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Catégorie : Géographie
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Extrait de Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, 1876. A l'époque où Reclus écrit, les territoires sont turcs. La Bosnie fut occupée, en 1878, par l'Autriche-Hongrie et annexée en 1908.

V. LES ALPES ILLYRIENNES ET LA SLAVIE TURQUE 

La Bosnie, à l'angle nord-ouest de la Turquie, est la Suisse de l'Orient européen, mais une Suisse dont les montagnes ne s'élèvent pas dans la région des neiges persistantes et des glaces. Les chaînes de la Bosnie et de sa province méridionale, l'Herzégovine, ont sur une grande partie de leur développement beaucoup de ressemblance avec celles du Jura. Comme les monts de la Suisse occidentale, elles sont composées principalement de roches calcaires qui se développent en longs remparts parallèles, hérissés çà et là de crêtes aiguës. Comme les renflements du Jura, les chaînes bosniaques [198] sont aussi de hauteurs inégales et, dans leur ensemble, affectent la forme d'un plateau à sillons parallèles, disposés comme autant de degrés successifs, d'une pente idéale assez douce. La chaîne maîtresse de la Bosnie septentrionale est celle qui la sépare de la côte dalmate ; d'autres bourrelets de montagnes plus basses vont en s'inclinant au nord-est vers les plaines de la Save. Cependant cette régularité générale des hauteurs de la Bosnie est interrompue par de nombreux accidents géologiques, formations schisteuses et calcaires d'origine ancienne, roches triasiques, dolomites, dépôts tertiaires, éruptions de serpentines. A l'est et au sud-est, plusieurs grandes vallées cratériformes séparent les monts bosniaques des massifs de la Serbie. La plus remarquable de toutes est la plaine de Novibasar, où viennent se rencontrer un grand nombre de torrents et qui commandent tous les passages de la contrée. C'est la clef stratégique de cette région de la Turquie : aussi le gouvernement turc veut-il en faire la station principale du futur réseau des chemins de fer du nord-ouest. 

Presque toutes les chaînes de la Bosnie, qui continuent sur le territoire turc le système alpin de la Carniole et de la Croatie autrichienne, s'élèvent à mesure qu'elles avancent vers le midi de la Péninsule. Leur hauteur moyenne, qui d'abord n'atteint pas même un millier de mètres, se redresse de moitié vers le milieu de la Bosnie, et sur la frontière du Monténégro la masse dolomitique du Dormitor hausse ses pyramides blanches h plus de deux kilomètres et demi Autour de cette belle montagne, que l'on a vainement essayé de gravir, le pays a pris le caractère général d'un plateau percé de cavités profondes, les unes ouvertes d'un côté, comme les « auges » de l'Herzégovine, les autres complètement entourées de rochers, comme les vallées du Monténégro. Mais à l'est les chaînes se continuent régulièrement en exhaussant de plus en plus leurs cimes et forment enfin un large massif de montagnes, celui de Prokletia ou des monts Maudits, le plus considérable de la Turquie tout entière, et l'un de ceux d'où les eaux s'épanchent en plus grande abondance : c'est le petit Saint-Gothard des Alpes illyriennes. Presque au centre de ce massif s'ouvre, comme un énorme cratère, un bassin, au fond duquel reposent les eaux du lac de Plava. Les hauts sommets qui se dressent autour de cet abîme offrent çà et là des plaques de neige, même en été. Toutefois le Kom, qui est le plus élevé de tous, se débarrasse des frimas chaque année, grâce à son isolement et au souffle des vents chauds de l'Afrique auxquels il est exposé. Le Kom dispute à l'Olympe de Thessalie et aux cimes les plus hautes du Rhodope l'honneur d'être le géant des montagnes de la Péninsule; les marins qui voguent au loin sur l’Adriatique, distinguent parfaitement sa double pointe par-dessus les plateaux du Montenegro.

MONTAGNES ET RIVIÈRES DE LA BOSNIE. 

[199]

Plusieurs voyageurs l'ont escaladé sans peine, à cause de la faible pente de ses croupes élevées (1). 

