

A l'ouest du mont Ararat, une chaîne, hérissée de cônes volcaniques, d'une faible élévation relative au-dessus de la crête, limite de son mur abrupt les campagnes verdoyantes du bassin d'Etchmiadzin. Quelques sommets, le Tchinghil, le Perli-dagh, d'autres encore, dépassent la hauteur de 3000 mètres, soit environ 1500 mètres au-dessus de la plaine ; mais en se prolongeant en sinuosités dans la direction de l'ouest, puis du sud-ouest, la chaîne s'abaisse graduellement, en même temps que s'élève à sa base septentrionale la vallée de l'Araxe. Vers la région des sources, elle se redresse et forme, avec d'autres chaînes convergentes, le Bingöl-dagh ou « Mont aux mille Lacs » (3752 mètres), dont les neiges d'hiver et de printemps alimentent les eaux ruisselant de toutes parts : à l'orient l'Araxe, au nord et au sud les deux branches maîtresses de l'Euphrate, Kara sou et Mourad, reçoivent tous ces torrents. 

[322] Au delà du nœud du Bingöl, la région montagneuse, dont la crête principale est parallèle au littoral de la mer Noire, se continue vers l'ouest à 250 kilomètres et, s'abaissant de croupe en croupe, livre enûn passage à la rivière de l'Eau noire ou Kara sou, qui se recourbe brusquement vers le sud-est pour rejoindre l'autre branche de l'Euphrate.

Une arête élevée, qui se profile dans la direction du nord, rattache le massif du Bingöl-dagh aux montagnes d'Erzeroum et forme à l'orient du cirque où se rassemblent les premières eaux du Kara sou un faîte de séparation sinueux et coupé de brèches nombreuses : c'est là que passe la grande route stratégique d'Erzeroum à Kars. Le Palandöken, qui s'élève directement au sud d'Erzeroum, est la plus haute cime (3145 mètres) du vaste cercle qui entoure le bassin ; mais, plus à l'ouest, le chaînon latéral du Yerii-dagh, que contourne le premier grand méandre du Kara sou, porte quelques sommets ayant une altitude encore plus considérable. Au nord du bassin d'Erzeroum, un autre massif très élevé, le Ghiaour-dagh ou « mont des Infidèles », forme un nœud comparable au Bingöl comme centre de rayonnement des eaux ; le torrent de Tortoum-sou qui va rejoindre le Tchorouk, [323] tributaire de la mer Noire, descend de ses pentes septentrionales, puis, gonflé de plusieurs autres ruisseaux, plonge en une cascade admirable, l'une des « plus belles de l'Ancien Monde », et s'engouffre en de profonds défilés entre des parois de laves hautes de 500 mètres (1) ; au sud-est, des torrents appartiennent au versant Caspien par l'Araxe et la Koura ; enfin au sud, sur les pentes du  Doumli-dagb, contrefort du mont des Infidèles, jaillit, à 2570 mètres d'altitude, la fontaine mère de l'Euphrate, affluent du golfe Persique. Presque toutes les grandes sources se forment dans des galeries de montagnes calcaires ; celle-ci naît dans les porphyres et les trachytes (2). L'eau froide, presque glaciale (3°,3), qui sort de la vasque du rocher, est célèbre dans les légendes arméniennes ; c'est à l'endroit même d'où s'élance l'abondante source qu'aurait été enfouie la « vraie croix » avant d'être transportée à Constantinople : au moment où le bois fut retiré du sol, apparut la veine d'eau pure ;

1. Hamilton, Researches in Asia Minor
2. Moritz Wagner, Reise nach dem Ararat und dem Hochlande Armenien

[324] dans la prairie environnante jaillissent vingt autres fontaines ajoutant leurs filets au ruisseau principal. Les Turcs eux-mêmes vénèrent la source de l'Euphrate et disent que son eau lave les péchés ordinaires, mais tue ceux que poursuit la colère d'Allah (1). Unie à d'autres torrents, dont l'un égale l'Euphrate en volume liquide, l'eau sainte descend dans le bassin d'Erzeroum, où s'étalent au printemps, lors de la fonte des neiges, les vastes marais de Sazlik ; la plaine, couverte de joncs, est peuplée d'oies, de canards sauvages et autres oiseaux aquatiques ; en sortant de ces marécages, l'eau sombre de l'Euphrate, coulant avec lenteur dans un lit vaseux, mérite bien le nom de Kara sou que lui ont donné les Turcs. Il est très probable que les marais de Sazlik sont le reste d'un lac qui emplissait autrefois tout le bassin d'Erzeroum ; néanmoins Radde n'a pu, malgré de longues recherches, y trouver aucune espèce de coquillages lacustres (2) : les débris végétaux, qui ont formé dans la plaine une épaisse couche d'humus, et les couches de cendres volcaniques rejetées des volcans ont recouvert l'ancien lit des eaux.

Les montagnes qui entourent la plaine où s'étendait jadis le lac d'Erzeroum sont en grande partie d’origine ignée, et çà et là on voit sur les crêtes se dresser des cônes de scories d'une régularité parfaite ; mais les courants de lave sont rares : à cet égard, ces volcans ne peuvent se comparer à ceux de l'Arménie orientale, à l'Ararat, au Tendourek, au Seïban, ni surtout à l'Alagöz, dont le manteau de laves a plus de 150 kilomètres en circonférence. Aux portes mêmes d'Erzeroum, près des monts qui enceignent la partie méridionale du bassin, s'élève un volcan dont le cratère était jadis rempli d'eau ; la pression de la masse liquide a rompu la paroi septentrionale de la coupe et creusé un ravin qui s'ouvre au nord vers les marais du Kara sou. Le plus haut et le plus remarquable de ces volcans par sa belle forme conique, rappelant celle du Vésuve, est le Sichtchik, qui se dresse au nord-ouest d'Erzeroum dans la chaîne du Ghiaour-dagh, à plus de 1100 mètres au-dessus de la plaine et à 3184 mètres d'altitude totale : il est presque en entier formé de cendres meubles très pénibles à gravir. Au milieu du cratère, beaucoup plus grand que celui du Vésuve actuel, s'élève un cône de scories, masse brune et noire, entouré d'une prairie circulaire que le printemps orne de fleurs. 

1. Strecker, Zeitschrift der Gesellchaft für Erdkunde, vol. IV. 
2. Izvestiya Kavkazkavo Otd’ela, tome V, 1878.

[326] Bien abrité des vents du nord, qui retardent et appauvrissent la végétation des sommets environnants, le vallon annulaire compris entre les parois extérieures du Sichtchik et le cône central, possède la flore la plus riche en espèces et la plus éclatante en couleurs de toute la région (1).

Des montagnes disposées en forme de chaîne» dont la direction générale est parallèle au littoral de la mer Noire, accompagnent au nord la vallée du Kara sou pour aller se perdre à l'ouest dans le plateau de Sivas. Plusieurs massifs, ayant chacun leur nom particulier, s'élèvent sur le parcours de cette chaîne, le Paryadres des anciens, mais l'appellation générale qu'on lui donne est ordinairement celle de Kop-dagh, d'après une montagne (5300 mètres) que contourne à l'est et au nord la route carrossable d'Erzeroum à Trébizonde ; le col que franchit ce chemin, le plus remarquable de la Turquie comme œuvre d'ingénieur, est à la hauteur de 2700 mètres, presque l'altitude du Stelvio, dans les Alpes centrales. Au nord s'ouvre la vallée du Tchorouk, qui forme, avec celle du Kharchout [Harsit] ou rivière de Goumich-khaneh [Gümüşhane], une dépression semi-circulaire d'une étonnante régularité. Du port de Batoum, près duquel le Tchorouk [Çoruh] tombe dans la mer Noire, à Tireboli, situé à l'embouchure du Kharchout, on peut cheminer comme par une immense avenue entre deux rangées de pics : on n'a qu'à traverser un col de 1900 mètres, près du village de Vavoug, entre les sources des deux rivières. Le vaste croissant circonscrit par ces cours d'eau est occupé par une rangée de hautes montagnes, les Alpes pontiques, dont une cime, au sud-est de Rizeh, le Khatchkar [Kaçkar], dépasserait 3600 mètres ; un col voisin a 3268 mètres, d'après Koch. Dans cette région du Lazistan, les sentiers sont obstrués par les neiges pendant plus de six mois : « les oiseaux eux-mêmes, disent les indigènes, ne peuvent voler en hiver par-dessus la montagne (2). » A l'ouest du Kharchout, les montagnes qui longent la côte vers le Kizîl irmak sont moins élevées que les Alpes du Pont ; néanmoins elles sont encore assez hautes pour rendre les communications difficiles de l'un à l'autre, et de distance en distance elles projettent vers la mer de hauts promontoires entre les vallons du littoral. Une de ces limites naturelles est le Yasoun bouroun [Yasun burun], ou le « cap de Jason » ; le rocher porte encore le nom du navigateur légendaire qui dirigea sa nef vers la mystérieuse Colchide. Des traces nombreuses d'anciens glaciers, moraines, parois striées et moutonnées, se voient dans les hautes vallées des Alpes pontiques : les laves, les porphyres et autres roches éruptives qui constituent ces montagnes et celles qui se prolongent à l'ouest du Kharchout vers le Ghermili ou l'ancien Lycus, ont été rayés par le burin des glaciers. 

1. Moritz Wagner, ouvrage cité. 
2. Strecker, mémoire cité.

Partout dans cette région l’activité volcanique parait avoir eu lieu avant la période glaciaire ; les seuls indices des foyers souterrains sont de fréquents tremblements de terre et la présence de nombreuses sources thermales qui jaillissent à la base des monts et dans les hauts (1). D'après Strecker, le sommet du Kolat-dagh (2900 mètres), qui se dresse sur la crête de la grande chaîne, à plus de 50 kilomètres au sud de Trébizonde, serait le mont Thèchès, d'où les Dix Mille, commandés par Xénophon, aperçurent enfin la mer et la saluèrent de cris joyeux comme le terme de leurs maux. Mais cette croupe n'est point d'un accès facile pour une armée avec tous ses bagages et ses convois d'approvisionnements, et sur le versant septentrional la descente du Kolat-dagh [Kolat Dağ] est impraticable. C'est plus près de la mer et sur un seuil traversé par route ou sentier qu'il faut chercher le lieu, si souvent mentionné par les anciens, d'où les Grecs virent à leurs pieds les verdoyants rivages et l'étendue des eaux resplendissantes. Cependant il existe au sud du Kolat-dagh et même du col de Vavoug, tout près du chemin que durent suivre les Grecs, une montagne de 2400 mètres d'altitude, du sommet de laquelle on voit parfaitement la mer ; sur la plus haute croupe s'élève un tertre de blocs porphyriques d'une dizaine de mètres, entouré d'autres amas en forme de cônes tronqués. M. Briot, qui découvrit ce monument, le considère comme une butte commémorative dressée par les Grecs, et la croupe qu'elle surmonte serait le mont Thèchès (2).

L'immense labyrinthe des Alpes d'Arménie ou de l'Anti-Caucase, qui occupe toute la région comprise entre le bassin de la Koura transcaucasienne, la mer Noire et le haut Euphrate, embrasse aussi, au sud et au sud-ouest de l'Ararat, le vaste bassin du lac de Van et la contrée qui l'entoure jusqu'à la frontière persane. Le sol de cette région est partout très élevé. Au sud du Perli-dagh, une dépression du plateau renferme un lac, le Balik-göl, ou « lac des Poissons », dont l'altitude n'est pas moindre de 2237 mètres ; un torrent en épanche le trop-plein dans un tributaire de l'Araxe. Le Mourad ou Euphrate méridional, qui coule au sud de ce bassin lacustre, parcourt, à 2000 mètres, une âpre vallée resserrée entre les blocs de lave descendus des cratères et des crevasses volcaniques. Les escarpements arides, les pitons déchirés qui dominent les éboulis, donnent un aspect sauvage, presque terrible, à ces solitudes pierreuses. Au nord s'élève la masse puissante de l'Ararat aux roches noires rayées de neige ; au sud se prolonge une chaîne moins élevée, mais de pente formidable.

1. Palgrave, Essays on Eastem Questions.
2. Briot, Notes manuscrites.

[327] L'Ala-dagh ou « Cime Bigarrée » (1), d'où s'épanchent les plus hautes sources de l’Euphrate, atteint 5518 mètres ; plus fière encore, la cime qui s'élève directement à l'est, le Tandourek [Tendürek], à 3565 mètres au point culminant de son cratère ovale. De tous les volcans arméniens, le Tandourek ou Tantour-lou, c'est-à-dire le « Réchaud», appelé aussi Sounderlik-dagh, ou la « Montagne du Poêle », et désigné en outre sur les premières cartes russes sous les noms de Khour et Khori, est le mont d'Arménie qui a conservé les plus nombreuses traces de l'ancienne activité. Le principal cratère, immense creux d'environ 2000 mètres de tour et de 350 mètres en profondeur, n'a plus ni laves, ni vapeurs, et les eaux d'un petit lac se montrent au fond du gouffre ; mais à une centaine de mètres plus bas des fumerolles s'échappent des fentes. Sur le versant oriental s'ouvre une caverne d'où s'élancent des vapeurs non sulfureuses, d'environ 100 degrés centigrades ; un mugissement continu s'entend au fond du gouffre ; pendant une des guerres de la Transcaucasie, les Russes et les Turcs, campés dans le voisinage les uns des autres sur deux versants opposés d'un contrefort du Tandourek, crurent entendre une canonnade lointaine, et l'alarme fut donnée dans les deux camps. A la base nord-occidentale du Tandourek, — sur le prolongement de l'axe qui passe par la caverne, le cratère principal et un deuxième cratère d'éruption, — jaillissent les abondantes sources sulfureuses de Diyadin, recouvrant le sol de leurs incrustations calcaires, diverses de formes et de couleurs, et formant un ruisseau thermal qui descend en cascatelles fumantes vers les eaux froides du Mourad tchaï (2). En 1859, la principale fontaine se trouvait plus bas ; une secousse violente, qui ébranla le sol jusqu'à Erzeroum, la fit tarir ; mais les eaux s'ouvrirent bientôt une nouvelle issue. D'ailleurs de fréquents changements doivent se produire dans la région des sources par l’effet des concrétions qui modifient rapidement le relief. Taylor vit une multitude de petits geysirs s'élevant de 2 à 3 mètres au-dessus du sol, puis disparaissant soudain : on eût dit une danse de fantômes (3). Quelques années plus tard, Abich ne put découvrir ces jets intermittents (4). En aval des sources, le Mourad disparait sous un tunnel de basalte, qui se continue par une tranchée profonde entre deux parois verticales.

1. Les montagnes de ce nom sont très nombreuses dans toutes les contrées de langue turque. Sous la forme Allah-dagh, leur sens est celui de « Montagnes divines ».
2. Jaubert, Voyage en Arménie.
3. Mittheilungen von Petermann, 1869, XI.
4. Zapiski Kavkaskavo Otd’ela, 1873.

