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Catégorie : Géographie
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Extrait de Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, 1876. A l'époque où Reclus écrit, les territoires sont turcs. La Bulgarie bénéficiait d'une grande autonomie, et proclama son indépendance en 1908.

VI. LES BALKHANS, LE DESPOTO-DAGH ET LE PAYS DES BULGARES 

Le plateau central de la Turquie, que dominent à l'ouest les hautes cimes du Skliar, est une des régions les moins étudiées de la Péninsule, bien que ce soit précisément la contrée où viennent se croiser les routes diagonales de Thrace en Bosnie et de la Macédoine au Danube. Ce plateau de la Mœsie supérieure, ainsi désigné par les géographes à défaut d'un nom local, est une vaste table granitique, d'une élévation moyenne de six cents mètres; plusieurs planinas ou chaînes de montagnes, d'un effet peu grandiose à cause de la hauteur du piédestal qui les porte, en accidentent la surface; çà et là se dressent quelques coupoles de trachyte, restes d'anciens volcans. Jadis de nombreux lacs emplissaient toutes les dépressions du plateau, lis ont été graduellement comblés par les alluvions ou vidés par les rivières qui en traversent le bassin, mais on en reconnaît encore parfaitement les contours. Parmi ces fonds lacustres, transformés en fertiles campagnes, il faut citer surtout les plaines de Nich, de Sofia, d'Ichtiman. 

Le groupe superbe des montagnes syénitiques et porphyriques de Vitoch forme le bastion oriental du plateau de la Mœsie. C'est immédiatement à l'est que s'ouvre la profonde vallée de l'Isker, qui, plus bas, traverse le bassin de Sofia et perce toute l'épaisseur des Balkhans pour aller se jeter dans le Danube. Naguère encore on croyait que le Vid, autre tributaire du grand fleuve, passait également d'oulre en outre à travers les Balkhans, et sur la plupart des cartes cette percée imaginaire est soigneusement figurée; mais, ainsi que le voyageur Lejean l'a constaté le premier, le Vid prend tout simplement sa source sur le versant danubien des monts. La haute vallée de l’Isker et le bassin de Sofia peuvent être considérés comme le véritable centre géographique de la Turquie d'Europe. Sofia est précisément le point où convergent, par les passages les plus faciles, le chemin du bas Danube par la vallée de l'Isker, celui de la Serbie par la Morava, ceux de la Thrace et de la Macédoine par la Maritza et le Sirymon. Aussi le premier Constantin, frappé des grands avantages que présentait Sardica, la Sofia de nos jours, se demanda-t-il s'il n'y transférerait pas le siège de son empire. S'il eût fait choix de Sofia au lieu de Byzance, le cours de l'histoire eût été notablement changé. 

BALKHANS. 

Les Turcs donnent le nom de Balkhans à toutes les chaînes el à tous les [207] massifs de la Péninsule, quelles que soient leur forme et leur direction ; mais les géographes ont pris l’habitude de n'appliquer ce nom qu'à l'Hermus des anciens. Ce rempart de hauteurs commence à l'est du bassin de Sofia. Il ne constitue point une chaîne de montagnes dans le sens ordinaire du mot ; il forme plutôt une espèce de haute terrasse doucement inclinée, ou s'abaissant par gradins vers les plaines danubiennes, tandis que sur le versant méridional elle présente une déclivité rapide : on dirait que de ce côté le plateau s'est effondré. Les Balkhans n'offrent donc l'apparence d'une chaîne que sur une seule de leurs faces. D'ailleurs, même vu des plaines et des anciens bassins lacustres qui s'étendent au sud, le profil de ses crêtes paraît très-faiblement ondulé; on n'y remarque point de brusques saillies ni de pyramides rocailleuses; les cimes se développent en croupes allongées sur tout l'horizon du nord. Les monts porphyriques de Tchatal, qui se dressent au sud de la chaîne principale, entre Kezanlik et Slivno, font seuls exception à cette douceur de contours; quoique inférieurs en élévation aux sommets des Balkhans, ils étonnent par leurs parois abruptes, [208] leurs crêtes déchiquetées, leur chaos de rochers amoncelés. Le contraste est grand entre ce puissant massif de roches éruptives et les coteaux de marnes calcaires qui se groupent à l'entour. 

L'uniformité des pentes septentrionales du Balkhan est telle, qu'en maints endroits on peut s'élever jusqu'à la croupe la plus haute sans avoir encore vu les montagnes. Lorsque l'Haemus sera déboisé, si, par malheur, les populations ont l'inintelligence de couper les forêts des hauteurs, ses pentes et ses ondulations perdront singulièrement de leur charme; mais, avec la parure de végétation qui l'embellit encore, le haut Balkhan est parmi les contrées les plus gracieuses de la Turquie. Des eaux courantes ruissellent dans tous les vallons, au milieu de pâturages aussi verts que ceux des Alpes; les villages, assez nombreux, sont ombragés par les hêtres et les chênes; l'aspect des monts est partout souriant; ainsi que le dit un voyageur, la nature est vraiment « paradisiaque ». En revanche, les plaines qui s'étendent vers le Danube sont nues, désolées; on n'y voit pas un arbre. Manquant de bois de chauffage, n'ayant pour tout combustible que de la bouse de vache séchée au soleil, les indigènes sont obligés de se creuser des tanières dans le sol, afin de passer plus chaudement l'hiver. 