De même que les rivières du Jura, celles de la Bosnie, l'Una, le Verbas, la Bosna, ont leur cours tracé d'avance par les rangées parallèles des monts; elles doivent nécessairement couler du sud-est au nord-ouest dans les sillons qui leur sont ménagés. Mais, comme le Jura, les remparts crétacés de la Bosnie sont interrompus de distance en distance par d'étroites fissures ou « cluses » dans lesquelles les eaux se jettent par un écart soudain, pour aller couler au fond d'un autre sillon. Bien différentes des rivières qui serpentent dans les plaines, celles des monts bosniaques changent successivement de vallées par de brusques détours à angles droits : tour à tour paisibles et furieuses, elles s'abaissent de degré en degré jusqu'à ce qu'elles atteignent enfin la Save, qui les reçoit dans son vaste lit. Une seule rivière, la Narenta, dont le cours aux soudaines volte-face offre beaucoup de ressemblance avec celui du Doubs français, trouve une série de cluses favorables qui lui permettent de s'épancher à l'ouest vers l'Adriatique. Tous les autres torrents, obéissant à la pente générale du sol, descendent vers le Danube. Leurs vallées aux soudains lacets devraient servir de chemins naturels pour gagner les plateaux, mais la plupart des gorges sont difficiles d'accès, et tant qu'on n'y aura pas construit de grandes routes, comme dans les cluses du Jura, on sera obligé, en maints endroits, d'escalader les hauts remparts qui séparent les combes et leurs villages. Ce manque de communications directes et faciles est ce qui rend les opérations militaires en Bosnie si pénibles et si périlleuses. C'est à l'est de tous ces massifs, dans la région où s'entremêlent les sources du Vardar et de la Morava, que passaient et repassaient les armées. Là s'étend le lit desséché d'un ancien lac que parcourt la Sitnitza, un des affluents supérieurs de la Morava serbe : c'est la plaine de Kossovo, le triste « Champ des Merles », dont le nom réveille de douloureux souvenirs dans les cœurs de tous les Slaves méridionaux. Là succomba la puissance serbe, en 1389 ; si l'on devait en croire les vieux chants héroïques, plus de cent mille hommes y périrent en un jour. Il y aura bientôt cinq cents ans qu'eut lieu le grand désastre, mais les Slaves n'ont cessé d'appeler de leurs vœux le jour de la vengeance, et c'est à Kossovo même, dans le champ où furent écrasés leurs ancêtres, qu'ils espèrent reconquérir l'indépendance de leur race entière. 

(1) Kom 2,850 mètres. 

Donnilor 2,700

Glieb 1,700

[PAYSAGES DE LA BOSNIE]

Les grottes, les entonnoirs, les rivières souterraines complètent la [200] ressemblance des montagnes de la Bosnie avec celles du Jura. On y rencontre çà et là parmi les rochers des trous d'effondrement de 20 à 50 mètres de profondeur, semblables à des cratères. Mainte rivière que l'on voit jaillir soudain de la base d'une colline, en une puissante fontaine d'eau bleue, coule pendant quelques kilomètres, puis disparaît tout à coup sous un portail de rochers. Les plateaux de l'Herzégovine surtout sont riches en phénomènes de ce genre. Comme dans le Monténégro voisin, le sol y est percé de gouffres ou ponor, au fond desquels disparaissent les eaux de pluie. Les vallées « aveugles » et les « auges » offrent partout les traces de courants d'eau et de lacs temporaires; même, de temps en temps, pendant les saisons pluvieuses, les réservoirs souterrains débordent à la surface; mais, d'ordinaire, les habitants sont obligés de recueillir l'eau dans les citernes, ou d'aller la chercher à de grandes distances. D'ailleurs le régime hydrographique de cette contrée fendillée dans tous les sens peut changer d'année en année : tel lac indiqué sur les cartes n'existe plus, parce que les galeries intérieures de la roche se. sont dégagées des alluvions qui les obstruaient;  [201]  tel autre lac est de formation nouvelle, parce que des conduits se sont oblitérés. Rien de plus curieux que le cours de la Trebintchitza, dans l'Herzégovine occidentale. Elle paraît, disparaît, pour reparaître encore : un de ses bras, tantôt visible, tantôt caché, va s'unir à la Narenta, en traversant la plaine de Kotesi, tour à tour campagne altérée et beau lac plein de poissons. D'autres émissaires, passant par-dessous les montagnes, jaillissent au bord de la mer en magnifiques fontaines, dont l'une est la fameuse Ombla, qui se déverse dans la rade de Gravosa, au nord de Raguse. 