[328] Le Tandourek est un nœud de chaînons divergents. Au nord-ouest se prolonge l’arête qui va rejoindre le Perli-dagh et que franchit la route d'Erzeroum à Tabriz : elle paraîtrait devoir être la frontière entre la Turquie et la Perse ; mais la haute vallée orientale dans laquelle se trouve le lac Balik et d'où s'écoule le torrent du même nom, est attribuée à l'Empire Ottoman. La chaîne de montagnes qui commence immédiatement à l'est du Tandourek, en face des deux sommets de l'Ararat, constitue aussi dans son ensemble une limite naturelle, et celle-ci, grâce aux Kourdes indépendants qui en occupent les deux versants, est respectée par les deux empires limitrophes. Sur le versant oriental, vers le lac d'Ourmiah, elle ne projette que de courts chaînons, se terminant par de brusques promontoires, tandis qu'à l'occident, vers le lac de Van, plusieurs contreforts se prolongent au loin et vont se perdre dans le plateau, d'une altitude moyenne de 2000 mètres. La chaîne elle-même n'atteint 5000 mètres que par un petit nombre de pics. L'arête des monts de Hakkiavi qui se recourbe au sud, pour longer la rive méridionale du lac de Van, ne paraît pas avoir de cimes plus élevées, quoique, d'après Moritz Wagner et Rich, il s'y trouverait encore des « glaciers », c'est-à-dire probablement des champs de neige durcie au fond de quelques ravins. Au nord et au nord-ouest, un autre rempart complète le cercle de montagnes et de terres élevées qui entoure la cavité lacustre et sur le faîte se dresse un ancien volcan, le Seiban ou Sipan [Süphan Dağı], haut de 3600 mètres environ, d'après Fanshawe Tozer, et revêtu de neiges pendant dix mois. Grâce à son isolement, au cône blanc qui le termine, à la nappe bleue dans laquelle il se reflète, ce volcan apparaît plus grand que mainte autre montagne plus élevée, mais située au milieu d'un massif ou dans le voisinage d'autres sommets. Shiel le comparait au Demavend et attribuait la même hauteur aux deux volcans, qui diffèrent pourtant d'au moins 2500 mètres. On a vu aussi dans le Seïban un rival du mont Ararat, et la légende raconte qu'en s'abaissant, les eaux du déluge poussèrent d'abord l'arche de Noé sur le Seïban, puis, la ramenant au nord, la firent échouer définitivement sur l'Ararat ; naguère les Arméniens y apportaient un mouton sans tache pour l'égorger au bord du cratère (1). La coupe suprême, profonde de 150 mètres, et remplie de neige en hiver, de fleurs en été, quelquefois aussi contenant un petit lac, est entourée de scories blanchâtres se dressant en pitons. De l'une ou l'autre de ces buttes, qui lui font enceinte, on contemple au nord l'immense horizon des montagnes d'Arménie, se développant en une courbe de 300 kilomètres, du Bingöl-dagh à l'Ararat. 

 1. M. Wagner, ouvrage cité.

[Süphan Dağı, lac de Van]

[329] Au sud, on voit le cratère latéral qu'emplit l’Aghir göl ou le « lac Immobile » ; plus loin s'étend le bassin du lac de Van, avec ses criques, ses golfes, les marais qui le prolongent et l’amphithéâtre des monts qui l’entourent ; au pied occidental du volcan s’étend le petit lac de Nazik, bassin d'eau douce situé sur le faite de partage entre le lac de Van et l’Euphrate, dans chacun desquels il envoie un ruisseau, du moins dans la saison pluvieuse (1). Vers le sud-ouest, la brume se confond avec les vagues linéaments des plaines. Les derniers degrés du plateau d'Arménie se terminent au-dessus des campagnes mésopotamiennes par une ligne dentelée de falaises, creusée de profondes indentations par les rivières et des torrents, mais offrant dans son ensemble une direction régulière du sud-est au nord-ouest, en prolongement de la chaîne bordière du Louristan, A l'ouest du lac, le Nimroud-dagh [Nemrut dag], presque entièrement composé de cendres, penche vers les eaux son énorme cratère que l'on dit avoir plusieurs kilomètres de largeur (2), et sur la rive méridionale s'ouvre une baie elliptique, coupe d'un volcan partiellement immergé. Toute la haute Arménie est un pays volcanique, souvent agité par les tremblements de terre. Les sources thermales y sont plus nombreuses que dans les plus riches montagnes de l'Occident, telles que les Pyrénées et l'Auvergne.

Le lac de Van, le Tosp des Arméniens, — d'où le nom de Thospitis que lui donnaient les anciens, — est de 336 mètres plus élevé que celui d'Ourmiah ; son altitude est de 1625 mètres. Son étendue, évaluée à 3690 kilomètres carrés, est un peu moindre que celle de la mer de l'Azerbeidjan, mais il a une profondeur plus considérable (3) ; à 3 kilomètres à l'ouest de Van, la sonde ne touche le fond qu'à plus de 25 mètres (4) et dans la partie méridionale du bassin le lit est beaucoup plus creux : la contenance totale du lac de Van est certainement supérieure à celle du lac d'Ourmiah. Quant à la baie nord-orientale, qui s'avance à 60 kilomètres dans l'intérieur des terres, ce n'est guère qu'une nappe d'inondation, où les torrents forment au printemps de vastes deltas d'alluvions. D'après une tradition locale, cette baie était autrefois une fertile campagne où serpentaient deux rivières, et celles-ci se prolongeaient au sud-ouest vers Bitlis ; on verrait encore sur l'ancien confluent un reste de pont recouvert par les eaux. Les renseignements recueillis par Jaubert, par l'Arménien Nersès Sarkisian, par  Auriema, Loftus et Strecker, ne laissent  aucun doute au sujet de changements considérables subis par le niveau de cette mer intérieure.

1. Layard, Nineveh and Babylon ; — Millingen, Wild Life among the Koords.
2. Fanshawe Tozer, Turkish Armenia and Eastern Asia Minor. 
3. Monteilh, Journal ; — Carl Ritter, Asien, voI. IX.
4. Millingen, ouvrage cité.

De 1838 à 1840, elle monta de 3 à 4 mètres. Les riverains racontèrent à Loftus qu'au commencement du dix-septième siècle l’eau s'était élevée de la même manière pendant quelques années, puis qu'elle avait baissé de nouveau. Des années de sécheresse exceptionnelle arrêtent les progrès des eaux, mais après un recul temporaire l'œuvre d'envahissement reprend avec plus de force. Plusieurs îles du littoral ont été recouvertes par le flot ; d'anciennes presqu'îles, maintenant détachées, se changent en îlots, constamment réduits en étendue. La route qui longe le littoral du nord doit être, de génération en génération, reportée plus avant dans l'intérieur ; la ville d'Ardjich, au bord de la baie nord-orientale, a presque entièrement disparu, et le bourg d'Adeldjivas, au nord du grand bassin, est menacé par la crue ; de même, sur la rive orientale, la lisière du lac s'avance vers la cité de Van, qui en a déjà remplacé une plus ancienne ; le village d'Iskella est en partie délaissé ; les bateliers attachent leurs barques à des troncs d'arbres qui se trouvent maintenant loin du rivage ; des puits, envahis par les eaux d'infiltration, ne donnent plus qu'un liquide saumâtre : peut-être est-ce à des invasions du lac qu'il faut attribuer les légendes relatives à de grandes cités ensevelies au fond des eaux. Quelle est la cause de cet accroissement, phénomène contraire à celui que l’on observe dans presque tous les autres bassins lacustres de l'Asie? A moins qu'un remous local des airs n'entraîne dans cette région plus de nuages pluvieux qu'autrefois, il faut admettre l’explication que donnent les riverains eux-mêmes : des fissures souterraines d'où s'échappent des sources abondantes vers les hauts affluents du Tigre, se seraient partiellement oblitérées, et le réservoir, recevant par les neiges et les pluies plus de liquide que n'en prennent l'évaporation et les émissaires souterrains, augmente en étendue jusqu'à ce que l'équilibre s'établisse ou que le trop-plein s'épanche au sud-ouest dans le torrent de Bitlis. Des bergers nomades, disent les indigènes, auraient roulé une grosse pierre à l'entrée de l'un des entonnoirs de fuite, analogues aux catavothres des lacs de la Grèce, et depuis ce temps le niveau s'élèverait graduellement, mais sûrement. Il serait intéressant de contrôler par l'observation directe les assertions des indigènes relatives à l'obstruction des gouffres et de constater tout d'abord si les sources signalées comme des effluents souterrains du lac lui ressemblent en effet par la teneur saline. A l'orient de Van, un autre bassin, l'Ertchek, accroît son niveau (1) cette crue de deux lacs voisins donne quelque

1. Strecker, Mitlheilungen von Peiermann, n° VII, 1863.

[333] probabilité à un changement du climat. L'Ertchek [Erçek] ressemble aussi au lac de Van par la teneur de ses eaux ; seulement, d'après Millingen, il contiendrait une très forte proportion d'arsenic ; les champs inondés par ses crues sont stérilisés pour de longues années.

Quoi qu'il en soit, la masse liquide enfermée dans le bassin de Van a concentré le sel que lui apportent ses tributaires, et sans en contenir une aussi forte proportion que le lac d'Ourmiah, elle en renferme assez pour que ni hommes ni animaux ne puissent la boire : les troupeaux vont s'abreuver aux embouchures des rivières et les pécheurs renouvellent leur provision d'eau potable en puisant à une fontaine qui jaillit du fond et bouillonne à la surface. Moins salées que celles du lac de l’Azerbeïdjan, les eaux de la mer arménienne hébergent des espèces plus développées : aux embouchures des rivières on pèche en quantités considérables un poisson, que Jaubert croyait, à tort, être identique à l'anchois de la mer Noire, si abondant dans la rade de Trébizonde ; c'est une ablette [cyprinus Tarichi) ainsi que l'a reconnu le naturaliste Deyrolle. Toutefois ce poisson ne vivrait pas dans les parties salines du bassin (1) ; il ne se montre dans la couche supérieure que de mars au commencement de mai, époque où les eaux douces, provenant de la fusion des neiges, s'étalent au-dessus des eaux plus lourdes du lac ; pendant tout le reste de l'année on n'en voit plus un seul ; tous ceux que n'ont pas dévorés les innombrables cormorans se sont réfugiés dans les ruisseaux tributaires. On croyait autrefois qu'ils se tenaient dans les profondeurs du lac (2). Dans le bassin du Nazik, dont l'eau est douce pourtant, on aurait observé la même disparition annuelle des poissons (3). Les résidus salins qui se forment sur la plage de Van, de même qu'autour du bassin d'Ertchek, consistent pour moitié en carbonate et en sulfate de soude, que l'on utilise pour la fabrication du savon et que l'on exporte jusqu'en Syrie (4).

Les bateaux sont rares sur le lac de Van ; cependant le voyageur Tozer l'a traversé récemment sur une embarcation de pêche accompagnée de cinq bâtiments de charge. Les missionnaires américains de Van y lancèrent en 1879 un bateau à vapeur démontable, dont toutes les pièces avaient été envoyées de Constantinople à dos de chameau ; mais il ne parait pas que l'entreprise ait réussi (5).

1. Ernest Chanire, Notes manuscrites ; — Fanshawe Tozer, ouvrage cité. 
2. A. Jaubert, Voyage en Arménie et en Perse ; — Hillingen, ouvrage cité. 
3. Layard, ouvrage cité.
4. Deyrolle, Tour du Monde, 1er semestre 1876
5. Fanshawe Tozer, ouvrage cité.

[Climat]

[334] L’existence même des lacs de Van, d'Ourmiah, du Goktcha de Transcaucasie et des nombreuses cavités lacustres du plateau d’Akhaltzikh, entre Kars et Tiflis, prouve que le climat des plateaux arméniens a sur celui de la Perse l'avantage d'être beaucoup plus humide. Tout le Lazistan et la région montagneuse qui avait reçu des anciens le nom de Pont se trouvent en effet sous l'influence de la mer Noire au point de vue météorologique. Les vents d'ouest et du nord-ouest dominent, apportant en abondance les pluies pendant les tempêtes d'été, les neiges durant l'hiver. La précipitation d'humidité est loin d'y être aussi considérable que sur les pentes méridionales du Caucase, dans la Mingrélie et l'Imérie, où la tranche annuelle de pluie dépasse 2 mètres ; mais il est dans le Lazistan des vallées favorisées où les nuages déversent plus d'un mètre d'eau pluviale : d'après un missionnaire américain, la quantité de neige tombée à Bitlis, sur le versant méridional des montagnes qui dominent au sud le lac de Van, aurait été de 5 mètres et demi pendant l'hiver de 1858 à 1859 ; c'est une épaisseur de neige qui représente plus de 40 centimètres d'eau. Quoique nulle observation précise ne permette de l'affirmer encore avec certitude, on peut évaluer à près d'un demi-mètre la quantité moyenne d'humidité que reçoivent les hautes terres de l'Arménie.

Certaines régions, telles que le plateau d'OIti, auquel des montagnes élevées forment une barrière contre les vents humides, ont rarement la pluie qui serait nécessaire aux cultures ; comme dans les régions de la Transcaucasie du versant caspien, il faut capter les ruisseaux et les ramifier en mille fossés dans les terrains de labour. Mais la plus grande partie de l'Arménie méridionale, malgré la barrière des Alpes pontiques, est soumise à l'influence des souffles pluvieux de l'ouest, qui se dirigent de la mer sur le plateau de Sivas, puis vont s'engouffrer dans les vallées occidentales, ouvertes en forme d'entonnoirs : c'est ainsi que toute la haute vallée du Kara sou, jusqu'au bassin d'Erzeroum, reçoit les vents de la mer Noire. Ils soufflent principalement pendant l'hiver et recouvrent de neigea épaisses l'amphithéâtre des monts autour des sources de l'Euphrate ; en été, les vents du nord et de l'est, dérivation du grand courant polaire qui traverse le continent d'Asie, apportent un air sec qui dissout les nuages, mais il arrive aussi que de brusques tempêtes, provenant de l'ouest, se terminent par de violentes averses. En outre, les vents du sud-ouest, qu'envoie la Méditerranée, apportent aussi leur part d'humidité et déchirent leurs nuages aux escarpements ; 

1. Radde, Isv’estiya Kavkaskavo Otd’ela, 1878.

même par le beau temps, un léger brouillard adoucit les contours des monts et nuance le paysage de teintes délicates (1). Sur le versant septentrional, l'excédent d'humidité que reçoivent les Alpes arméniennes forme des rivières, telles que le Tchorouk [Çoruh] et le Kharchout, dont la masse est très considérable en proportion du bassin, et sur le versant méridional il alimente l’Euphrate et le Tigre, dont les flots réunis dans le Ghat-el-Arab dépassent tout autre courant compris entre l’Indus et le Danube et même sont près de deux fois supérieurs au Nil. Dans le circuit atmosphérique et fluvial, c'est la mer Noire qui par les pluies et le lit de l'Euphrate se déverse incessamment dans le golfe Persique.