Du bassin de Sofia à celui de Slivno, le noyau des Balkhans est formé de roches granitiques, mais les diverses terrasses en gradins qui vont en s'abaissant vers le Danube offrent toute une série d'étages géologiques, depuis les terrains de transition jusqu'aux formations quaternaires. Les diverses roches de l'époque crétacée sont celles qui occupent le plus de largeur dans cette région de la Bulgarie ; ce sont également celles que les rivières descendues des Balkhans découpent de la manière la plus pittoresque en cirques et en défilés. D'anciennes forteresses gardent les passages de toutes ces vallées, et des villes sont assises à leur débouché dans la plaine. Tirnova, l'antique cité des tsars de Bulgarie, est la plus remarquable de ces vieilles citadelles de défense entre la plaine et la montagne. A son issue des Balkhans, la Iantra se déroule, comme un ruban qui flotte, en sept méandres ployés et reployés, au-dessus desquels s'élèvent de hautes falaises en amphithéâtre et deux îles de rochers, jadis hérissées de murailles et de tours. Les maisons de la ville recouvrent les talus et s'allongent en faubourgs à la base des rochers abrupts. 

Sur le versant septentrional des Balkhans, on remarque un singulier parallélisme entre tous les accidents du sol : croupes des grandes montagnes, cimes des chaînons secondaires, limites des formations géologiques, lignes de failles où se produisent les méandres des rivières, enfin le cours du Danube lui-même affectent la même direction régulière de l'ouest à l'est. 

BALKHANS ET DOBROUDJA. 

[209] Par suite, chacune des vallées parallèles qui descendent des Balkhans offre à peu près mêmes gorges, mêmes bassins, mêmes séries de méandres; les populations y sont distribuées de la même manière; les villes et les villages y occupent des positions analogues. La vallée du Lom présente seule une exception remarquable : elle débouche dans celle du Danube à Roustchouk, après avoir coulé du sud-est au nord-ouest. Les vergers, les charmants jardins de ses bords sont limités des deux côtés par des parois calcaires d'une trentaine de mètres de hauteur moyenne, dont la blancheur éblouit à travers la verdure. 

La symétrie générale serait presque complète dans la Turquie du nord, si le petit groupe des collines arides, presque inhabitées, de la Dobroudja ne forçait le Danube à faire un brusque détour, avant d'entrer dans la mer Noire. Ces hauteurs, dont quelques sommets dépassent 500 et même 400 mètres, prennent un aspect d'autant plus grandiose qu'elles s'élèvent au milieu des îles et des marécages du delta danubien; à première vue, le voyageur leur donnerait une altitude beaucoup plus considérable. Il est probable qu'à une époque géologique antérieure, lorsque le niveau de la mer Noire était tout autre qu'il n'est aujourd'hui, le Danube passait au sud du massif de la Dobroudja, dans cette dépression de Kustendjé que l'on a utilisée pour y construire le premier chemin de fer inauguré en Turquie. Il est certain toutefois que, dans la période actuelle, le fleuve n'a pu se déverser par l'isthme de la Dobroudja, car, si des marécages en occupent la plus grande partie, le seuil de séparation s'élève au moins à une trentaine de mètres et la formation géologique en est déjà ancienne. Les Romains, craignant que les barbares ne pussent facilement se cantonner dans ce coin reculé de leur empire, avaient profité de la dépression méridionale de la contrée pour y construire une de ces lignes de fortifications que l'on appelle « Val de Trajan » dans tout l'Orient danubien. Des restes de murs, des fossés, des forts, des camps retranchés sont encore parfaitement visibles au bord des marécages et sur les pentes qui les dominent. Cette région de la Dobroudja était le « pays sauvage, la terre hyperboréenne », où le poëte Ovide, exilé de Rome, pleurait les splendeurs de la grande cité. Le port de Tomis, lieu de son bannissement, est devenu la ville de Constantiana, la Kustendjé de nos jours. 