« Là où finissent les pierres et où commencent les arbres, là commence la Bosnie, » disaient autrefois les Dalmates ; mais déjà certaines régions bosniaques ont perdu leur végétation. Ainsi les plateaux de l'Herzégovine, de même que ceux du Monténégro et que les montagnes de la Dalmatie, sont presque entièrement dépouillés de leurs forêts; toutefois la Bosnie proprement dite est encore admirablement boisée. Près de la moitié du territoire est couverte de forets ; dans les plaines, il est vrai, les bois, où le paysan porte la hache à son gré, sont en maints endroits réduits à l'état de broussailles; mais dans la région des montagnes, les forêts, encore vierges, sont composées de grands arbres. Les principales essences d'Europe sont représentées dans ces bois magnifiques, le noyer, le châtaignier, le tilleul, l'érable, le chêne, le hêtre, le frêne, le bouleau, le pin, le sapin, le mélèze; malheureusement les spéculateurs autrichiens profitent des routes, qui commencent à pénétrer dans l'intérieur du pays, pour dévaster et détruire ces forêts, qu'il faudrait aménager avec soin. On entend rarement les oiseaux chanteurs dans ces grands bois, mais les animaux sauvages y sont nombreux : ours, sangliers et chevreuils y trouvent leur abri; on y tue tant de loups que leurs peaux sont un des articles importants du commerce de la Bosnie. Prise dans son ensemble, la contrée est d'une admirable fertilité : c'est une des terres promises de l'Europe par l'extrême fécondité de ses vallées ; peu de régions ont aussi plus de grâce champêtre. La vallée dans laquelle se trouvent les deux cités de Travnik et de Serajevo est surtout célèbre par le charme de ses paysages. En certains districts, notamment sur les frontières de la Croatie et dans le voisinage de la Save, de grands troupeaux de porcs, à peu près libres, errent au milieu des forêts de chênes : de là le nom de « pays des cochons », donné par les Turcs en dérision à toute la Basse-Bosnie. 

A l'exception des Juifs, des Tsiganes et de quelques Osmanlis, fonctionnaires, soldats et marchands, qui vivent dans les villes les plus populeuses [202] de la Bosnie, tous les habitants des Alpes illyriennes sont de race slave. Près de la frontière autrichienne, dans la Kraïna, ils se disent Croates, et le sont en effet; mais ils diffèrent à peine de leurs voisins les Serbes bosniaques et des Raïtzes ou Slaves de la Rascie, devenue actuellement le sandjak de Novibazar : leur pays est la terre classique de ces piesmas ou chants populaires dans lesquels les Slaves méridionaux trouvent le dépôt, sacré pour eux, de leurs traditions nationales. Les habitants de l'Herzégovine sont peut-être ceux qui ont le type spécial le plus caractérisé. Ils descendent, paraît-il, d'immigrants slaves, venus, au septième siècle, des bords de la Vistule; de même que leurs voisins les Monténégrins, ils ont un parler bien plus vif que les Serbes proprement dits; ils emploient aussi de nombreuses tournures de phrase particulières, et plusieurs mots italiens se sont glissés dans leur langage. 

Si les Bosniaques sont, pour la plupart, unis par l'origine, ils sont divisés par la religion, et c'est de là que provient leur état de servitude politique. Au premier abord, il semble en effet très-étonnant que les Slaves de la Bosnie n'aient pas réussi, comme leurs frères Serbes, à secouer le joug des Ottomans. Ils sont beaucoup plus éloignés de la capitale de l'empire, et leurs vallées sont d'un accès bien autrement difficile que les campagnes de la Serbie. Leur pays tout entier peut être comparé à une immense citadelle, dont le mur le plus élevé se dresse précisément au midi, comme pour défendre l'entrée aux Osmanlis. Une fois ce rempart escaladé, il faudrait forcer successivement chaque défilé de rivière, gravir chacune des crêtes parallèles des monts; en mille endroits, quelques hommes devraient suffire pour forcer à la retraite des bataillons entiers. Le climat lui-même devrait servir à protéger la Bosnie contre les Turcs, car il diffère beaucoup de celui du reste de la Péninsule; les pentes inclinées vers le nord et les barrières de montagnes, qui arrêtent au passage les tièdes courants atmosphériques, donnent à la Bosnie une température bien plus froide que ne le comporte la latitude de la contrée. Et pourtant, malgré les avantages que présentent le sol et le climat au point de vue de la défense, toutes les tentatives de révolte qu'on a faites contre les Turcs ont lamentablement échoué. C'est que les musulmans ci les chrétiens bosniaques sont ennemis les uns des autres, et que, parmi les chrétiens eux-mêmes, les catholiques grecs, régis par leurs popes, et les catholiques de Rome, qui obéissent aveuglément à leurs prêtres franciscains, se détestent et se trahissent mutuellement. Étant divisés, ils sont forcément asservis et l'abjection de la servitude les a rendus pires que leurs oppresseurs. 