Au bord du Pont-Euxin les villes jouissent d'une température moyenne assez douce. Rarement les froids de la côte descendent à 6 degrés au-dessous du point de glace, et l'influence modératrice de la mer empêche les chaleurs estivales de dépasser 25 degrés (1). Loin de la mer, qui rapproche les extrêmes du climat annuel, les populations de l'Arménie turque souffrent alternativement de froids intenses et de violentes chaleurs. Il n'y a guère de printemps à Erzeroum ; on y voit les neiges de l'hiver fondre en quelques jours, changeant soudain les torrents en larges fleuves ; les extrêmes observés, du jour le plus froid au jour le plus chaud de l'année, sont de - 25 et de + 44 degrés. Des séries d'observations prolongées seront nécessaires avant que l'on puisse comparer sûrement ce climat à celui des contrées d'Europe et d'Asie qui sont déjà bien connues au point de vue météorologique (2) : on a vu des différences de 35 degrés entre l'aurore et midi (3). Les froidures hivernales, les gelées de printemps retardent la végétation, mais en été les plantes se hâtent de croître et de mûrir ; la nature fait explosion, pour ainsi dire, aux mois de mai et de juin. Le froment parcourt toutes les phases de sa végétation entre la foliation et la maturité dans l'espace de deux mois, mais le soleil de l'été le brûlerait dans sa fleur si des canaux d'irrigation ne lui fournissaient l'humidité nécessaire. Jusqu'à 1800 mètres on cultive le froment, et à 2100 mètres d'altitude on voit encore des orges ; 

1. Climat de Trébizonde, dans les diverses saisons, d'après 6 années d'observation :
6°8 janvier ; 24°3, août ; 15°5 année.
Extrême des mois, 29°9 à -2°5.
Pluies 566 millimètres.
(Hann. Behm’s Jahrbuch, IX, 1883.)

2. Climat d'Erzeroum pendant les diverses saisons (1987 mètres) :
                                                    Hiver.   Printemps.    Été.      Automne.  Année.
D'après Tchihatcheff (3 années).     - 10°8       9°9          24°5      10°3        8°45
        Malama (3 années).                  - 4°      10°8          24°2        7°9        9°72
3. Malama, Vilayet d’Erzeroum (en russe) ; — Radde, mémoire cité.

[336] mais à ces hauteurs les récoltes sont menacées par les brusques retours du froid, aux premiers jours de l’automne. En moyenne, les cultures s'élèvent moins haut dans les Alpes arméniennes que sur les pentes géorgiennes du Caucase, situées pourtant sous une latitude plus septentrionale. La forme des montagnes en est probablement cause : tandis que les chaînes de l’Arménie laissent pénétrer le vent du nord par de nombreuses brèches, le rempart uniforme du Caucase abrite les plantes qui croissent sur son versant méridional. Les aires végétales entrecroisent leurs limites suivant les climats locaux. C'est ainsi que dans les campagnes de Van croissent encore l'oranger et le citronnier, mais l'olivier ne peut y vivre (1). En France, la zone de l'olivier est au contraire celle qui s'avance le plus vers le nord.

[Végétation]

Dans le voisinage de la mer Noire, la végétation pontique ressemble à celle de la Mingrélie, sans l'égaler toutefois pour la variété des espèces et l'éclat des couleurs (2). L'Arménie est un des pays de l'Asie Mineure où les arbres fruitiers donnent les produits les plus savoureux et où les botanistes croient avoir retrouvé la patrie d'espèces nombreuses, entre autres la vigne et le poirier ; « le Lazistan, disent les indigènes, est la patrie des fruits (3).» Dans la Turquie asiatique, il n'est pas de région plus verdoyante que celle des environs de Trébizonde : de la base au sommet, les collines, revêtues d'une couche régulière de terre végétale ou bien divisées en terrasses par les murs de soutènement, sont vertes de jardins, de prairies et d'arbres à feuillage persistant ou caduc. Les citronniers, les oliviers, entourent les villes et villages de la rive et plus haut viennent les noyers au large branchage, les châtaigniers, les chênes ; de loin les azalées et les rhododendrons éclatent en nappes rouges sur les pentes des montagnes. C'est aux fleurs des azalées qu'on attribue l'action vénéneuse du miel qui enivra et frappa de folie les soldats de Xénophon. Le botaniste Koch n'a pu retrouver ce miel dans les régions caucasiennes, mais on le vend dans tous les marchés de la côte pontique entre Batoum et Orlou ; les indigènes le soumettent à la cuisson et le mélangent avec du sucre pour le rendre inoffensif (4).

Dans l'intérieur des terres, les montagnes de l'Arménie sont presque toutes dépouillées de végétation arborescente ; on ne voit que rochers et pâturages. En ce pays qui pourrait être recouvert de forêts, maint district n’a d'autre combustible que la bouse de vache.

1. Statkovskiy, Problèmes de la climatologie du Caucase.
2. A. Jaubert ; — Carl Rilter, Asien, voI. X. 
3. Koch, Wanderungen in Orient ; — Cari Ritter, Asien, vol. XVIIl,
4. Hamilton, Researches in Asia Minor ; - Zeitschrift der Gesellschaft für allgemeine Erdkunde, Band IV ; - Mahé, Géographie médicale, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales.

[Faune]

[337] Les oiseaux sont rares, à l'exception de ceux qui nichent dans les anfractuosités des rocs. Les fauves, qui appartiennent aux mêmes espèces que ceux des montagnes de Transcaucasie, manquent de retraites sur ces espaces nus ou gazonnés ; presque toutes les pentes sont le domaine des bergers et de leurs moutons à grosse queue, gardés par des chiens à demi sauvages, plus dangereux souvent que l'ours ou le loup. Les chevaux qui paissent dans les prairies de l'Anti-Caucase et du Pont sont de belle race, mais ils le cèdent en force aux chevaux turkmènes et en grâce des mouvements aux animaux persans ; quoique pleins de feu, ils sont toujours d'une extrême douceur. Du reste, les Kourdes, comme la plupart des autres habitants de l'Arménie et de l'Asie Mineure, préfèrent guider les animaux par la voix que par le fouet. Le buffle qui traîne le char n'est dirigé que par le chant ; quand le conducteur se tait, l'animal s'arrête (1). Les pâtis de l'Arménie turque, plus herbeux que ceux de la Perse à cause de la plus grande humidité de l'air et de l'abondance des sources, nourrissent des millions de bêtes qui servent à l'alimentation de Constantinople et des nombreuses cités de l'Asie Mineure. Millingen pense que le nombre des brebis éparses sur les pâturages compris entre l'Ararat et le golfe Persique n'est pas moindre de 40 millions. Au commencement du siècle, Jaubert évaluait à quinze cent mille les brebis que Stamboul recevait chaque année des montagnes de l'Arménie. Envoyées par troupeaux de quinze cents à deux mille têtes, elles passaient de croupe en croupe, en suivant constamment la région des pâturages et n'atteignaient le Bosphore que dix-sept ou dix-huit mois après le départ. Alep, Damas, même Beïrout, sont également approvisionnés de viande par les bergers de l'Arménie et du Kourdistan, et dans leurs campagnes les armées turques dépendent pour leurs vivres des habitants du haut Euphrate (2).

[Démographie]

Les habitants du Pont, de l’Arménie turque et du Kourdistan, évalués à plus de deux millions d'individus (3), appartiennent en grande partie aux mêmes races que les populations de la Transcaucasie :

1. Millingen, Wild Life among the Koords.
2. A. Jaubert, Voyage en Arménie et en Perse.
3. Population des vilayets de Trébizonde, d'Erzeroum et de Van en nombres approximatifs, d'après Yerizov, Mordtmann, etc. : 
Turcs et Turcomans  800 000 hab.   
Lazes 100 000 hab.
Arméniens  600 000 hab.   
Kourdes 450 000 hab.
Tcberkesses   50 000 hab.
Turcs  50 000 hab.
Autres   20 000 hab.

ethnologiquement, les deux contrées limitrophes ont la même unité qu'au point de vue géographique. De part et d'autre, quoique sous différents noms, vivent des Géorgiens ; Erzeroum la turque est arménienne comme Erivan la russe ; des pasteurs kourdes mènent leurs troupeaux sur les bords du Goktcha aussi bien que sur ceux du lac de Van : la frontière politique n'est point une limite naturelle entre les peuples. Il est vrai que des migrations en sens inverse, qui n'étaient pas toutes spontanées, ont eu lieu d'un territoire à l'autre lors de chaque nouvelle conquête de la Russie. C'est ainsi que de 1828 à 1830 plus de cent mille Arméniens de Turquie et de Perse, espérant trouver la liberté en pays chrétien, allèrent demander asile au gouvernement russe et reçurent les terres abandonnées par les émigrants kourdes et tartares, qui, de leur côté, avaient fui en pays mahométan. De même, depuis 1877, des échanges de population se sont faits entre l'Arménie turque et les provinces annexées à la Transcaucasie russe. Les Turcs d'Ardahan et de Kars ont suivi vers Erzeroum et Sivas la retraite de leurs armées, ceux d'Artvin se sont dirigés vers le plateau de Van, tandis que des Haïkanes du haut Tchoroukh, d'Erzeroum, de Van venaient prendre, autour des forteresses moscovites, les places laissées vacantes. Dans l'ensemble, c'est l'empire ottoman qui a le plus gagné à l'échange ; les musulmans ne veulent plus vivre sous la domination russe et vont rejoindre leurs frères, tandis que nombre d'Arméniens de la Turquie redoutent encore moins la brutalité des pachas que les tracasseries de l'administration moscovite (1). Les invasions russes ont eu pour résultat principal de transformer l'Arménie en Turkestan (2).

Cependant ces changements considérables dans l'équilibre des éléments ethniques, changements qui furent accompagnés d'une effrayante mortalité, causée par la famine, les fièvres, la nostalgie, sont loin d'avoir produit une délimitation ethnologique coïncidant avec le tracé conventionnel de la frontière. On comprend quels avantages diplomatiques et militaires la contiguïté de populations d'une même origine donne au gouvernement russe en cas de conflit avec la Porte. Au nom de ses sujets, les Grousiens de Transcaucasie, il peut s'immiscer dans les affaires des Grousiens de Trébizonde ; comme maître des bergers kourdes, il lui serait facile de revendiquer la surveillance de ces nomades d'un territoire à l'autre ;

1. Mouvemenl dans le territoire annexé à la Russie, de 1878 à 1881 :
Immigration  21 890
Émigration   87 760
Perte        65 870
2. Palgrave, Notes on Eastern Questions.

[339] mais surtout comme protecteur des Arméniens, comme possesseur de la ville sainte d'Etchmiadzin, il serait dans son rôle politique en demandant des réformes et l'autonomie administrative pour les frères de ses protégés. Dans la Turquie d'Europe, il a pu élever sa puissante voix en faveur des Bulgares et leur faire attribuer un territoire s'étendant jusqu'auprès du golfe de Salonique ; de même, survienne l'occasion propice, il sera tout armé d'un prétexte d'intervention pour les communautés arméniennes éparses de la vallée d'Erzeroum jusque sur le versant du golfe d'Alexandrette, en face de Chypre, la nouvelle conquête de l'Angleterre. Quant à la Grande-Bretagne, elle ne saurait songer à garantir d'une manière efficace les frontières actuelles de l'empire ottoman contre les Russes ; si elle a mis le gouvernement turc en demeure d'assurer l'ordre dans ses provinces anatoliennes, c'est afin d'avoir un prétexte pour retirer sa promesse imprudente de protection ; elle menace parce qu'elle ne peut plus agir.

Il est triste de penser qu'une contrée aussi riche, l'une des plus belles et des plus fécondes de la zone tempérée, celle qui a probablement donné, en proportion de son étendue, le plus grand nombre de plantes alimentaires, soit de nos jours si peu utilisée par l'homme : c'est au plus à 6 habitants par kilomètre carré que l'on peut évaluer la population, et l'on a tout lieu de croire qu'elle diminue. Pourtant la race dominante, celle des Turcs, ou plutôt des Turcomans, — car la plupart sont encore constitués en tribus, — a de fortes qualités, qui sembleraient devoir lui assurer une part considérable dans le travail des nations. Laborieux, patients, tenaces dans le travail commencé, les Turcomans reprennent, sans se lasser, l'œuvre interrompue par les invasions. Conscients de la gloire de leurs aïeux, les Kara Koyounli [Kara koyunlu] et les Ak Koyounli [Ak koyunlu], c'est-à-dire les « Bergers Noirs » et les « Bergers Blancs », ils ont gardé un sentiment de cohésion nationale qui manque à la plupart de leurs voisins, et lors des mélanges de races, c'est généralement à leur avantage qu'elle s'accomplit : Lazes, Tcherkesses, Kourdes, finissent en maint district par s'unir à eux, surtout là où les mœurs nomades ont fait place à la vie agricole. C'est dans cette forte population des Turcomans, et non dans les alliances, les retours de fortune militaire ou le concours des « capitaux européens », que la Turquie devrait chercher les éléments de sa « régénération » (1).

Les Lazes du littoral et les Adjar des montagnes côtières, entre Batoum et Trébizonde, sont des Grousiens de religion mahométane, non moins élégants, gracieux et beaux que leurs frères de la Géorgie ;

1. Palgrave, ouvrage cité.

[340] leur idiome, très rapproché du dialecte que Ton parle dans les campagnes de la Mingrélie, est mélangé de mots turcs et grecs (1). La différence de religion, celle du régime politique, et surtout les habitudes d'émigration temporaire, générales dans le Lazistan, différencient de plus en plus le parler des Grousiens soumis à la Russie et celui des Lazes du Gourdjistan turc ; dans quelques districts, même sur le haut et sur le moyen Tchoroukh, le turc est devenu l'idiome commun. Les Lazes sont industrieux, hardis à l'entreprise, chercheurs d'aventures. Jadis ils se livraient volontiers à la piraterie et leurs petites barques se hasardaient par les tempêtes à la poursuite des bateaux de commerce ; maintenant ils s'occupent de pêche et du transport des marchandises ; des milliers d'émigrants vont à Constantinople exercer les métiers de portefaix, d'arrimeurs, de chaudronniers (2). Ceux qui restent sont pâtres ou laboureurs et l'on admire le soin avec lequel ils établissent leurs terrasses de cultures sur le flanc des montagnes. Dans le district du Lazistan proprement dit, limité à l'ouest par le cap Kemer (Komer bournou), les Lazes constituent presque toute la population ; au delà, vers Trébizonde, et plus loin jusqu'à Platana, ils se présentent en communautés de moins en moins nombreuses, clairsemées au milieu des résidents turcs et grecs. Les Tcherkesses, les Abkhazes et autres réfugiés du Caucase dont l'immigration annuelle est d'environ six mille, forment après les Grousiens l'élément ethnique le plus important de la contrée ; ils s'unissent volontiers aux indigènes dans une même nation, grâce à la beauté des filles géorgiennes, que les nouveau-venus recherchent comme épouses (3). Les Arméniens n'ont qu'un petit groupe de villages autour de Kopi, sur les frontières du district de Batoum, et la colonie grecque se réduit à quelques familles isolées dans les villes et les bourgades de la côte. Dans certains vallons de l'intérieur, notamment à Djivislik, sur la route de Trébizonde à Gumich-khaneh [Gümüshane], se trouvent des populations intermédiaires, des « Mezzo-Mezzo», que l'on ne saurait classer ni parmi les Turcs musulmans, ni parmi les Grecs chrétiens: le matin ils conversent en turc et vont à la mosquée ; le soir ils parlent grec et célèbrent les mystères chrétiens (4). Descendants d'Hellènes, mais d'Hellènes croisés de Lazes et convertis à l'Islam au dix-septième siècle, ces villageois bilingues et à religion double font mystère devant les Osmanli de leurs cérémonies chrétiennes, mais leur secret est connu de tous et dédaigneusement toléré.