Au bord du golfe de Bourgas, qui forme la partie la plus occidentale de la mer Noire, se dressent de belles montagnes de porphyres éruptifs qui se terminent par le superbe cap d'Émineh, et que l'on a souvent considérées comme le prolongement oriental des Balkhans, mais à tort. En réalité, elles sont un groupe distinct, comme le massif de la Dobroudja; l'ancien bassin [210] lacustre de Karnabat, où l'on construit maintenant une ligne de chemin de fer, les sépare du système de l'Haemus. De même les plateaux et les monts granitiques de Toundcha et de Strandcha, qui dominent au nord la grande plaine de la Thrace, sont en réalité des fortifications indépendantes. Les Balkhans méridionaux n'ont de ramifications et de contre-forts que du côté de l'ouest, où ils se rattachent aux massifs du Rhodope par les monts d'Ichtiman, les divers groupes de Samakov, si riches en minerais de fer et en sources thermales, et d'autres chaînons transversaux. Dans son ensemble, tout le bassin supérieur de la rivière Maritsa, entre le Balkhan et le Rhodope, a la forme d'un triangle allongé, dont le sommet, pointant vers la plaine de Sofia, indique la jonction des deux systèmes. Des lacs, remplacés par des fonds d'une merveilleuse fertilité, occupaient autrefois le grand espace triangulaire et les cavités latérales. Les cols de séparation, au sommet du triangle , sont naturellement des points stratégiques et commerciaux d'une extrême importance. L'un d'eux, où l'on voit encore les ruines d'une célèbre « porte de Trajan » et qui en garde toujours le nom, servait de passage à la grande voie militaire des Romains, et c'est là aussi que la principale ligne de fer franchira h seuil, entre les deux versants de la Péninsule. Là est le vrai portail de Constantinople, et depuis les temps les plus reculés de l'histoire les peuples ont combattu pour en avoir la possession. Des buttes tumulaires qui parsèment en grand nombre les vallées avoisinantes témoignent des luttes qui ont eu lieu dans ce pays des Thraces. Les monts Rhodope entre-croisent leurs rameaux avec ceux des Balkhans, et le passage le plus bas qui les sépare, celui de Dubnitsa, dépasse encore la hauteur d'un kilomètre. Le Rilo-Dagh, qui est le massif le plus élevé du Rhodope, en occupe précisément l'extrémité septentrionale et forme, suivant l'expression de Barth, « l'omoplate » de jonction. Il dresse à près de 3,000 mètres, bien au-dessus de la zone de végétation forestière, les dents, les aiguilles, les pyramides rocheuses de son pourtour et les tables mal nivelées de son plateau suprême, si différentes des croupes allongées des Balkhans. Mais, au bas de l’amphithéàtre imposant des grandes cimes nues, les sommets secondaires sont revêtus d'une belle végétation de sapins, de mélèzes, de hêtres, s'étalant en forêts, retraites des ours et des chamois, ou se disséminant en bosquets entremêlés de cultures; dans les vallons, des prairies, des vignobles et des groupes de chênes entourent les villages. De nombreux couvents, aux dômes pittoresques, sont épars sur les pentes : de là le nom turc de Despoto-Dagh ou de « mont des Curés » sous lequel on désigne généralement l'ancien Rhodope. 

MONTAGNES DES PAYS BULGARES. 

Le Rilo-Dagh, célèbre aussi par ses riches monastères de Rilo ou Rila, a tout à fait  [211] l'aspect d'un massif des Alpes suisses. En hiver et au printemps, les nuages de la Méditerranée lui apportent une grande quantité de neige; mais en été ces nuages se déversent seulement en pluies, qui font disparaître rapidement les restes d'avalanches des flancs de la montagne. Le spectacle de ces orages soudains est des plus remarquables. Dans l'après-midi, les brumes qui voilaient les hauts sommets s'épaississent peu à peu, et les lourdes nues cuivrées s'amassent sur les. pentes. Vers trois heures, ils fondent en pluie; on les voit s'amincir graduellement : une cime se montre à travers une déchirure des vapeurs, puis une autre, puis une autre encore; enfin, quand le soleil va disparaître, l'air s'est purifié de nouveau, et les monts s'éclairent des reflets du couchant. 

Au sud du Rilo-Dagh s'élève le massif de Perim ou Perin, qui lui est à peine inférieur en altitude : c'est l'antique Orbelos des Grecs et l'une de ces nombreuses montagnes où l'on montre encore les anneaux auxquels fut amarrée l'arche de Noé, quand s'abaissèrent les eaux du déluge; les musulmans s'y rendent en pèlerinage pour contempler ce lieu vénérable. Là est, du côté du sud, le dernier grand sommet du Rhodope. Au delà, la hauteur moyenne des monts s'abaisse rapidement, et, jusqu'aux bords de la mer Egée, ne dépasse guère 1000 et 1200 mètres. Par contre, l'ensemble des massifs granitiques dont se compose le système s'étend sur une énorme largeur, des plaines de la Thrace aux montagnes de l'Albanie Des groupes d'anciens volcans, aux puissantes nappes de trachyte, accroissent encore l'étendue de la région montagneuse dépendant du Rhodope. Les fleuves qui descendent des plateaux du centre de la Turquie n'ont pu gagner la mer Egée qu'en sciant ces granits et ces laves par de profondes coupures : telle est, par exemple, la fameuse « Porte de Fer » du Vardar, devenue si célèbre sous son nom de Demir-Kapu, que jadis la plupart des cartes la marquaient au centre de la Turquie comme une ville considérable. 