BOSNIAQUES MUSULMANS ET CHRÉTIENS. 

Les musulmans de la Bosnie, qui se donnent à eux-mêmes le nom de  [203] Turcs, repoussé comme désobligeant par les Osmanlis du reste de l'empire, ne sont pas moins Slaves que les Bosniaques des deux confessions chrétiennes, et comme eux ils ne parlent que le serbe, quoiqu'un grand nombre de mots turcs se soient glissés dans leur idiome. Ce sont les descendants des seigneurs qui se convertirent à la fin du quinzième siècle, et surtout au commencement du seizième, afin de conserver leurs privilèges féodaux. Parmi leurs ancêtres, les « Turcs » de Bosnie comptent aussi nombre de brigands fameux qui se hâtèrent de changer de religion pour continuer sans péril leur métier de pillards ; enfin les serviteurs immédiats des chefs durent se convertir de force. L'apostasie donna aux seigneurs plus de pouvoir sur le pauvre peuple qu'ils n'en avaient eu jusqu'alors; la haine de caste s'ajoutant à la haine religieuse, ils dépassèrent bientôt en fanatisme les Turcs mahométans et réduisirent les paysans chrétiens à un véritable esclavage : on montre encore, près d'une porte de Serajevo, le poirier sauvage où les notables de l'endroit allaient de temps en temps se donner le plaisir de pendre quelque malheureux raya. Beys ou spahis, les Bosniaques mahométans forment l'élément le plus rétrograde de la vieille Turquie, et maintes fois, notamment en 1851, ils se sont révoltés pour maintenir dans toute sa violence leur ancienne tyrannie féodale. Comme cité musulmane, Serajevo, placée directement sous la protection de la sultane-mère, jouissait de privilèges exorbitants : elle formait un Etat dans l'État, plus ennemi des chrétiens que la Sublime Porte. 

Encore de nos jours, les musulmans bosniaques possèdent beaucoup plus que leur part proportionnelle des propriétés foncières. Le sol est divisé en spahiliks ou fiefs musulmans, qui se transmettent, suivant l'usage slave, non par droit d'aînesse, mais indivisiblement à tous les membres de la famille; ceux-ci choisissent pour chef, soit le plus âgé d'entre eux, soit le plus brave, lorsqu'il s'agit de marcher au combat. Quant aux paysans chrétiens, ils sont obligés de peiner pour la communauté musulmane, non plus comme serfs, mais comme journaliers travaillant au mois ou à la lâche; les plus fortunés ont une certaine i)art dans les bénéfices de l'association, mais ils en ont à supporter proportionnellement les plus grandes charges. Il est donc tout naturel que beaucoup de chrétiens, comme les Juifs en d'autres pays, aient fui l'agriculture pour se livrer au trafic; presque tout le commerce se trouve entre les mains des catholiques grecs et romains de l'Herzégovine et de leurs coreligionnaires étrangers de l'Autriche slave. Les Juifs espagnols, groupés en communautés dans les villes principales, font aussi leur trafic ordinaire de petit négoce et de prêts sur hypothèques. De tous les Israélites réfugiés d'Espagne ce sont [204] probablement ceux qui se sont le moins laissé entamer par le milieu qui les entoure : ils parlent toujours espagnol entre eux et prononcent le nom de leur ancienne patrie avec une tendresse de fils. 

Actuellement le nombre des musulmans de Bosnie n'est guère que le tiers de la population totale; il paraît que l'élément mahométan reste stationnaire, si même il ne diminue, tandis que l'élément chrétien ne cesse d'augmenter par la fécondité plus grande des familles. D'après quelques auteurs, la rareté relative des enfants dans les maisons musulmanes devrait être attribuée aux avortements, qui se pratiquent sans remords dans les familles de Bosniaques converties au Coran. Il semble étonnant que cette pratique déplorable puisse être assez commune pour expliquer la grande différence d'accroissement qui existe entre les deux groupes de population. On se demande s'il ne faudrait pas voir plutôt dans ce phénomène l'effet du bien-être relatif des musulmans et de la prudence que leur impose leur condition de propriétaires (1). 