1. Rosen, Ueber die Sprache der Lazen.
2. Izv'estiya Kavkavskavo Otd'ela, tome V, 1877-1878.
3. Palgrave, ouvrage cité.
4. Hamilton, Reiearches in Asia Minor ; — Eli Smith ; — Flandin ; — Palgrave, etc.

 [341] D'ailleurs leur mahométisme n'est point hypocrisie pure : les rites des deux religions leur deviennent par habitude également nécessaires. Peut-être faut-il voir en eux les descendants de ces Macrones dont parle Hérodote comme pratiquant la circoncision : ils auraient été « musulmans » avant la conquête du pays par les soldats de l’lslam (1).

Nulle part, pas plus en Turquie que dans la Transcaucasie, les Haïkanes ou Arméniens ne vivent en corps de nationalité compacte, mais sur le versant méridional de la vallée du Tchoroukh, de même que dans celles des branches maîtresses du haut Euphrate, ils constituent la population dominante ; en Asie Mineure, dans le bassin du Djihoun, ils peuplent exclusivement quelques hautes vallées ; c'est là que, de la mer Noire à la Méditerranée, se sont le mieux conservées les traditions du royaume d'Arménie. On ignore le nombre des Haïkanes : leur situation politique ayant donné lieu à de vives discussions, des exagérations se sont faites dans les deux sens, suivant les intérêts de la polémique : d'après les uns, les Arméniens des provinces restées à la Turquie seraient encore de deux à trois millions ; d'après les autres, ils ne seraient plus que cinq cent mille. Les statistiques officielles, faites sur de simples évaluations locales, ne tiennent pas toujours un compte régulier des diverses nationalités ; néanmoins les proportions relatives des races distinctes étant connues d'une manière générale par les explorations des voyageurs, on peut en déduire le nombre approximatif des Arméniens turcs : il est probablement de sept à huit cent mille ; ainsi le tiers environ de la nation haïkane se trouverait sur territoire osmanli. A Erzeroum, de même qu'à Constantinople, les Arméniens se distinguent des Turcs par un esprit plus ouvert et plus libre, un plus grand amour de l'instruction, plus d'initiative dans le commerce et l'industrie ; dans le vilayet de Van, il n'est pas une maison qui n'ait été construite par eux, pas une étoffe indigène qu'ils n'aient tissée, à peine un fruit qui ne vienne de leurs jardins. Ils émigrent volontiers, et sans compter ceux qui s'expatrient pour échapper aux exactions des pachas ou aux incursions des pillards kourdes, on en rencontre des milliers à Stamboul et dans les autres cités de l'Anatolie et de la Turquie d'Europe ; ils y travaillent surtout comme maçons, manœuvres et portefaix ; à Constantinople le nom de Van Ermenisi, « Arménien de Van », s'emploie comme le mot « Auvergnat » dans les grandes villes de France. 

1. De Gobineau, Trois ans en Asie.

Des villages entiers ne sont peuplés que de femmes laissées par leurs maris et leurs frères pour s'occuper des propriétés de la famille.


[Populations kurdes]

[342] Tandis que le centre de gravité de la population arménienne se trouve sur territoire russe, au pied du mont Ararat, c'est en pays turc que les Kourdes (1) ont leurs tribus les plus nombreuses : le vrai milieu de leur domaine se trouve sur le plateau de Van ; mais leur terrain de parcours est immense. En comptant au nombre des Kourdes les Louri et les Bakhtyari des chaînes bordières de l'Iran et les diverses peuplades qui ont été transportées par les souverains de la Perse dans le Khorassan et sur les frontières du Baloutchistan, on reconnaît que peu de nations de l'Asie Antérieure sont éparses sur plus vaste territoire : la zone qu'ils occupent, presque sans solution de continuité, du voisinage de Hamadan à Aïntab, n'a pas moins de 1000 kilomètres, sur une largeur moyenne de 250. Ils se répartissent sur trois empires ; mais ceux de la Russie, relativement peu nombreux, entourés d'Arméniens, de Géorgiens et de Tartares, n'ont aucune cohésion avec les tribus principales. La plupart des tribus reconnaissent la suzeraineté de la Porte ; celles de l'Orient dépendent de la Perse et diverses peuplades des régions les moins accessibles, notamment celles des montagnes du Dersim, au sud-ouest d'Erzeroum, vivent encore en petits états indépendants (2). Dans les vallées où ils sont groupés en tribus compactes, notamment dans le bassin du grand Zab, ils constituent une nationalité assez puissante pour qu'en face de Turcs et de Persans ils aient l'ambition de former un État distinct. Parmi les révoltes qui ont eu lieu depuis le milieu du siècle, et notamment depuis la dernière invasion russe, plusieurs avaient certainement pour but la conquête de la liberté politique : on a même fait des tentatives pour la fondation d'une « ligue kourde ». Il est rare que des dissensions éclatent entre des tribus kourdes ; elles ne s'attaquent d'ordinaire qu'à des gens d'autre race.

Épars sur une si grande étendue de pays, les Kourdes sont loin d'offrir un même type physique et certainement ils appartiennent à des races différentes. Les uns sont croisés de Turkmènes ou de Turco-Tartares, les autres mélangés d'Arméniens ou de Persans ; quelques tribus, considérées comme étant d'origine arménienne pure, passent pour être issues d'anciennes communautés chrétiennes converties à l'Islam.

1.  Dans le territoire turc le nom ethnique se prononce Kurde ou Kurt, Les Arabes appellent la nation Kart, au pluriel Ekrat. Eux-mêmes se disent Kartmantché.
(Ernest Chantre, Notes manuscrites ; — Millingen, Wild Life among the Koords.)
Populations kourdes, évaluées approximativement :
Kourdistan turc et autres contrées de la Turquie d'Asie,  1 300 000 habitants.
Perse (non compris les Louri et les Bakhtyari)   500 000 
Afghanistan et Baloutchistan   5 000 (?)  
Transcaucasie russe   13 000   

[345] Presque tous les soldats turcs cantonnés dans les montagnes des Kourdes se marient à des filles du pays (1). La diversité des physionomies répond à celle des filiations ; des Kourdes sont laids et grossiers, tandis que d'autres pourraient disputer aux plus beaux Tcherkesses le prix de la grâce et de la force. Ceux qui vivent dans les bassins des lacs d'Ourmiah et de Van et que l'on considère comme les descendants des Koudraha mentionnés sur les inscriptions de Persépolis, des Kardoukhes et des Gordyens dont parlent les auteurs grecs, sont de taille moyenne et de Forte carrure, de traits fiers et bien accusés ; mais les Kourdes de la frontière persane ont généralement le front fuyant, les sourcils larges el bien séparés, les cils longs, une grande bouche, un menton avancé, un nez fortement aquilin, pointu et aux ailes très charnues (2). 

1. Millingen, Wild Life among the Koords.
2. Duhousset, Étude sur les populalions de la Perse, Revue orientale et américaine, 1863.

 [346] Dans un grand nombre de tribus, les Kourdes, comme les Persans y teignent leurs barbes touffues et leurs chevelures en rouge ou en noir ; il n'est pas rare d’en rencontrer qui ont naturellement les cheveux blonds et les yeux bleus : on pourrait les prendre pour des Allemands (1). Cinq crânes kourdes mesurés par M. Duhousset se distinguent par une remarquable brachycéphalie (2) et contrastent d’une manière frappante avec ceux des Persans orientaux, des Afghans, des Hindous ; cependant la grande diversité que les Kourdes présentent au point de vue physique ne permet pas de voir dans ces quelques mensurations l'expression d'un fait général. Les missionnaires américains, très nombreux dans le pays kourde, en comparent les habitants aux Peaux-Rouges.

L'ensemble de la physionomie kourde rappelle, dit M. Duhousset, « celui de l'animal carnassier [sic], » mais il ne manque pas de beauté. Les enfants sont charmants et, dans les pittoresques convois des nomades, nul tableau n'est plus gracieux que celui des petites têtes souriantes que l'on voit sortir des bissacs attachés on arrière de la selle, sur le flanc des chevaux (3). Les femmes, qui ne se voilent jamais la face, ont en général les traits d'une régularité sévère, de grands yeux, un nez aquilin, des formes robustes, une longue chevelure nattée dont le noir foncé s'harmonise avec la nuance légèrement bistrée de la peau ; mais on regrette qu'en de nombreuses tribus elles se défigurent, comme les Hindoues, en se passant un anneau d’or dans la narine. Braves comme les hommes et prenant les armes au besoin, elles aiment aussi les bijoux et les beaux costumes, mais il est rare qu'elles puissent s'en parer : les maris se les réservent. Le Kourde recherche les étoffes chères et bariolées, les couleurs éclatantes, les coiffures hautes, enroulées de châles splendides : au poids de son costume il ajoute l'arsenal de sa ceinture, pistolets, couteaux et yatagans, le fusil qu'il porte en bandoulière, la longue lance décorée de flèches et de rubans sur laquelle il s'appuie ; mais pour les combats il prend soin de s'armer plus à la légère. Bagdad expédie dans les montagnes kourdes des tiges de bambous pour les lances et des peaux de rhinocéros pour les boucliers (4).

1. Polak, Persien, Das Land und seine Bewohner.
2. Indice céphalique des Kourdes : 0,86. Indice moyen, d'après Ernest Chantre : 0,81. 
3. James Greagh, Armenians, Koords and Turks.
4. Thielmann, Sireifzüge in dem Kaukasus.

Dans son voyage à travers les pays kourdes du plateau, M. Duhousset n'a pas remarqué de différence physique entre les chefs et la foule des cultivateurs qui labourent les champs kourdes ; mais les explorateurs et les missionnaires qui ont séjourné longtemps au milieu des tribus sont unanimes à reconnaître dans la plupart des peuplades kourdes, en Perse et dans la

[347] Turquie d'Asie, deux castes bien distinctes, appartenant probablement à des souches ethniques différentes : ces deux castes sont les kermani ou assireta, c'est-à-dire les nobles, et les gouran ou paysans. Ceux-ci, quatre ou cinq fois plus nombreux que les premiers dans le Kourdistan méridional, sont considérés, et probablement à juste titre, comme les descendants d'une nation vaincue et asservie (1) : on les appelle raya dans la Turquie d'Asie, de même que les autres serfs de la glèbe. Dans certains districts ils sont en effet des esclaves, obligés de cultiver le sol pour des maîtres qui s'arrogent sur eux le droit de vie et de mort. En aucune circonstance, ils ne peuvent s'élever au rang de guerriers : ils n'ont qu'à se soumettre à la destinée, à changer de maîtres quand l'issue des combats l'a ainsi ordonné. De leur côté, les nobles ou soldats se croiraient déshonorés s'ils se livraient à l'agriculture ; le seul travail pacifique permis à ces hommes supérieurs est le soin des troupeaux ; le pillage et la guerre, soit pour leur propre compte, soit comme mercenaires, sont les seules occupations dignes d'eux en dehors du métier pastoral ; en certains districts, ils se distinguent par le port d'un manteau rouge (2). Moins beaux en général que les Kourdes de la caste des gouran, ils ont des formes plus lourdes, des visages aux angles saillants, des yeux petits et enfoncés. Les gouran ont des figures plus douces, plus régulières et se rapprochant du type grec (3). Quelques familles de Tchinghianeh ou Tsiganes, en tout semblables à ceux de l'Europe, et les Tere-kameh, que l'on croit être d'origine turque à cause de leur idiome, vivent aussi parmi les Arméniens et les Kourdes. Les Tere-kameh habitent une centaine de villages près de la frontière persane.

Le dialecte diffère aussi bien que les traits. Les parlers sont aussi très distincts entre les tribus éloignées : un Kourde des montagnes de la Cilicie comprendrait difficilement un Kourde du Kopet-dagh. La structure commune de tous leurs dialectes est essentiellement iranienne ; le vocabulaire est enrichi de mots persans chez les tribus orientales ; chez celles de l'occident et du nord il abonde en termes arabes et turco-tartares ; les mots syriaques sont fort nombreux dans quelques districts ; en Transcaucasie, les Kourdes emploient des expressions russes ; le zaza, que l'on parle à Mouch et à Palou, offre quelques analogies avec l'idiome des Ossètes caucasiens. D'après Lerch, la langue kourde se divise en cinq dialectes, dont l'un, le kermandji, est parlé dans toutes les tribus à l'occident de Mossoul (4).

1. Moritz Wagner, Reise nach Persien und dem Lande der Kurden.
2. Millingen, Wild life among the Koords.
3. Rich, Narrative ofa Rendencein Koordistan.
4. Forschungen über die Kurden und die Iranischen Nordchaldar.

[348] Tous ces idiomes sont rudes, résonnant comme par une série d'explosions, mais ils ont moins de sifflantes et de gutturales que la plupart des langages que parlent les nations voisines. Quelques chants populaires, qui célèbrent les montagnes, les fleuves, les héros, sans longs développements poétiques, mais avec un sentiment profond, à cela se résume la littérature originale ; les missionnaires américains y ont ajouté la traduction de la Bible et de quelques ouvrages religieux. N'ayant pas d'écriture propre, les Kourdes se servent de l'alphabet arabe modifié par leurs voisins persans, et ceux qui s'élèvent par l'instruction abandonnent d'ordinaire leur propre langue pour celle des Iraniens ou des Turcs policés ; leur nom même, Kourdes, est d'origine persane et signifie « Forts » ou « Puissants ». Il est vrai que les Tartares dérivent ce mot de Gourd ou « Loup », se vengeant par cette étymologie ironique de la cruelle rapacité d'un peuple dont ils ont eu souvent à souffrir. Les Kourdes prétendent volontiers à une descendance arabe, et l'on peut croire qu'en effet un certain nombre de leurs chefs appartiennent à cette race de conquérants.

Baloutches ni Bédouins, Apaches ni Patagons ne dépassent les Kourdes des tribus guerrières par les instincts de pillage et l'art de les satisfaire. Le chef, dont le château fort domine comme une aire d'aigle l'entrée des gorges, entretient une bande de voleurs qui courent les chemins des alentours et lui rapportent le butin. Le vol à main armée est considéré comme l'acte honorable par excellence, mais ils méprisent la contrebande, qu'il serait facile d'exercer dans ce pays montueux où se rencontrent les frontières de trois États : ce trafic interlope leur parait au-dessous de leur dignité. Néanmoins ils profitent de cette juxtaposition des limites pour organiser leurs expéditions, tantôt dans un pays, tantôt dans un autre, de manière à faire peser la responsabilité sur leurs voisins et à mettre la frontière entre eux et les troupes qui les poursuivent. Qu'il s'agisse de satisfaire leur haine de race et de religion contre les Arméniens, ils sont alors dans leur véritable élément et se préparent joyeusement à des expéditions de vol. C'est pour éviter ces dangereux voisins que tant de districts arméniens se sont dépeuplés au profit de la Transcaucasie ; en mainte région des plateaux, les villes, les groupes de villages arméniens sont comme assiégés par ces pillards ; personne n'ose s'aventurer en dehors de la limite des jardins. Les peines terribles appliquées aux brigands, même le bûcher et le pal, n'épouvantent point les tribus, et souvent môme les poussent à de terribles représailles ; réprimées ici, les luttes recommencent ailleurs, obligeant parfois le gouvernement turc à des expéditions militaires. 