A l'ouest du Vardar, l'Axios des anciens Grecs, les massifs de montagnes cristallines, qui vont se rattacher aux systèmes du Skhar et du Pinde par des chaînons transversaux, prennent un aspect tout à fait alpin par la hauteur de leurs pics, neigeux pendant une grande partie de l'année. Ainsi le Gornitchova ou Nidjé, au nord des monts de la Thessalie, se dresse à 2000 mètres; le Peristeri, dont la triple cime et les croupes blanches, « semblables aux ailes éployées d'un oiseau, » s'élèvent immédiatement au-dessus de la ville de Monastir ou Ritolia, est plus haut encore. Ces divers massifs de l'antique Dardanie entourent des plaines circulaires ou elliptiques d'une grande profondeur, ouvertes comme de [212] véritables gouffres au milieu de l'amphithéâtre des rochers : le plus remarquable est le bassin de Monastir, que le géologue Grisebach compare à un de ces énormes cratères découverts par le télescope à la surface de la lune. Presque toutes ces plaines ont gardé quelques marécages ou même un reste des lacs qui s'y étalaient autrefois ; le plus grand est le lac d'Ostrovo. Celui de Castoria ressemble à la coupe emplie d'un volcan : au milieu s'élève une butte calcaire, reliée au rivage par un isthme où se groupent les pittoresques constructions d'une ville grecque. 

D'après Viquesnel et Hochstetter, il ne se trouverait de boues glaciaires dans aucun de ces anciens bassins lacustres, et les flancs des montagnes qui les dominent ne présenteraient nulle part les traces du passage d'anciens fleuves de glace. Chose curieuse, tandis que tant de chaînes peu élevées, comme les Vosges et les monts d'Auvergne, ont eu leur période glaciaire, ni le Peristeri, ni le Rilo-Dagli, ni les Balkhans, sous une latitude à peine plus méridionale que les Pyrénées , n'auraient eu leurs ravins remplis par des glaciers mouvants ! Ce serait là un phénomène des plus remarquables dans l'histoire géologique de l'Europe (1). 

(1) Altitudes probables du pays des Bulgares, d'après Hochstetter, Viquesnel, Boue, Barth, etc. 

Vitoch   2,462 mètres. 

Balkhans, en movyenne   1,700

Tchatal  1,100

Dobroudja  500 

l'oile de Trajan  800 

Col de Dubnilsa  1,085

Pointe de Lovnitsa (Kilo-Dagh)  2,900 

Perim-Dagh  2,400 mètres. 

Gornitchova ou Nidjé  2,000 

Peristeri 2,348 

Bassin de Sofia 522

Bassin de Monastir 555 

Lac d'Ostrovo 514 

Lac de Castoria 624 

Les fleuves proprement dits de la Péninsule coulent tous dans la région bulgare de l'Haemus et du Rhodope. La Bosnie n'a que de petites rivières parallèles s'écoulent vers la Save, l'Albanie n'a que des torrents à défilés sauvages, comme le Drin; les seuls cours d'eau de la Turquie que l'on puisse comparer aux fleuves tranquilles de l'Europe occidentale, la Maritsa, le Strymon ou Karasou, le Vardar, l'Indjé-Karasou, descendent du versant méridional des Balkhans et des massifs cristallins appartenant au système du Rhodope. D'ailleurs le régime n'en a pas été suffisamment étudié ; on n'a pas encore évalué la quantité d'eau qu'ils déversent dans la mer et l'on n'a su les utiliser en grand ni pour la navigation ni pour l'arrosement des campagnes. Ils ont tous pour caractère commun de traverser des fonds d'anciens lacs, qui ont été graduellement changés par les alluvions en plaines d'une extrême fertilité. 

FLEUVES DE LA BULGARIE ET DELTA DU DANUBE. 

Le travail de comblement continue de s'accomplir sous nos  [215] yeux dans la partie inférieure de ces vallées fluviales : dans toutes s'étalent de vastes marais et même des lacs profonds qui se rétrécissent peu à peu et d'où l'eau du fleuve sort purifiée. D'après quelques auteurs, un de ces lacs, le Tachynos, que traverse le Strymon immédiatement avant de se jeter dans la mer Egée, serait le Prasias d'Hérodote, si fréquemment cité par les archéologues; ses villages aquatiques n'étaient autres, en effet, que des « palafittes » semblables à ceux dont on a trouvé les traces sur les bas-fonds de presque tous les lacs de l'Europe centrale. 

Au nord de la Dobroudja bulgare, le Danube poursuit une œuvre géologique en comparaison de laquelle les travaux de la Maritsa, du Strymon, du Vardar, sont presque insignifiants. Chaque année ce fleuve puissant, qui verse dans la mer près de deux fois autant d'eau que toutes les rivières de la France, entraîne aussi des troubles en quantités (elles, qu'il pourrait s'en former annuellement un territoire d'au moins six kilomètres carrés de surface sur dix mètres de profondeur. Cette masse énorme de sables et d'argiles se dépose dans les marais et sur les rivages du delta, et quoiqu'elle se répartisse sur un espace très-considérable, cependant le progrès annuel des bouches fluviales est facile à constater. Les anciens, qui avaient observé ce phénomène, craignaient que le Pont-Euxin et la Propontide ne se transformassent graduellement en mers basses, semées de bancs de sable, comme les Palus-Maeotides. Les marins peuvent être rassurés, du moins pour la période que traverse actuellement notre globe, car si l'empiétement des alluvions continue dans la même proportion, c'est après un laps de six millions d'années seulement que la mer Noire sera comblée; mais dans une centaine de siècles peut-être l'îlot des Serpents, perdu maintenant au milieu des flots marins, fera partie de la terre ferme. Lorsqu'on aura mesuré l'épaisseur des terrains d'alluvion que le Danube a déjà portés dans son delta, on pourra, par un calcul rigoureux, évaluer la période qui s'est écoulée depuis que le fleuve, abandonnant une bouche précédente, a commencé le comblement de ces parages de la mer Noire. 