Du reste, les Bosniaques de toute secte et de toute religion possèdent les mêmes qualités naturelles que les autres Serbes leurs frères, et tôt ou tard, quelle que doive être leur destinée politique, ils s'élèveront, comme peuple, au même niveau d'intelligence et de valeur. Ils sont francs et hospitaliers, braves au combat, travailleurs, économes, portés à la poésie, solides dans leurs amitiés, constants en amour; les mariages sont respectés, et même les Bosniaques musulmans repoussent la polygamie que leur permet le Coran; ceux de l'Herzégovine ne tiennent pas non plus leurs épouses enfermées, et dans nombre de villages toutes les maisons ont une porte de derrière, afin que les femmes puissent « voisiner » sans passer dans la rue; il est vrai que dans la Bosnie du Nord les musulmanes sont tellement empaquetées dans des linceuls blancs qu'elles ressemblent à des fantômes; leurs yeux mêmes sont à demi voilés, de sorte qu'elles voient au plus à trois pas devant elles. En dépit de leurs bonnes qualités, que de barbarie, que d'ignorance, de superstitions et de fanatisme subsistent à la fois chez les chrétiens et les mahométans! D'incessantes guerres, la tyrannie d'un côté, la servitude de l'autre, ont ensauvagé leurs mœurs; le manque de routes, 

(1) Population de la Bosnie en 1872 (d'après Blau) : 

                                                        Bosnie.      Herzégovine.   Rascie.   Ensemble

Chrétiens. Catholiques grecs          360,000    130,000    100,000       590,000

Chrétiens    Catholiques romains     122,000    42,000       ----             164,000

Musulmans                                       300,000     55,000       23,000      378,000

Tsiganes                                               8,000        2,500        1,800         12,300

Juifs                                                     5,000            500           200          5,700

Total   1,150,000 

BOSNIAQUES ET VILLES DE LA BOSNIE. 

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les forêts et les rochers de leurs montagnes les ont tenus éloignés de toute influence civilisatrice. Ils n'ont presque point d'écoles; çà et là quelques couvents en tiennent lieu : mais que peuvent apprendre les enfants auprès de moines qui ne savent rien eux-mêmes, si ce n'est chanter des hymnes? Aux portes mêmes de la ville de Sarajevo se trouve une grotte que le peuple croit être une « retraite des nymphes ». Enfin le raki ou slivovitza, dont les Bosniaques font une énorme consommation, a contribué à les maintenir dans leur état d'abrutissement : on a calculé que les habitants de la Bosnie, y compris les enfants et les femmes, boivent en moyenne chacun cent trente litres d'eau-de-vie de prunes par an. 

On s'étonne que, dans un pays encore aussi barbare, il existe des cités fort actives; mais la contrée est tellement riche en productions naturelles, qu'un certain commerce intérieur a dû se développer ; isolées comme elles le sont, les populations de la Bosnie doivent se suffire à elles-mêmes, moudre leur propre grain au moyen de moulins à hélice, depuis longtemps inventés par eux, fabriquer leurs propres armes, leurs étoffes, leurs instruments en fer; de là un certain mouvement industriel dans les villes les mieux placées comme marchés d'approvisionnement, surtout dans la capitale, Serajevo ou Bosna-Seraï, et dans l'ancien chef-lieu, la charmante cité de Travnik, si pittoresquement bâtie en amphithéâtre au pied de son ancien château. Banjalouka, qu'une voie ferrée réunit à la frontière autrichienne, a quelque commerce d'échange avec la Croatie; Touzla extrait le sel de ses sources abondantes; Zvornik, qui surveille la frontière serbe, est un lieu d'entrepôt pour les deux pays limitrophes; Novibazar commerce avec l'Albanie; Mostar, Trebinjé importent quelques denrées du littoral dalmate. D'ailleurs ce n'est pas seulement l'appel de l'industrie et du commerce qui a peuplé ces villes, l'insécurité des campagnes y a aussi, contribué pour une forte part. Il n'est pas dans toute l'Europe, à l'exception de l'Albanie voisine et des régions polaires de la Scandinavie et de la Russie, une seule région qui soit aussi rarement visitée que le pays des Bosniaques, et cet isolement ne cessera point, tant que le chemin de fer international de Zagreb à Salonique et à Constantinople n'aura pas fait de cette contrée l'une des grandes routes des nations (1). 

(1) Villes principales de la Bosnie, avec leur population approximative < 

Serajevo 50,000 hab.       Novibazar 9,000 hab. 

Banjalouka 18,000          Trebinjé 9,000 » 

Zvornik 14,000                Mostar 9, 000 » 

Travnik 12,000                Touzla 7,000