[349] D'après Polak, il existerait une secte kourde chez laquelle le vol serait sévèrement défendu sur les vivants, mais permis sur les morts, et les sectaires se croiraient autorisés par conséquent à tuer ceux dont ils convoitent la fortune. En temps ordinaire cependant, les voleurs kourdes respectent la vie humaine ; ils ne tuent point ceux qu'ils dépouillent et laissent même des vivres et des vêtements aux pauvres dans les villages qu'ils ont pillés. Toutefois le consul anglais Abott, ayant tenté de se défendre, fut bâtonné et laissé nu sur la route de Diyadin, au milieu de ses serviteurs épouvantés (1). Ils ne versent le sang que pour venger une insulte personnelle ou héréditaire ; mais, pour accomplir ce devoir sacré de la vendette, on les a vus s'attaquer et s'entr'égorger jusque dans la mosquée. Les chefs, auxquels les tribus obéissent aveuglément, tiennent table ouverte et rendent en festins les présents qu'ils ont reçus et les produits du pillage ; l'étranger est très bien accueilli quand il se présente en hôte. Pris en masse et malgré leurs mœurs guerrières, les Kourdes sont plus honnêtes et plus sûrs que leurs voisins d'autres races ; en général, ils respectent leurs femmes et leur laissent une beaucoup plus grande liberté que n'en ont les Turques et les Persanes, mais le travail incessant leur fait une existence des plus pénibles et l'on dit que fréquemment les mères, voulant épargner à leurs filles une vie aussi misérable que la leur, les font périr sitôt après la naissance. Toutefois les Kourdes n'ont jamais, comme les Tcherkesses, auxquels ils ressemblent à tant d'égards, vendu leurs jeunes filles aux pourvoyeurs des harems. Malgré toutes leurs qualités, les Kourdes sont menacés dans leur existence en maint district de la Perse et de la Turquie ; ils diminuent, et çà et là se fondent avec les populations environnantes. Les serfs paysans qui constituent la masse principale des habitants n'ont aucun intérêt à maintenir le lien qui lès rattache à la caste guerrière, et celle-ci est condamnée à s'épuiser par son genre de vie, qui est la lutte envers et contre tous : les haines religieuses contribuent à l'œuvre de destruction, du moins en Perse, car les trois quarts des Kourdes sont sunnites fervents, et les Iraniens, en qualité de chiites, croient bien faire en opprimant ou en tuant les hérétiques.

Dans cette contrée de passage où se sont mélangés les débris de tant de peuples, les cultes les plus divers ont laissé leurs vestiges ; une peuplade kourde du sandjak de Sert (Saërt) a même été signalée à M. Chantre comme n'ayant aucune religion. 

1. James Creagh, ouvrage cité.

[350] Parmi les tribus des plateaux arméniens et kourdes, on trouve non seulement des mahométans et des chrétiens de toute secte, mais encore des héritiers inconscients de l'ancien mazdéisme. Les Kizil bach ou les ce Têtes Rouges » — mot qui, dans l'Afghanistan et en d'autres contrées de l'Orient, s'applique à des gens de race persane — sont Kourdes pour la plupart : sur 400000 sectaires (1), 15000 seulement appartiennent à la race turkmène, et deux ou trois tribus se disent arabes. Les Têtes Rouges, dont les communautés principales vivent dans le bassin moyen de l'Euphrate, sur les bords du Ghermili et du haut Kizil irmak, sont comptés par les musulmans au nombre des sectes chrétiennes, parce qu'ils boivent du vin, ne voilent pas leurs femmes, pratiquent les cérémonies du baptême et de la communion (2). De tous les sectaires, les Kizil bach sont ceux que leurs voisins accusent le plus obstinément — à tort ou à raison — de célébrer des fêtes nocturnes où règne la promiscuité la plus complète : de là le nom de Terah Sonderan ou « Éteigneurs de Lumières» sous lequel ils sont généralement désignés (3). Le chef religieux des Kizil bach réside dans le Dersim, près du fleuve Mourad (4). D'autres sectaires abhorrés sont ceux que leurs voisins appellent « Adorateurs du Diable ». Les Kourdes Yezidi ou Ghemsieh, quoique fort peu nombreux, cinquante mille au plus, sont épars sur un espace très considérable : ils sont cantonnés principalement dans les montagnes de Sindjar au nord des campagnes de la Mésopotamie, mais il en existe aussi sur les plateaux de Van et d'Erzeroum, ainsi qu'en Perse et dans la Transcaucasie, près des rives orientales du Goktcha (5) ; une de leurs colonies s’était même avancée jusqu'au Bosphore, en face de Constantinople (6). Haïs, exécrés par leurs voisins de toute religion et de toute race, tantôt obligés de combattre, tantôt fuyant devant leurs persécuteurs, réduits par la famine et par les maladies plus encore que par le glaive, ils ont pourtant réussi à maintenir de siècle en siècle leurs pauvres communautés, sans avoir comme les Juifs le solide point d'appui que donnent un corps de traditions écrites, l'histoire d'un long passé d'indépendance : ils n'ont que leur foi et le souvenir des luttes de la veille pour s'encourager à celles du lendemain ; ils prétendent que leur grand saint, le cheikh Adi, écrivit un livre de doctrine, Aswat ou le « Noir », 

1 Taylor ne croit pas devoir les évaluer à plus de 250 000.
2. Taylor, Journal of the Geographical Society, 1868.
3. Peter Lerch, mémoire cité ; — A. Vambery, Allgemeine Zeitung, 27 déc. 1877 ; — Millingen, Wild life among the Koords.
4. Ernest Chantre, Tableau des tribus kurdes.
5. Moritz Wagner, Reise nach Persien und dem Lande der Kurden.
6. Von Hammer-Purgstall ; — Carl Ritter, Asien.

[351] mais aucun document ne prouve la vérité de cette assertion, inventée probablement pour se faire respecter par les musulmans (1). Nulle part ils ne vivent indépendants ; les Yezidi du Sindjar, Kourdes croisés d'Arabes qui depuis des générations vivaient en républiques autonomes dans leurs citadelles de rochers, furent en grande partie exterminés en 1838 ; on enfuma les grottes dans lesquelles la plupart s’étaient réfugiés ; les femmes furent vendues comme esclaves et les misérables débris des tribus durent accueillir des maîtres musulmans.

En comparant les récits des voyageurs qui ont visité les Yezidi dans les divers districts oh ils sont dispersés, on constate de telles différences, qu'on a cru devoir admettre des origines multiples pour les sectaires classés sous le nom d'Adorateurs du Diable. Dans le voisinage des Arméniens, ils paraissent se rattacher à la même souche ethnique et des documents précis mentionnent le milieu du neuvième siècle et un village du district de Van comme l'époque et le lieu où la religion, d'abord simple schisme du dogme arménien, prit son origine. Dans le Sindjar, au contraire, on attribue aux Yezidi une origine arabe et leur culte serait dérivé de l'Islam. En Perse, ils sont considérés comme descendant des Guèbres ; pourtant le nom même qui leur a été donné les relie au monde musulman, puisqu'il est celui de Yezid, le calife abhorré, coupable du meurtre de Housseïn, le petit-fils du prophète. Enfin, les tribus kourdes les confondent souvent avec les sectes chrétiennes des plaines inférieures et font sur les uns et les autres les récits les plus bizarres : il n'est pas d'abominations qu'on ne leur prête, pas de fantaisies qu'on n'imagine sur leur compte. Leurs cérémonies diffèrent suivant les pays : il en est qui baptisent leurs enfants et qui font le signe de la croix (2) ; en certains districts ils pratiquent la circoncision, ailleurs elle est défendue ; les jeûnes sont strictement observés chez les Yezidi voisins de l'Arménie, tandis que d'autres Adorateurs du Diable se croient libres de manger en tout temps ; ici règne la polygamie, là une monogamie stricte ; jadis la plupart étaient toujours vêtus de bleu, actuellement ils abhorrent cette couleur et sont voués au blanc. D'ailleurs, les sectaires persécutés ont dû, comme les hérétiques du chiisme persan, apprendre à simuler les cérémonies des cultes officiels : il n'est pas de saint chrétien ou musulman, sunnite ou chiite, qu'ils n'acceptent comme leur et qu'ils ne vénèrent avec une ferveur apparente.

Le lien commun entre les Yezidi de diverse origine et de cultes distincts est l'adoration du melek Taous, leur roi Paon ou Phénix, Seigneur de Vie, Esprit Saint, Feu et Lumière, qu'ils représentent sous la forme d'un oiseau à tête de coq, placé sur un chandelier.

1. Frederick Forbes, Journal of the Geographical Society, 1839. 
2. Azahel Grant, The Nestorians.

[352] Son premier ministre est Lucifer, l’étoile du matin, qu'ils n'ont cessé de respecter, malgré sa chute. Déchus eux-mêmes, disent-ils, de quel droit maudiraient-ils l'ange tombé, et puisqu'ils attendent leur propre salut de la grâce divine, pourquoi le grand foudroyé ne reprendrait-il pas son rang comme chef des armées célestes ? Peut-être même les prophètes Moïse, Mahomet, Jésus-Christ étaient-ils son incarnation ; peut-être est-il déjà remonté au ciel pour accomplir de nouveau, comme ministre suprême, les ordres du dieu législateur. Ils sont saisis d'horreur en entendant blasphémer le nom de l'Archange par musulmans ou chrétiens, et l'on dit que peine de mort est prononcée chez eux contre celui qui se servirait du nom de « Satan » ; ceux qui l'entendent ont pour devoir de tuer l’insulteur, puis de se tuer eux-mêmes (1). Ils évitent même toute combinaison de syllabes qui pourrait rappeler le terme d'insulte. Us accomplissent religieusement les ordres de leurs prêtres et nombre d'entre eux vont eh pèlerinage au lieu sacré du cheikh Adi, qui se trouve au nord de Mossoul, sur la route d'Amadiah ; leur pape ou cheikh-khan réside au bourg de Baadli, situé sur une roche escarpée, mais le sanctuaire est dans un autre village, Lalech, où vécut un prophète, le « Mahomet » des Yezidi : c'est là que se font les grandes cérémonies et que l'effigie sainte du melek Taous est exposée à la vénération des fidèles ; le matin, quand le soleil se lève à l'horizon, la foule des pèlerins salue la lumière en se prosternant par trois fois (2). Les voyageurs, même les missionnaires catholiques et protestants qui ont été accueillis chez les Yezidi et qui devaient naturellement frémir à la pensée d'être en présence des Adorateurs du Diable, sont unanimes à les représenter comme moralement très supérieurs à tous leurs voisins, nestoriens ou grégoriens, sunnites ou chiites. Ils sont d'une probité parfaite, destructeurs et pillards quand la guerre est déclarée, mais, en temps de paix, respectueux jusqu'au scrupule de tout ce qui appartient à autrui. Ils se montrent d'une prévenance sans bornes à l'égard de l'étranger, bienveillants les uns envers les autres, doux et fidèles dans le mariage, très appliqués au travail. Les poésies qu'ils chantent en labourant le sol ou en se reposant aux veillées du soir sont tantôt des fragments d'épopées qui célèbrent les hauts faits des aïeux, tantôt des strophes d'amour, pleines de sentiment, parfois aussi des invocations plaintives. « Le chacal ne déterre que

1. Taylor, Journal of the Geographical Society, 1868.
2. Niebuhr ; — Garzoni ; — Rich ; — Ainsworth ; — Rousseau ; — Forbes ; — Perkins ; — Wagner.

 [353] les cadavres, il respecte la vie ; mais le pacha, lui, ne boit que le sang des jeunes. Il sépare l'adolescent de sa fiancée. Maudit soit celui qui sépare deux cœurs qui s'aiment ! Maudit soit le puissant qui ne connaît pas la pitié! Le tombeau ne rendra pas ses morts, mais l'Ange Suprême entendra notre cri ! »


[Chrétiens]

Des sectes chrétiennes sont aussi représentées parmi les populations du Kourdistan. La principale est celle que l'on désigne ordinairement sous le nom de Nestoriens, que d'ailleurs ils n'acceptent pas : ils se disent eux-mêmes « Nazaréens messianiques », « Nazaréens de Syrie » ou simplement Nazaréens, et leur langue est en effet un dialecte araméen, provenant de l'ancien syriaque ; les missionnaires ont eu l'idée d'enseigner l'hébreu à leurs écoliers, qui le comprennent avec une étonnante facilité, et, pour ainsi dire, sans l'apprendre (1). Plus nombreux que les Yezidi, — peut-être deux cent mille (2), — ils sont répandus comme eux sur un vaste territoire, et c'est probablement à leur secte qu'appartenaient les Nestoriens de

1. Ernest Renan, Assciation scientifique de France.
2. Millingen, Wild Life Among the Koords.

 [354] Chine, dont il ne reste plus que le souvenir, et les Nassareni-Moplah de la côte de Malabar, qui ont encore le syriaque pour langue sacrée et reconnaissent pour chef le patriarche de Babylone, résidant à Mossoul. On ne sait à quelle époque ni à quelle occasion les Nazaréens de la Perse et du Kourdistan turc quittèrent leur patrie syrienne pour s’établir au milieu de populations différentes par la race, la langue et les mœurs : cet événement est sans aucun doute antérieur à l’hégire. Lorsque les musulmans s'emparèrent de la Mésopotamie, ils ne se donnèrent point la peine d'envahir la région montagneuse de Djoulamerk, entre les deux lacs d'Ourmiah et de Van, où les Nestoriens avaient leurs forteresses et leurs communautés importantes. Indépendants de fait, les chrétiens se croyaient inattaquables ; mais, en 1843, les Kourdes musulmans des alentours, encouragés par les autorités turques, se ruèrent sur les villages nestoriens : les hommes qui se défendirent furent passés au fil de l’épée ; on emmena les femmes en captivité, et les garçons, circoncis, devinrent par force des mahométans, ennemis futurs de leurs propres familles. Actuellement, la Turquie n'a pas de sujets plus soumis que les chrétiens de Djoulamerk. Comme les Kourdes des environs, ils se divisent en deux classes, les nobles ou assireta [aşiret] et les paysans, peu différents des esclaves. Toute une hiérarchie de prêtres les gouverne sous le patriarcat d'un prêtre-roi, désigné sous le nom de Mar Chimoun ou « Seigneur Simon ». L'ordre de succession au pontificat se fait de l'oncle au neveu ; pendant la grossesse, la mère du futur patriarche est astreinte au régime végétarien, qui est celui des prélats ; si son espoir est trompé et qu'elle donne naissance à une fille, elle est condamnée à la vie religieuse (1).