D'ailleurs la grande plaine triangulaire dont le Danube a fait présent au continent n'est encore qu'à demi émergée; des lacs, restes d'anciens golfes dont les eaux salées se sont peu à peu changées en eaux douces, des nappes en croissant, méandres oblitérés du Danube, des ruisseaux errants qui changent à chaque crue du fleuve, font de ce territoire une sorte de domaine indivis entre le continent et la mer; seulement quelques terres plus hautes, anciennes plages consolidées par l'assaut des vagues marines, se redressent çà et là au-dessus de la morne étendue des boues et des roseaux et portent des bois épais 4e chines, d'ormes et de hêtres, Des bouquets de saules [216] bordent de distance en distance les divers bras de fleuve qui parcourent le delta en longues sinuosités, déplaçant fréquemment leur cours. Il y a dix-huit cents ans, les bouches étaient au nombre de six; il n'en existe plus que trois aujourd'hui. 

DELTA DU DANUBE. 

Après la guerre de Crimée, les puissances victorieuses donnèrent pour limite commune à la Roumanie et à la Turquie le cours du bras septentrional, celui de Kilia, qui porte à la mer plus de la moitié des eaux danubiennes. Le sultan est ainsi devenu maître de tout le delta, dont la superficie est d'environ 2,700 kilomètres carrés; en outre, il possède celle des embouchures qui, de nos jours, donne seule de la valeur à ce vaste territoire. En effet, la Kilia est barrée à son entrée par un seuil de sables trop élevé pour que les navires, même ceux d'un faible tirant d'eau, osent s'y hasarder. La bouche méridionale, celle de Saint-George ou Chidriliis, est également inabordable. C'est la bouche intermédiaire, connue sous le nom de Soulina, qui offre la passe la plus facile, celle que depuis un temps immémorial pratiquaient tous les navires. Cependant le canal de la Soulina serait également interdit aux gros bâtiments de commerce, si l'art de l'ingénieur [217] n'en avait singulièrement amélioré les conditions d'accès. Naguère la profondeur de l'eau ne dépassait guère deux mètres sur la barre pendant les mois d'avril, de juin et de juillet, et lors des crues elle était seulement de trois et quatre mètres. Au moyen de jetées convergentes, qui conduisent l'eau fluviale jusqu'à la mer profonde, on a pu abaisser de trois mètres le seuil de la barre, et des bâtiments calant près de six mètres peuvent en toute saison passer sans danger. Nulle part, si ce n'est en Ecosse, à l'embouchure de la Clyde, l'homme n'a mieux réussi à discipliner à son profit les eaux d'une rivière. La Soulina est devenue un des ports de commerce les plus importants de l'Europe et en même temps un havre de refuge des plus précieux dans la mer Noire, si redoutée des matelots à cause de ses bourrasques soudaines. Il est vrai que ce grand travail d'utilité publique n'est point dû à la Turquie, mais à une commission européenne exerçant à la Soulina et sur toute la partie du Danube située en aval d'Isaktcha |une sorte de souveraineté. C'est un syndicat international ayant son existence politique autonome, sa flotte, son pavillon, son budget, et, cela va sans dire, ses emprunts et sa dette. Le delta danubien se trouve ainsi pratiquement neutralisé au profit de toutes les nations d'Europe (1). 

Le vaste espace quadrangulaire occupé par les systèmes montagneux de l'Hœmus et du Rhodope et limité au nord par le Danube, environ la moitié de la Turquie, est le pays des Bulgares. Quoique le nom de Bulgarie soit appliqué officiellement au seul versant septentrional des Balkhans, la véritable Bulgarie s'étend sur un territoire au moins trois fois plus considérable. Des bords du Danube inférieur aux versants du Pinde, tout le sol de la Péninsule appartient aux Bulgares, sauf pourtant les îlots et les archipels ethnologiques où vivent des Turcs, des Valaques, des Zinzares ou des Grecs. 

(1) Mouvement du port de Soulina, en 1875... 1,870 navires chargés, jaugeant 552,000 tonneaux. Valeur des exportations de céréales  125,000,000 fr.

Au moyen âge, ils occupaient un territoire beaucoup plus vaste encore, [218] puisque l'Albanie tout entière se trouvait dans les limites de leur royaume. Leur capitale était la ville d'Okrida. 