Les Nestoriens se préoccupent peu des subtilités théologiques sur la nature humaine et sur la nature divine de Jésus-Christ, qui eurent pour conséquence le schisme de Nestorius ; mais les différences des cérémonies ont suffi pour créer des haines séculaires entre eux et les autres sectes religieuses. Les Chaldéens, c'est-à-dire les chrétiens de la Mésopotamie et du Zagros, qui vivent pour la plupart dans les régions basses, autour de Diarbekir et au nord de Bagdad, se sont rattachés depuis le seizième siècle, du moins officiellement, au catholicisme de Rome. Ils ont cependant conservé diverses pratiques de leur ancien culte et leurs prêtres se marient, à l'exception des grands dignitaires ; mais un certain nombre de missionnaires catholiques tâchent de rapprocher peu à peu les rites chaldéens de ceux de l'Église d'Occident. 

1. Eugène Bore, Mémoires d’un voyageur en Orient ; — Millingen, ouvrage cité.

[355] Quant aux Nestoriens, restés fidèles au culte nazaréen de Syrie, ils sont principalement, depuis 1831, sous l'influence de missionnaires protestants américains, qui entretiennent une soixantaine de stations dans leur pays et contribuent au traitement des prêtres indigènes et à l’entretien des écoles ; maintes fois ils protégèrent d'une manière efficace les montagnards chrétiens contre les Turcs et les Kourdes.

Les villes sont relativement peu nombreuses dans ces pays montueux d’Arméniens et de Kourdes, si fréquemment désolés par les incursions de pillage et les grandes expéditions de guerre. La famine s'ajoute souvent aux maux qui affligent la contrée. Lorsque le manque de pluies ou toute autre cause a privé les cultivateurs de leur récolte habituelle, il ne leur reste qu'à manger les herbes des champs, à se pétrir du pain de glands et d'écorces ; n'ayant point d'argent, ils ne peuvent acheter de blé dans les provinces voisines, dont les séparent de rudes sentiers. Les malheureux qui ne meurent pas de faim vont mendier chez les tribus voisines ; le voyageur traverse alors des villages complètement abandonnés et des villes où les décombres occupent plus d'espace que les maisons. Une moitié de la population mène une existence semi-nomade, entre les pâturages d'hiver et les pâturages d'été, et les pauvres constructions qu'élèvent ces pâtres sont de celles que le temps a bientôt confondues avec le sol environnant. La tente, habitation d'été du pasteur kourde, se présente sous un aspect autrement imposant que l'humble cabane d'hiver : le cône de feutre noir, contrastant avec l'étendue verte des prairies, s'élève à 5 ou 6 mètres de hauteur et se rattache par de longs cordages en crin au cercle des pieux enfoncés dans le sol. Du côté où la vue s'étend le plus loin sur l'horizon montagneux, les bords de la tente sont relevés à double hauteur d'homme par des poteaux inclinés dont les pointes festonnent le feutre en courbes régulières, et par cette large ouverture on voit, occupés à leurs travaux, les personnages de l'intérieur, tantôt à demi voilés par l'ombre, tantôt se détachant en lumière sur le fond noir. Les logis d'hiver, aussi bien ceux des Arméniens que ceux des Kourdes, sont pour la plupart des huttes à demi souterraines, dont les toits, recouverts de terre, se distinguent à peine du sol contigu ; les mêmes herbes croissent sur la maison et sur les terrains environnants, au printemps et en été les mêmes fleurs s'y épanouissent. Si Ton ne voyait les pyramides de fumier desséché qui s'élèvent à côté de chaque demeure, on passerait sur un village sans remarquer son existence. Quelques chefs puissants parmi les Kourdes possèdent de grandes maisons en pierre ayant même des cheminées de marbre, mais toujours

 [356] distribuées de manière à ce que le maître ait sous les yeux les chevaux qui font sa gloire et sa joie : un mur à hauteur d’appui sépare l’écurie de la grande salle et porte les colonnes qui soutiennent le toit (1).

A l’ouest de Batoum et du delta du Tchoroukh, que la Russie a séparés des possessions turques, les marins longent le littoral sur un espace de plus de 150 kilomètres avant d'apercevoir une ville ou même une bourgade importante. Atina, antique colonie grecque qui porta jadis le nom d'Athéné comme la capitale de l’Attique, n'a que des maisons éparses et, dans le voisinage, quelques débris de murs auxquels on donne le nom d'Eski-Tirabzon ou « Vieille Trébizonde ». Rizeh [Rize] est une petite escale dominée par une redoute et visitée par les acheteurs d'oranges, de noisettes et d'une toile solide, la toile dite « de Trébizonde », que tissent les femmes lazes des environs. Of et Surmené sont des groupes de cabanes devant lesquels mouillent quelques barques.

[Trébizonde, Giresun, Bayburt]

Trébizonde [Trabzon], le Trapezos des Grecs, le Tirabzon des Osmanli, est l'une des antiques cités de l'Asie Mineure : il y a plus de vingt-six siècles qu'une colonie de Sinope s'établit en cet endroit. Elle fut la capitale du Pont, et au moyen âge devint le chef-lieu d'un empire : c'est là qu'au commencement du treizième siècle, Alexis Comnène fonda ce royaume, détaché de Byzance, qui arrêta pendant plus de deux siècles et demi le flot des mahométans vainqueurs et dont la gloire fut si longtemps célébrée par les romans de chevalerie : les poètes de l'Occident aimaient à répéter ce nom sonore de Trébizonde. Constantinople était tombée, que la capitale de l'empire des Comnène résistait encore ; depuis qu'elle a succombé, elle n'est plus que chef-lieu de province, mais elle a toujours gardé une certaine importance comme marché de la Perse sur la mer Noire ; de tout temps elle a été le port où débarquent passagers et marchandises à destination de l'Iran et où les caravanes apportent les denrées que la Perse expédie en Occident. Sans doute la ville n'a qu'une mauvaise rade, et pendant les mauvais temps les navires doivent aller mouiller plus à l'ouest, devant la gracieuse Platana, entourée de vergers ; Trébizonde ne se trouve point à l'issue d'une vallée pénétrant à de grandes distances dans l'intérieur, et l'étroit vallon de Dedjermen que l'on voit échancrer au sud-ouest le rempart des montagnes ne fournit au commerce que de faibles ressources ; la roule qui s'élève au sud sur les plateaux traverse des régions difficiles, souvent obstruées par les neiges, exposées au vent froid ; néanmoins ce chemin, le plus court et le plus facile qui relie à la mer les hautes terres de l'Azerbeïdjan

1. Millingen, Wild Life among the Koords.

[357] par le col de Bayezid et la plaine d'Erzeroum, est une voie historique par excellence, la diagonale maîtresse de l'Asie Antérieure entre l'Inde et le Pont-Euxin. De nos jours, le pénible sentier qui reliait Trébizonde à Erzeroum a été remplacé par une route carrossable de 540 kilomètres, dont les pentes ne sont nulle part supérieures à 10 centimètres par mètre et que gravissent les convois d'artillerie ; mais une voie détournée, celle des chemins de fer, qui commencent aux ports de Batoum et de Poti

[carte]

pour se diriger vers Bakou, et se continuer tôt ou tard vers la Perse par le littoral de la Caspienne, menaçait déjà d'enlever à Trébizonde la plus grosse part de son commerce. Presque tous les sucres expédiés de France, les thés et les tissus envoyés par l'Angleterre, avaient abandonné la voie d'Erzeroum pour prendre le chemin de la Transcaucasie ; les exportations persanes avaient aussi notablement diminué, surtout à cause du manque absolu de sécurité et du mauvais état des chemins qui traversent le pays kourde (1). Toutefois l'interdiction du transit transcaucasien prononcée

1. Importations : 43 323 455 dont 16 744 110 pour la Perse
  Exportations : 24 932 950 dont 3 793 390 pour la Perse
  Ensemble : 68 262 305 dont 20 337 500 pour le transit de Perse
  (Querry, Bulletin consulaire français, 1882)

[358] par le gouvernement du tsar doit avoir pour conséquence de rendre son ancienne activité au chemin d'Erzeroum. Tel convoi entre Trébizonde et la Perse comprend quinze cents bêtes de somme.

Le trapèze de murailles qui a valu son nom à la cité existe encore. Du moins le plan des premiers remparts, reconstruits plusieurs fois, se retrouve dans la vieille enceinte aux tours tapissées de lierre ; au sommet du promontoire, entre deux précipices, se dresse une forteresse rattachée par une arête de quelques mètres de largeur à la montagne voisine de Boz tepe, le « mont Gris », composé de trachyte et de cendres volcaniques. Le palais des Comnène, dont le mur occidental est en même temps celui de la citadelle, domine à pic la gorge profonde et verdoyante que longe la courbe serpentine du rempart ; un château ruiné termine les fortifications du côté de la mer et ses pierres sculptées forment écueil : c'est à peu près tout ce qui reste de l’antique Trapèzes. La ville turque, bâtie en amphithéâtre sur le flanc de la colline, élève ses maisons peintes, ses minarets et ses bouquets d'arbres au-dessus de la berge, couverte de caïques, et des entrepôts du quai, aux colonnades tendues de filets. En dehors des murailles, au sommet d'un coteau qui commande la ville à l’orient, le quartier moderne du Ghiaour-Meïdan ou « Place des Infidèles » est habité par les Arméniens, les Grecs et les négociants d'Europe ; là s'arrêtent les caravanes de l'intérieur : parfois des centaines de chameaux sont réunis sur la grande place. Visitée presque journellement par des paquebots, la ville change peu à peu de physionomie et prend l'aspect des autres ports du littoral, où les gens à costume européen s'emparent graduellement des grandes rues, refoulant les pittoresques indigènes dans les rues latérales. Dans la population mêlée, la colonie persane est assez considérable et fournit à la ville presque tous ses ouvriers d'art ; les tailleurs sont Arméniens ; les Turcs, comme dans la plupart des autres villes du territoire qu'ils ont conquis, n'occupent, à part les places de fonctionnaires, que les moindres emplois : ils balayent la ville, portent les fardeaux et vont pêcher au large le khamsiy [hamsi] espèce d'anchois dont on fait dans tout le nord de l'Anatolie une grande consommation. Quelques grossières poteries et les fruits des jardins qui entourent la ville d'une ceinture verdoyante, tels sont les autres produits de Trébizonde. Au sud, sur une haute terrasse et dans une grotte énorme qui s'ouvre sur les flancs du Kolat-dagh, huit ou dix mille pèlerins « grecs » visitent chaque année au mois d'août la fameuse Panagia de Soumelas [monastère de Sumela] ou Miriam ana, la « mère Marie ». Même les femmes turques viennent en grand nombre implorer son intercession contre la fièvre ou la stérilité ; elle peut écarter tous les fléaux, mais c'est surtout

[359] contre les sauterelles que sa puissance éclate ; de la Paphlagonie à la Cappadoce, elle est connue sous le nom de la « Panagia des Sauterelles » (1). D'immenses domaines, sur les rives méridionales de la mer Noire, entre Trébizonde et Constantinople, appartiennent au monastère.

[Tirebolu]

A l’ouest de l’antique cité grecque, d'autres noms rappellent que l'influence hellénique fut jadis prépondérante sur le littoral du Pont. Tireboli ou Taraboulous est une des nombreuses Tripoli ou « Trois Cités » dont les murailles donnaient asile aux habitants d'une triple origine. Elle a sur Trébizonde l'avantage d'être située à la bouche d'une rivière assez abondante, le Kharchout, mais cette rivière s'engage en des cluses trop étroites pour qu'une route puisse en suivre le cours, et le chemin qui pénètre dans l'intérieur par Gumich-khaneh est encore plus montueux et plus difficile que celui de Trébizonde. Plus loin, sur la côte, se montre le petit port de Kiresoun [Giresun], autre colonie grecque, l'ancienne Kerasos, aux murs cyclopéens, d'où Lucullus apporta jadis à Rome les premiers plants de cerisiers : l'ancienne dénomination de l'arbre, keraz en arménien [kiraz en turc], prouve que la ville lui doit son nom (2). Lors du voyage de Tournefort, Kiresoun [Giresun] était entourée de forêts de cerisiers ; néanmoins ce sont principalement des noisettes que l'on exporte de la contrée. En 1881, les habitants en ont vendu 3500 tonnes, pour un million et demi de francs ; le tiers des achats est fait par des négociants russes, qui chargent les noisettes sur des bâtiments à voiles.

Entre Trébizonde et Erzeroum, le principal lieu d'étape est Baïbourt [Bayburt], située dans le bassin du Tchoroukh, sur sa haute branche orientale, au pied de la montée du Kop-dagh. Ce n'est qu'un amas de masures et de ruines, pareil à toutes les autres villes des montagnes de l'Arménie turque, à l'exception d'Erzeroum ; un important château fort de construction seldjoucide domine la bourgade, moins fier toutefois que l'une des forteresses voisines, le Ghenis-kaleh ou « Château-Génois », élevé jadis par les commerçants italiens sur la route de la Médie (3). Les mines d'argent des environs de Baïbourt ne sont pas plus exploitées que celles de Gumich-khaneh [Gümüşhane] ou « Maison d'Argent », située plus à l'ouest, dans le haut bassin du Kharchout, sur une colline abrupte qu'entoure un cirque de granit. Encore au milieu du siècle, ces gisements argentifères étaient les plus productifs de l'empire ottoman ; ils ont été en partie submergés (4).

1. Fallmerayer, Fragmente aus dem Orient.
2. Kiepert ; — Carl Ritter, Asien, vol. XVIII. 
3. M. Wagner, ouvrage cité.
4. Hommaire de Hell, Voyage en Turquie et en Perse.

[360] Gilmich-khaneh était l'école minière par excellence et les ingénieurs de Constantinople venaient y étudier leur profession. A une vingtaine de kilomètres au sud-est de Baibourt, des mines de cuivre, dont le puits principal descendait à plus de 400 mètres, occupaient environ 500 mineurs (1). Toute la vallée de Tchoroukh est parsemée de ruines : châteaux, églises et cités. L'ancienne Ispir n'est qu'un amas de décombres ; il n'y a point de villes dans la partie de la vallée laissée aux Turcs par les Russes, qui se sont emparés de la partie inférieure du bassin, où se trouve la populeuse agglomération d'Artvin. Toute cette contrée pourrait être transformée en un immense jardin, comme les campagnes de la vallée latérale du Tortoum [Tortum] ; le bourg de même nom alimente Erzeroum de fruits et de légumes\ C'est dans le voisinage que s'élèvent, sur un plateau entouré de montagnes, l'église et le monastère d'Evek Yank, le plus remarquable monument de l'art géorgien. En amont de son confluent avec le Tchoroukh, la vallée de Tortoum est barrée par un éboulis qui a fait refluer les eaux du torrent et formé un lac de 105 « coudées » de profondeur.