Quelle est donc celte race qui, par le nombre et l'étendue de ses domaines, est certainement la première de la péninsule turque? Ceux que les Byzantins appelaient Bulgares et qui, dès la fin du cinquième siècle, vinrent dévaster les plaines de la Thrace, ces hideux ravageurs dont le nom, légèrement modifié, est devenu un terme d'opprobre dans les jargons de nos langues occidentales, étaient probablement de race ougrienne comme les Huns; leur langue était analogue à celle que parlent actuellement les Samoyèdes, et l'on pense qu'ils étaient les proches parents de ces peuplades misérables de la Russie polaire. Toutefois, depuis que ces conquérants farouches ont quitté les bords du Volga, auquel, suivant quelques auteurs, leurs ancêtres auraient dû leur nom, ils se sont singulièrement modifiés, et c'est en vain qu'on chercherait à découvrir chez eux les traces de leur ancienne origine. De Touraniens qu'ils étaient, ils sont devenus Slaves, comme leurs voisins les Serbes et les Busses. 

La slavisation rapide des Bulgares est un des phénomènes ethnologiques les plus remarquables qui se soient opérés pendant le moyen Age. Dès le milieu du neuvième siècle, tous les Bulgares comprenaient le serbe, et, bientôt après, ils cessèrent de parler leur propre langue. A peine trouve-t-ou encore quelques mots chazares dans leur idiome slave; ils parlent toutefois moins correctement que les Serbes, et leur accent est plus rude; n'ayant ni littérature ni cohésion politique, ils n'ont pu fixer leur langue et lui donner un caractère distinctif; c'est dans le district de Kalofer, au sud du Balkhan, que leur idiome a, dit-on, le plus de pureté. D'après quelques auteurs, la prodigieuse facilité d'imitation qui distingue les Bulgares suffirait il expliquer leur transformation graduelle en un peuple slavisé; mais il est beaucoup plus simple de supposer que, dans leurs flux et reflux de migrations et d'incursions guerrières, les Serbes conquis et les Bulgares conquérants se sont mélangés intimement, les premiers donnant leurs mœurs, leur langue, leurs traits distinctifs et les seconds imposant leur nom de peuple, quoi qu'il en soit, il est certain que les populations de la Bulgarie font maintenant partie du monde slave. Avec les Rasces, les Bosniaques et les Serbes encore soumis à la domination turque, elles assurent à l'élément yougoslave une grande prépondérance ethnologique dans la Turquie d'Europe. Si l'hégémonie de l'empire devait appartenir aux plus nombreux, c'est aux Serbo-Bulgares qu'elle reviendrait, et non point aux Grecs, ainsi qu'on le croyait naguère. 

BULGARES. 

En général, les Bulgares sont plus petits que leurs voisins les Serbes, trapus,  [221] fortement bâtis, portant une tête solide sur de larges épaules. Beaucoup de voyageurs, entre autres Lejean, Breton lui-même, leur ont trouvé une ressemblance frappante avec les paysans de la Bretagne. En certains districts, notamment aux environs de Philippopoli, ils se rasent la chevelure, à l'exception d'une queue qu'ils laissent croître et tressent soigneusement à la façon des Chinois. Les Grecs, les Valaques se moquent d'eux, et mainte expression proverbiale les tourne en dérision comme inintelligents et grossiers. Ces moqueries sont injustes. Sans avoir la vivacité du Roumain, la souplesse de l'Hellène, le Bulgare n'en a pas moins l'esprit fort ouvert; mais l'esclavage a lourdement pesé sur lui, et dans les régions méridionales, où il est encore opprimé par le Turc, exploité par le Grec, il a l'air malheureux et triste ; au contraire, dans les plaines du Nord et dans les villages reculés des montagnes, où il a moins à souffrir, il est jovial, porté au plaisir; sa parole est vive et sa repartie des plus heureuses. C'est aussi sur le versant septentrional des Balkhans que la population, peut-être à cause de son mélange intime avec les Serbes, présente le plus beau type de visage et s'habille avec le plus de goût. Plus beaux encore sont encore les Pomaris, qui habitent les hautes vallées du Rhodope, au sud de Philippopoli. Ces indigènes parlent slave et sont considérés comme Bulgares, mais ils ne leur ressemblent point : grands, bruns de chevelure, pleins d'élan et de gaieté, enthousiastes et poètes, on serait tenté plutôt de les prendre pour les descendants des anciens Thraces, surtout s'il est vrai que leurs chants héroïques célèbrent encore un Orphée, le divin musicien, charmeur des oiseaux, des hommes et des génies. 

Pris dans leur ensemble, les Bulgares, surtout ceux de la plaine, sont un peuple pacifique, ne répondant nullement à l'idée qu'on se fait de leurs féroces ancêtres, les dévastateurs de l'empire byzantin. Bien différents des Serbes, ils n'ont aucune fierté guerrière; ils ne célèbrent point les batailles d'autrefois et même ils ont perdu tout souvenir de leurs aïeux. Dans leurs chants, ils se bornent à raconter les petits drames de la vie journalière ou les souffrances de l'opprimé, ainsi qu'il convient à un peuple soumis ; l'autorité, représentée par le gendarme, le « modeste zaptié », joue un grand rôle dans leurs courtes poésies. Le vrai Bulgare est un paysan tranquille, laborieux et sensé, bon époux et bon père, aimant le confort du logis et pratiquant toutes les vertus domestiques. Presque toutes les denrées agricoles que la Turquie expédie à l’étranger, elle les doit au travail des cultivateurs bulgares. Ce sont eux qui changent certaines parties de la plaine méridionale du Danube en de vastes champs de maïs et de blé rivalisant avec ceux de la Roumanie. Ce sont eux aussi qui, dans les campagnes d'Eski [222] Zagra, au sud du Balkhan, obtiennent les meilleures soies et le plus excellent froment de la Turquie, celui que l'on emploie toujours pour préparer le pain et les gâteaux servis sur la table du sultan. D'autres Bulgares ont fait de l'admirable plaine de Kezanlik, également située à la base de l'Hiemus, la contrée agricole la plus riche et la mieux cultivée de toute la Turquie : la ville elle-même est entourée de noyers magnifiques et de champs de rosiers d'où l'on extrait la célèbre essence, objet d'un commerce si considérable dans tout l'Orient. Enfin les Bulgares qui habitent le versant septentrional des Balkhans, entre Pirot et Tirnova, ont aussi une grande activité industrielle. Là chaque village a son travail particulier : ici l'on fabrique des couteaux, ailleurs des bijoux en métal, plus loin les poteries, les étoffes, les tapis, et partout les simples ouvriers du pays donnent la preuve de leur grande habileté de main et de la pureté de leur goût. Un remarquable esprit d'entreprise se manifeste également parmi les Bulgares méridionaux du district de Monastir ou Bitolia. Dans ces régions reculées se trouvent des villes industrielles, en premier lieu Monastir elle-même, puis Kourchova, Florina, d'autres encore. 

Ces Bulgares si pacifiques, si bien façonnés au travail et à la peine, commencent à se lasser de leur longue sujétion. Sans doute ils ne songent point à se révolter, et les quelques soulèvements qui ont eu lieu étaient le fait de quelques montagnards ou de jeunes gens revenus de Serbie ou des pays roumains avec l'enthousiasme de la liberté; mais si les Bulgares sont encore de dociles sujets, ils n'en relèvent pas moins peu à peu la tète; ils se reconnaissent les uns les autres comme appartenant à la même nationalité; ils se groupent plus solidement, s'associent pour la défense commune. Après mille ans d'oubli de soi-même, le Bulgare se retrouve et s'affirme. C'est dans l'ordre religieux qu'il a fait le premier pas pour la reconquête de sa nationalité. Lors de l'invasion des Turcs, un certain nombre de Bulgares, les plus opprimés sans doute, se firent mahométans; mais, quoique visiteurs des mosquées, la plupart n'en ont pas moins gardé la religion de leurs pères, vénérant les mêmes fontaines sacrées et croyant aux mêmes talismans. Depuis la conquête, une faible proportion de la population bulgare s'est convertie au catholicisme occidental; mais la très-grande majorité de la race appartient à la religion grecque. Naguère encore, moines et prêtres grecs jouissaient de la plus grande influence; pendant de longs siècles d'oppression, les religieux avaient maintenu les vieilles traditions de la foi vaincue ; par leur existence même, ils rappelaient vaguement un passé d'indépendance, et leurs églises étaient le seul refuge ouvert au paysan persécuté : de là le sentiment de gratitude que le peuple leur avait voué. 

BULGARES ET GRECS. 

Pourtant les  [223] Bulgares ne veulent plus être gouvernés par un clergé qui ne se donne même point la peine de parler en leur langue et qui prétend les soumettre à une nation aussi différente de la leur que le sont les Hellènes. Sans vouloir opérer de schisme religieux, ils veulent se soustraire à l'autorité du patriarche de Constantinople, comme l'ont fait les Serbes et même les Grecs du nouveau royaume hellénique : ils veulent constituer une Eglise nationale, maîtresse d'elle-même. Malgré les protestations du « Phanar », le Vatican de Constantinople, malgré la mauvaise grâce du gouvernement, qui n'aime point à voir ses peuples s'émanciper, la séparation des deux Eglises est à peu près opérée; le clergé grec a dû se retirer, môme s'enfuir de quelques villes en toute hâte. L'événement se serait accompli beaucoup plus tôt si les femmes, plus attachées que les hommes aux anciens usages, n'avaient prolongé la crise, le moindre changement dans le rite ou dans le costume du prêtre leur paraissant une hérésie lamentable. 