[Erzurum]

Erzeroum [Erzurum] a conservé une partie de son ancienne importance comme dernière citadelle de la Turquie contre les envahisseurs russes et comme point de convergence des caravanes dans les montagnes de l'Arménie : là se rencontrent les chemins de Trébizonde et de Batoum, ceux de Sivas et de Diarbekir, de Bagdad, de Téhéran et de Tiflis. Le principal commerce de transit, celui de la mer Noire à la Perse, a diminué depuis l'ouverture des chemins de fer de la Transcaucasie, et lors des deux invasions russes, en 1829 et en 1877, les ouvriers arméniens les plus habiles et les plus industrieux, notamment les travailleurs en métaux, ont abandonné la ville pour suivre les conquérants. Privée en grande partie de son commerce et de son travail, menacée en outre de nouvelles agressions et de changements politiques prochains, Erzeroum est une des villes de l'Asie turque qui ont le plus souffert et où les ruines occupent le plus d'espace. Le séjour en est redouté par les étrangers à cause des rigueurs de l'hiver, et tous ceux qui le peuvent s'empressent de la quitter pour une résidence plus agréable. Située à 1960 mètres d'altitude, dans une plaine sans ombrages et coupée de marais, elle a pendant plus d'une moitié de l'année ses rues obstruées de neige ; le vent l'amasse en tourbillons autour des demeures, et pour maintenir les communications de porte à porte, il faut se servir de la pelle pendant des semaines entières ; 

1. Hamilton, Researches in Asia Minor.
2. Deyrolle, Voyage dans le Lazistan el l’Arménie, Tour du Monde, 1er sem. 1876.

 [361] les malheureux qui vivent dans les huttes des faubourgs, en pierre ou en pisé, ferment la seule ouverture de leur tanière pour ne pas mourir de froid. La plupart des voyageurs, voyant Erzeroum en été, ne peuvent imaginer combien est triste son aspect pendant les froidures ; ils admirent le bel amphithéâtre des montagnes, les canes réguliers des volcans neigeux, les pentes fleuries des collines et les grasses prairies des fonds où viennent se refaire les animaux des caravanes. Le sol de la plaine, composé de cendres rejetées par le cratère du Sichtchik et mêlées aux alluvions fluviales et lacustres, est d'une extrême fertilité, qui compense les désavantages du climat d'hiver ; les récoltes sont en général très abondantes ; par ses riches cultures, le bassin d'Erzeroum devait être un poste avancé de la civilisation au milieu des populations nomades.

La colline isolée sur laquelle s'élève depuis des siècles la citadelle d'Erzeroum explique le choix de cet endroit comme centre stratégique. L'ancienne ville arménienne d'Arzen, où les caravanes venaient échanger leurs 

[362] denrées, était située plus à Test : le fort de Théodose ou Theodosiopolis, qui fut bâti au commencement du cinquième siècle au-dessus de la ville de Garin ou Karin, prit aussi le nom d'Arzen, mais ce fut l'Arzen-er-Roum, ou l’Arzen des « Romains », c'est-à-dire des Grecs de Byzance. Peu de cités furent plus fréquemment assiégées et conquises : place forte des Byzantins, des Persans Sassanides, des Arabes, des Mongols, des Turcs, des Russes, elle fut successivement prise et reprise par tous les peuples qui se rencontrèrent sur ce faîte de l'Asie Antérieure. Elle appartint à tous, si ce n'est à la nation sur le territoire desquels elle se trouve ; même avant la première invasion des Russes, les Arméniens d'Erzeroum avaient à subir les pires humiliations de la part des Osmanli ; maintenant, au contraire, ceux d'entre eux qui se réclament de la protection du consul de Russie bravent impunément les Turcs, mais sans pouvoir espérer autre destinée que celle d'un changement de maîtres. Suivant les alternatives de guerre, la population a singulièrement varié ; avant le siège de 1829, Erzeroum eut, dit-on, 130 000 habitants ; l'année suivante elle était réduite à 15 000 individus ; les chiens ont été souvent les seuls occupants de quartiers abandonnés. La cité n'a plus de monuments remarquables, si ce n'est sa pittoresque citadelle de basalte grisâtre et la mosquée des Deux-Minarets, revêtue de faïences émaillées dans le style persan. L'industrie locale ne comprend plus guère que la chaudronnerie et la préparation des cuirs ; le travail des armes, qui eut jadis si grande importance, n'occupe plus qu'un petit nombre d'ouvriers. Les mines ne sont plus exploitées, et pourtant ce pays est celui que les traditions représentent comme la patrie des premiers forgerons, ces Tibaréniens et ces Chalybes qui savaient déjà fabriquer des armes et des instruments de bronze et de fer alors que leurs voisins en étaient encore aux engins néolithiques (1).

A l'ouest d'Erzeroum, la route descend en suivant la rive du haut Euphrate Kara sou, dépasse bientôt les thermes d'Ilidja, les plus fréquentés de l'Arménie, puis traverse plusieurs bassins populeux, alternant avec d'étroits défilés ; mais elle ne rencontre de ville qu'à la distance d'environ 200 kilomètres, dans une plaine fertile que parcourent plusieurs ruisseaux, tributaires de l'Euphrate. 


[Erzincan]

Erzendjan ou Erzingan [Erzincan] est une antique cité ; avant l'ère chrétienne, Erez était fameuse en Arménie comme sanctuaire de la déesse Anahid (Anaïtis), que les Hellènes confondirent avec Artémis, devenue ensuite la Diane romaine et enfin la Panagia des chrétiens ; l'ancien temple d'Anahid fut transformé en église de la Vierge.

1. Carl Ritter, Asien, voL X  ; — François Lenormant, Les Premières Civilisations.

[363] Erzendjan [Erzincan] était avant Erzeroum la ville principale de cette région de Haik, dont les Haïkanes ou Arméniens ont pris le nom, et dans les hautes vallées des alentours se trouvent quelques-unes des « montagnes saintes » les plus vénérées. Lorsque Marco Polo la visita, elle était une grande cité où se fabriquaient « les meilleurs bouquerans du monde », probablement des mousselines. Elle possédait aussi « les meilleurs bains de sources qui existent », bains qui aujourd'hui ne sont plus connus ou plus utilisés, mais il se peut que des commotions du sol les aient déplacés, cette région ayant beaucoup souffert des tremblements de terre ; en 1667, une secousse renversa la ville, engloutissant la moitié des habitants. Située à 1366 mètres d'altitude, Erzendjan jouit d'un climat notablement plus doux qu'Erzeroum et les cultures de ses riches campagnes sont déjà celles de la zone tempérée : vergers, vignes, melonnières entourent la cité.

En aval d'Erzendjan, les rochers se rapprochent du lit et Tune des cluses dans lesquelles s'engage l'Euphrate, sans que la route puisse l'y suivre, est formée par des parois presque verticales, hautes de trois à cinq cents mètres. Un des promontoires qui précèdent la cluse porte au sommet et sur ses pentes la vieille cité de Kemakh, qu'entoure une forte muraille continuant les escarpements de la roche : c'est dans cette ville, jadis imprenable par l'escalade, que les rois arméniens du commencement de l'ère actuelle avaient leurs plus beaux temples, leurs trésors, leur prison d'État, leurs tombeaux. Au pied de la colline, des forêts de mûriers, qui longent le fleuve, attirent au printemps des myriades de cailles, dont la venue soudaine passe pour un miracle. Le contraste des jardins verdoyants et de la roche nue donne un aspect saisissant à Kemakh ; mais bien plus remarquable encore est Eghin ou Akin, située sur la rive droite de l'Euphrate Kara sou, en aval de la vallée profonde par laquelle débouche le Tchalta-tchaï : en cet endroit le fleuve, cessant de couler à l'ouest et au sud-ouest comme pour aller se jeter dans le golfe d'Alexandrette, commence à décrire vers le sud la série de courbes par laquelle il échappe aux montagnes de l'Arménie. Quand on arrive au-dessus d'Eghin, sur le bord du plateau qui la domine à l'occident, et qu'on regarde la ville au fond d'un abime de plus de 1000 mètres, elle paraît être entièrement dans la vallée, mais quand on est descendu sur le rivage du fleuve, que traverse un pont de bois, on la voit s'élever en amphithéâtre au milieu de rochers découpés en tours et en aiguilles ; des peupliers, des platanes entourent la base des collines ; des noyers au vaste branchage, des jardins, remplis de mûriers dont le fruit fournit aux habitants une part notable de leur nourriture, recouvrent les talus de débris appuyés sur les blanches parois de la falaise,

[364] Eghin, que de Moltke dit être « ce qu'il a vu en Asie de pins grandiose et de plus beau », est un lieu de retraite pour un grand nombre d'Arméniens qui ont fait fortune à Constantinople on dans les Tilles de la plaine : banquiers, négociants, portefaix Tiennent y jouir de leur fortune bien ou mal acquise ou prendre une retraite chèrement achetée. Dans la l’allée tributaire du Tchalta-tchaï, la ville importante est Divrig ou Divrighi [Divriği], que l’on croit bâtie sur remplacement de la Nicopolis ou « Cité de la Victoire », qui rappelait le triomphe de Pompée sur Mithridate (1). Le goitre est une infirmité très commune dans cette région des montagnes, surtout à Eghin.

A l’orient d'Erzeroum, la route de Perse franchit un col facile (2090 mètres), élevé seulement de 125 mètres au-dessus de la ville, le Deveh boinou, — « col du Chameau », — jadis fortifié pour défendre la Tille contre les Russes ; le seuil sépare le bassin de l'Euphrate et celui de l’Araxe. De ce côté aussi une forteresse, maintenant impuissante contre les Russes, défendait le passage. Hassan-kaleh ou le « château de Hassan » n'est plus qu'un petit groupe de masures, au pied d’une colline où se voient les débris d'un fort, que la tradition unanime, mais erronée, attribue aux Génois (2) : les marchands italiens auraient bordé de châteaux la route des caravanes entre Trébizonde et Tabriz. Près de Hassan-kaleh jaillissent des sources thermales, qui sont parmi les plus fréquentées de l'Arménie, si riche en fontaines minérales d'une haute température.

En aval de Hassan-kaleh, près de la frontière transcaucasienne, la route se bifurque : un chemin, se dirigeant au nord-est, suit l'Araxe jusqu'au bourg de Khorassan, puis gravit les plateaux pour gagner la place forte do Kars, tandis que le chemin de Perse, restant sur le territoire turc, franchit le fleuve sur le « Pont du Berger » que la légende attribue à Darius, fils d'Hystaspes, et par de nombreux circuits s'élève sur le seuil de Deli-baba ou du « Père Fou », d'où l'on redescend dans la Tallée du haut Mourad-tchaï, l'Euphrate oriental. Là point de villes. Topra-kaleh, jadis centre de population arménienne, a été presque entièrement abandonnée après la première invasion des Russes et n'offre guère que des ruines. Outch-kilissa [üç Kilise] ou les « Trois Eglises », située plus haut dans une cluse du Mourad-tchai, n'est qu'un lieu de pèlerinage où les Arméniens Tiennent de toutes parts, même du fond de la Perse et des bords du Don, visiter les reliques de Sourgh-Oannes ou saint Jean-Baptiste, transmises de martyr en martyr, dit la légende, à Grégoire l'Illuminateur (2). 

1. Von Moltke, Briefts über Zustände und Begebenheiten in der Türkei.
2. Brant, Journal of the Geographical Society, 1836 ; — Carl Ritter, Asien, vol. X.
3. Moritz Wagner. Reise nach Persien und dem Lande der Kurden ; — Cari Ritter, Asien, vol. VIII.

[365] Plus haut encore, Diyadin, bâtie au pied d'une ancienne forteresse, à l'endroit où viennent se réunir les premières sources du Mourad, issues de l'Ala-dagh, a perdu son rang de vile et n'est plus qu'un bourg ruiné, où s'arrêtent les caravanes, à l'entrée ou à la sortie du territoire persan. Près de là s'élevait la grande ville de Zahrawan, que détruisirent les Persans au milieu du quatrième siècle et qui aurait été peuplée à cette époque d'environ 80000 habitants, dont 50000 Juifs, Bayazid, qui s'élève au sud de la route et du col de partage entre le bassin de l'Euphrate et celui du lac d'Ourmiah, remplace une autre cité arménienne disparue, Pakovan, fondée au premier siècle de l'ère vulgaire. La ville actuelle, qui doit son nom au sultan Bayazid Ier, son fondateur, est un des groupes de décombres les plus pittoresques de l'Asie Antérieure.

 [CARTE]

L'amphithéâtre des constructions recouvre des pentes très inclinées, que surmontent la double terrasse d'un palais à demi ruiné et l'élégant minaret d'une mosquée. Une citadelle enracinant ses murs sur d étroites corniches domine le palais. Plus haut, un rocher de marbre rouge veiné de blanc dresse ses parois aux mille créneaux, et par delà se hausse une cime neigeuse. Le palais de fiayazid, œuvre d'un architecte persan, était naguère le plus beau de tout l'empire turc (1) : portiques, colonnades et murailles sont en entier du riche marbre rouge de la montagne voisine. Les sculptures, formées d'arabesques et de feuillages entrelacés, sont d'un goûti merveilleux ; mais, plus sobre de goût que la plupart des artistes persans,

1. Brant, Journal of the Geographical Society, 1836.

[366] celui qui décora les monuments et le palais de Bayazid ne s’est pas laissé entraîner à recouvrir d'ornements toutes les parois. La mosquée est dégradée en caserne ; les édifices voisins secoués par les tremblements de terre se sont lézardés, une partie de la ville s'est écroulée, mais le gracieux minaret a gardé son équilibre (1). On envoyait jadis les fiévreux d'Erivan se guérir à l'air salubre de Bayazid (2).

Au sud et au sud-ouest du bassin, jadis lacustre, dans lequel s'unissent le Mourad-tchaï et le Charian-tchaï, venu des plateaux de Pasin, entre Hassan-kaleh et Topra-kaleh, le cours du haut Euphrate oriental n'a pas encore été exploré dans son entier, quoique de nombreux voyageurs l'aient traversé : nulle grande route de caravanes ne se dirige dans le sens de cette haute vallée fluviale, et les tribus kourdes, plus sauvages, y sont aussi plus redoutées qu'ailleurs ; de grands vides se montrent encore sur les cartes détaillées de la région. D'ailleurs, bourgs et villages sont rares dans cette contrée montueuse, où la population a beaucoup diminué depuis que tant d'Arméniens se sont volontairement exilés de leur patrie. Melezgherd ou Manazgherd [Malazgirt], qui se trouve au bord d'une « rivière Saline » (Touzla sou), tributaire méridional de l'Euphrate, fournit de sel une grande partie de l'Armenistan. Mouch [Muş], la capitale du pachalik qu'arrose le Mourad, n'est pas située sur le fleuve, mais dans une vaste plaine latérale, à l'issue d'une gorge de rochers rouges, que dominent des montagnes nues, blanches de neige pendant six mois. A une altitude moindre de 500 mètres que celle d'Erzeroum, Mouch jouit d'un climat moins rude, des arbres fruitiers croissent dans les jardins ; des vignes même gravissent les talus qui s'appuient aux rochers. La citadelle ruinée fut autrefois la résidence de ces Mamigoniens, que gouvernaient des princes venus du Djenasdan, c'est-à-dire de la Chine, dans les premiers siècles de l'ère vulgaire (3). Deux illustres Arméniens sont nés dans le district de Mouch : Mezrop, l'inventeur d'un alphabet haïkane, et l'historien Moïse de Khorène.

Après avoir reçu l'affluent de la plaine de Mouch, un Kara sou qui s épanche silencieusement d'un cratère « insondable » ouvert au milieu de la plaine, le Mourad s'engage dans un défilé où il tombe en cascade : le fracas de l'eau brisée retentissant sur les rocs a fait donner au village le plus rapproché de la chute le nom de Gourgour ou Kourkour. Le fleuve, quoique déjà fort abondant, n'est point navigable : en se heurtant contre les rochers, il tournoie en de longs remous, puis descend en rapides à travers les écueils ;

1. Chantre ; Barry, Mission scientifique dans la haute Mésopotamie, le Kowrdistan et le Caucase.
2. M. Wagner, ouvrage cité.
3. Saint-Martin, Mémoire sur l’Arménie,

des montagnes transversales à son cours ne lui laissent en certains endroits qu'une fissure entre des parois verticales ou des escarpements abrupts, élevés de plusieurs centaines de mètres.

[CARTE]

Près du village d'AkrakIi, le Mourad n’a plus qu'une largeur de « vingt pas » (1). Il ne commence à prendre un caractère de fleuve à lit régulier qu'en aval de Palou, mais les tentatives de navigation faites de cette ville jusqu'au confluent des

1. Hahlbach, KaHe von einem Theile des Euphrats bei Palu.
2. Carl Ritter, Asien, voI. X. n.  47

[gravures]

 [369] deux Euphrate par Moltke et Mühlbach n’ont pas réussi ; le courant du fleuve, qui se trouve encore à 868 mètres d'altitude devant Palou, est trop incliné pour qu'une barque puisse s'y aventurer sans danger ; les pêcheurs ne se servent que de kellek, minces planches de lattes réunies par des cordes et soutenues par des outres en peau de mouton : six de ces flotteurs portent quatre hommes au-dessus des remous et des rapides. Le dernier pont du fleuve en amont de Hilleh est celui de Palou ; au-dessus, sur la terrasse méridionale, se montrent les maisons, dominées par un pittoresque château, que la légende dit avoir été bâti par les génies, et près duquel se voient sur un rocher des inscriptions cunéiformes. La ville est environnée de vignobles, qui donnent le meilleur vin de l'Arménie ; au sud-est, se trouvent les forges importantes de Sivan-maden, établies au milieu d'un pays si riche en fer, qu'il n'est pas même nécessaire d'y creuser des mines : collines et vallées sont parsemées de blocs d'un minerai noir, qui suffiraient pendant des siècles au travail de l'usine (1). Près de Sivan-maden, le seuil de partage entre Tigre et Mourad est à un kilomètre à peine de ce dernier fleuve, profondément encaissé dans sa cluse de rochers. Le principal affluent du nord est le Mezour sou, que domine, près de la jonction, le massif igné de Takhtik. Le misérable hameau de Mazgherd, où Taylor reconnaît le nom iranien de Hormuz-gherd ou « Cité d'Ormuzd », groupe ses cabanes dans un bassin de cendres, au pied d'une plateforme de basalte où s'élevait jadis un autel du Feu, visible à une distance énorme. Les débris des constructions sacrées sont baisés avec dévotion par les Kizil-bach et les Arméniens des alentours (2).

En aval du confluent des deux Euphrate, Mourad et Kara sou, le fleuve garde encore pour les indigènes le nom de Mourad, qui lui vient, dit-on, des nombreux châteaux forts que fit élever le sultan Mourad Ier sur les collines de ses bords ; l'appellation de Frat, qui est celle du Kara sou, n'est donnée communément aux eaux réunies qu'à leur entrée dans la plaine. Nulle grande ville ne s'élève à la jonction : Kyeban-maden, qui se trouve à une faible distance en aval, sur la rive gauche, ne doit évidemment son origine qu'aux mines de plomb argentifère, récemment abandonnées, qui se trouvent dans les montagnes des alentours, car elle est bâtie ati milieu des rochers, dans un cirque sans arbres, même sans broussailles, n'offrant aucun avantage naturel. Les falaises qui resserrent le fleuve de distance en distance empêchent aussi la construction des chemins, 

1. Von Moltke, Briefe ûber Zustände und Begebenheiten in der Türkei
2. Taylor, Journal of the Geographical Society, 1868.

[371] et c'est plus haut, sur les plateaux et dans les vallées latérales, que passent les caravanes et que s'élèvent les agglomérations urbaines, avec mosquées et forteresses. Dans l'espace triangulaire limité par les deux Euphrate, la ville principale est l'antique Hierapolis, Tchemech-gadzak ou « Patrie de Tzimiscès », qu'entourent de trois côtés des roches gréyeuses percées de grottes, qui servaient autrefois d'habitations. Sur les plateaux de l'ouest, la grande ville d'Arabkir, ou « Conquête Arabe », qui, dans la langue des compatriotes de Mahomet, est celui de toute la péninsule d'Anatolie (1), occupe, à 3 kilomètres au sud d'une « ancienne cité » ou Eski chehr [Eskişehir], le fond d'une dépression environnée d'escarpements d'un basalte noir ; mais l'industrie des habitants a changé le gouffre sombre en jardin ; les murs formidables de l'enceinte de laves n'apparaissent qu'à travers la verdure des grands arbres. Non moins actifs que les jardiniers d'Arabkir, ses tisseurs importent même du fil d'Angleterre pour leurs métiers de cotonnades. La région péninsulaire limitée au nord par le Mourad, à l'ouest et au sud par le grand coude que forme l'Euphrate à sa sortie des montagnes tauriques, est commandée par la ville forte de Kharpout (Karberd), dont la colline escarpée se dresse au-dessus d'une plaine fertile et cultivée avec soin, qui produit tous les fruits de la zone tempérée. Au milieu de cette riche campagne est la ville de Mezereh, appelée aussi « Nouvelle Kharpout ». Le ce collège d'Arménie », fondé à Kharpout par des missionnaires américains, est le principal établissement d'instruction publique dans les contrées de l'Arménie et du Kourdistan. Des bandes d'émigrants descendent chaque année des hautes terres d'Arabkir et de Kharpout pour chercher fortune à Constantinople, Diarbekir, Damas, Alep et les villes de la côte ; presque dans chaque maison d'Alep on trouve des serviteurs venus d'Arabkir.

[Van]

Dans la partie sud-orientale des plateaux de l'Arménie, la plus grande cité a donné son nom au lac de Van. Elle est située à 3 kilomètres environ de la rive, dans une plaine unie, entourée au nord, à l'est et au sud d'escarpements calcaires sans végétation. Une roche isolée, aride comme une scorie, coupée de failles dans toute sa hauteur, percée de trous et de cavernes, élève au-dessus des maisons à terrasses ses parois blanches et rouges qui brillent au soleil d'une lumière aveuglante. La cité proprement dite est limitée sur les trois côtés de la plaine par de larges fossés et par une double enceinte de murs crénelés, flanqués de tours. Mais la ville extérieure, celle des Baghlar ou « Jardins », est beaucoup plus considérable et s'étend à plusieurs kilomètres : c'est la région fertile qui a donné naissance au proverbe : 

1. Taylor, Journal of the Geographical Society, 1868 ; — L. Metchnikov, Notes manuscrites.

[372] « Van dans ce monde et le paradis dans l'autre! » Des ruisseaux parcourent ta plaine et y entretiennent une riche végétation d'arbres à fruits, de trembles et autres espèces à branchage étalé. En été, presque toute la population quitte la ville fermée pour se rendre dans le quartier des Jardins, dont les merveilles restent inconnues du voyageur qui passe ; les maisons et les mura élevés qui bordent les chemins et leurs rangées de saules, arrêtent la vue des massifs de verdure et de fleurs. Le vin que donnent les raisins de Van est léger et très agréable au goût.

[CARTE]

Les femmes du pays tissent une espèce de moire en poil de chèvre, imperméable à l'eau et très justement appréciée, même à Constantinople (1).

1. Millingen, ouvrage cité.

La ville murée est parfois désignée sous le nom de Ghemiran ou Semirara, comme tant d'autres lieux du Kourdistan et de la Perse, villages, vallées ou montagnes ; l'histoire nous apprend en effet qu'avant de s'appeler Van, d'après un roi arménien, qui fut son deuxième fondateur, la ville était désignée spécialement comme la « Cité de Sémiramis » ou Semiramgherd. L'ancien historien Moïse de Khorène, qui vit les magnifiques palais dont la fondation était attribuée à la souveraine fameuse, raconte qu'elle avait

[375] fait venir d'Assyrie 60 architectes et 42 000 ouvriers, et que cette armée de maçons et d'artistes travailla pendant cinq années à la construction de palais et de jardins qui devinrent l'une des « merveilles du monde ». C'est là que Sémiramis établit sa résidence d'été pour jouir de l'air pur des montagnes, H ne reste plus trace des édifices assyriens, mais le rocher de Van n'en offre pas moins une mine inépuisable de recherches. La puissante masse de calcaire nummulitique, longue de 600 mètres et s'élevant à près de cent mètres au point culminant, se divise en trois massifs principaux, ayant chacun galeries, escaliers, cryptes, inscriptions.

[CARTE]

A toutes les hauteurs, des lignes de caractères cunéiformes se voient sur les parois. Le premier savant qui les copia, Schutz, assassiné peu de temps après en pays kourde, avait dû s'installer sur un minaret pour étudier les lettres au télescope ; c'est au moyen de cordages et d'échelles suspendues au-dessus du vide que H. Deyrolle put les atteindre et en prendre les estampages. Une des inscriptions, trilingue comme celle de BIsoutoun, raconte presque dans les mêmes termes les hauts faits de Xerxès, fils de Darius ; 

[376] mais des écritures beaucoup plus anciennes échappèrent longtemps aux tentatives d'explication. Grâce aux patients efforts de M. Guyard et du professeur Sayce, on en possède maintenant toute une série de lectures ; ces textes en arméniaque ou vieil arménien ne sont plus un mystère et peu à peu se dévoileront les événements racontés par les archives de marbre. Dans les environs de Van, d'autres rochers portent aussi des inscriptions, dont plusieurs attendent leurs interprètes. Dans une des salles intérieures du rocher de Van suinte une fontaine de bitume (1). Au sud-est de Van, une autre forteresse assyrienne, Topra-kaleh, fière construction de blocs basaltiques posée sur un rocher calcaire, a été récemment explorée par MM. Chantre et Barry.

Du haut des fortifications, qui forment trois principaux groupes de murailles et de tours, on contemple le vaste amphithéâtre des montagnes et la nappe bleue du lac, dans laquelle se reflète le cône blanc du Seïban-dagh. Au delà, la bourgade d'Akhlat occupe le rivage d'une baie, à l'endroit où la route de Mouch et de l'Euphrate s’élève vers le seuil occupé par les eaux du Nazik. Ce n'est plus que le faible reste d'une cité jadis populeuse, dont les ruines sont éparses au milieu des jardins et qu'entourent des nécropoles creusées dans les roches gréyeuses des alentours. A l'orient de Van, le bourg d'Ertchek, autour duquel des corbeaux vénérés volent par myriades (2), domine la rive méridionale du lac d'Ertchek ou Ertech, et par delà se profile la rangée de montagnes qui sert de frontière entre les deux empires et que traverse le « col du Coupe-Gorge », bien connu des Kourdes pillards ; sur le versant iranien se trouve le poste militaire de Retour, appartenant jadis à la Turquie et réuni à la Perse par le traité de Berlin, avec un territoire d'un millier de kilomètres carrés. La dernière vaille turque, qui commence sur le revers méridional des montagnes de Bayazid, est l'admirable plaine d'Abaga, dont les campagnes verdoyantes contrastent avec les escarpements des monts neigeux.

[Aktamar, Yedi Kilise]

Au sud-ouest de Van se montre l'île montueuse d'Aktamar, jadis péninsule, que la crue graduelle a séparée de la terre ferme et qui en est éloignée maintenant de 4 kilomètres. Là résidèrent longtemps, des rois arméniens, auxquels est due l'église du dixième siècle, qui s'élève au milieu de l'ile : c'est la plus belle, la plus riche de l'Arménie turque ; ses patriarches prétendirent rivaliser en dignité avec ceux d'Etchmiadzin. 

1. Loftus, Turko-persian frontier.
2. Ernest Chantre, Mission scientifique dans l’Asie occidentale.

Au sud de Van, dans une vallée tributaire du lac, est un autre monastère fameux

[377] celui de Yeddi-kilissa ou des « Sept Églises » ; les jeunes Arméniens de riche famille y sont élevés dans un collège rival de l’école normale de Van» et comme elle établi sur le modèle des institutions scientifiques de l’Occident (1) ; dans ces régions écartées l'instruction est plus répandue qu'on ne pourrait s'y attendre ; souvent le voyageur européen est salué en français par les paysans haïkanes (2). Les Arméniens de la contrée sont grands voyageurs : des milliers ont visité Bagdad, Alep» Constantinople, Vienne, Paris. Les villages de la côte méridionale du lac envoient chaque année des centaines de portefaix sur les quais de Stamboul et des cités de la mer Noire ; les tailleurs de pierre» très habiles dans leur métier» descendent aussi par groupes du haut de leur plateau. Il est naturel que les montagnards soient attirés vers les riches plaines qui s’étendent au pied de leurs montagnes et vers lesquelles les conduit le cours des ruisseaux, s'élançant vers le Tigre, l'Euphrate et le Pont-Euxin'. En 1837, on évaluait à plus de trente mille le nombre des émigrés du district de Van, ouvriers ou commerçants, et le mouvement annuel de retour s'élevait en moyenne à 3000 personnes (2).

1. Deyrolle, Tour du Monde, 1876.
2. Fanshawe Tozer, Turkish Armenia and Eastern Asia Minor.
3. Carl Ritter, Asien, vol. X,

Villes principales du Pont et de l’Arménie turque avec leur population approximative :

VILAYET DE TREBIZONDE

Trébizonde, d’après Tozer 32 000 habitants

Kerasonde, d’après H. de Hell  4 000

Tireboli  3 000

Gumich-khaneh  3 000

Platana  2 500

Rizeh  2 500

VILAYET DE VAN

Van, d’après Tozer   30 000

Mouch, d’après Tozer   15 000

VILAYET D’ERZEROUN

Erzeroum, d’après Tozer   20 000

Erzendjan, d'après Brandt  15 000

Baibourt, d'après Tozer  10 000

Bayazid   2 000 

VILAYET DE KHARPOOT

Arabkir, d'après Taylor  35 000 

Kharpout, d'après Tozer  25 000

Divrighi   10 000

Eghin, d'après H. de Hell   8 500

Palou, d'après Tozer   7 500

Tchemech-gadzak, d'après Taylor   4 000

Arghana, d'après Brant. 3 500 

Kyeban-maden, d'après Brant .  2 500