Quoique opérée contre les Grecs, cette révolution pacifique n'en est pas moins d'une grande portée contre les Turcs eux-mêmes. Les Bulgares, du Danube au Vardar, ont agi de concert dans une œuvre commune; en dépit de leur sujétion, ils se sont essayés, sans le savoir peut-être, à devenir un peuple. C'est là un fait qui, en donnant plus de cohésion à la population de langue slave, ne peut que tourner au détriment des maîtres osmanlis. Ceux-ci sont relativement très-peu nombreux dans les campagnes du pays bulgare qui s'étendent à l'ouest de la vallée du Lom ; mais dans les villes, surtout celles qui ont une grande importance stratégique, ils forment des communautés considérables. En outre, la plus grande partie de la Bulgarie orientale, entre le Danube et le golfe de Bourgas, est peuplée de Turcs et de Bulgares qui se sont tellement identifiés aux conquérants par la langue, le costume, les habitudes, la manière de penser, qu'il est impossible de les distinguer et qu'il faut les considérer en bloc comme les représentants de la nation turque. On n'y voit pas même un seul monastère chrétien, tandis qu'il s'y trouve plusieurs lieux de pèlerinage musulmans, en grande odeur de sainteté. C'est là que se trouve le plus solide point d'appui des Osmanlis dans toute la Péninsule; partout ailleurs les maîtres du pays ne sont que des étrangers. 

Après l'élément turc, celui qui a le plus d'importance dans les pays bulgares est l'élément hellénique. Sur le versant septentrional des Balkhans, les Grecs sont peu nombreux, et leur influence dépasse à peine celle des Allemands et des Arméniens établis dans les villes. Au sud de l’Haemus, quoiqu’en très-faible proportion relative, ils sont beaucoup plus répandus. On en voit dans chaque village un ou deux, qui vivent de négoce et pratiquent [224] tous les métiers : ce sont les hommes indispensables de la localité ; ils savent tout faire, sont prêts à tout, mettent toutes les affaires en train, animent toute la population de leur esprit. Solidaires les uns des autres et formant dans le pays une grande franc-maçonnerie, toujours curieux de savoir, ils ne manquent jamais d'acquérir une influence bien supérieure à leur importance numérique : à peine sont-ils deux ou trois, qu'ils exercent déjà le rôle d'une petite communauté. D'ailleurs ils forment aussi çà et là quelques groupes considérables au milieu des Bulgares. Ils sont nombreux à Philippopoli et à Bazardjik; dans une vallée du Rhodope, ils possèdent à eux seuls une ville assez populeuse, Stenimacho : ni Turc ni Bulgare n'ont pu s'y établir. Les vestiges d'édifices antiques et le dialecte spécial des habitants, qui contient plus de deux cents mots d'origine hellénique et cependant inconnus au romaïque moderne, prouvent bien que depuis plus de vingt siècles au moins Stenimacho est une cité grecque ; jugeant d'après une inscription en mauvais état, M. Dumont pense que ce serait une colonie de l'Eubée. 

Le rôle d'initiateurs qu'ont les Grecs dans les pays bulgares du Midi, les Roumains le remplissent partiellement dans le nord. En aval de Tchernavoda, et jusqu'à la mer, la population de la rive droite du Danube est en grande majorité composée de Valaques, devant lesquels reculent peu à peu les Turcs de ces contrées. Et tandis que de ce côté l'élément roumain ne cesse de s'accroître à l'appel du commerce, les avantages qu'offrent à l'agriculture les plaines situées à la base septentrionale des Balkhans attirent aussi dans ces régions de nombreuses colonies venues d'outre-Danube. Quoique les Bulgares eux-mêmes soient de bons agriculteurs, cependant les Valaques ne cessent d'empiéter et de gagner sur eux, comme ils le font aussi sur les Serbes, les Magyars et les Allemands dans les contrées voisines. Plus actifs, plus intelligents que les Bulgares, à la tête de familles plus nombreuses, les cultivateurs valaques « roumanisent » peu à peu les villages dans lesquels ils se sont installés. Les indigènes se laissent assimiler facilement, et dans l'espace d'une génération toute la population se trouve transformée de langue et de mœurs. 

POPULATIONS DIVERSES DE LA BULGARIE. 

Bulgares et Turcs, Grecs et Valaques, et çà et là des colonies de Serbes et d’Albanais, des communautés d'Arméniens, des groupes assez nombreux de Juifs « Spanioles », comme ceux de la Bosnie et de Salonique, les commerçants européens des cités , des colonies de Roumains Zinzares et des bandes errantes de Tsiganes, réputés musulmans, font de la contrée des Balkhans un véritable chaos de nations; néanmoins la confusion est plus grande encore dans l'étroit réduit de la Dobroudja, situé  [225] entre le Bas-Danube et la mer. Là des Tartares Nogaïs, de même origine que ceux de la Crimée, viennent s'ajouter aux représentants de toutes les races qui se trouvent en Bulgarie. Ces Tartares, non mélangés comme le sont leurs frères de sang les Osmanlis, ont assez bien conservé leur type asiatique. Quoique agriculteurs, ils ont encore des goûts nomades et se plaisent à parcourir les collines et les plaines, à la suite de leurs troupeaux. Un khan héréditaire, soumis à l'autorité du sultan, les gouverne comme aux temps où ils vivaient sous la tente. 

Après la guerre de Crimée, quelques milliers de Nogaïs, compromis par l'aide qu'ils avaient fournie aux alliés, quittèrent leur beau pays de montagnes et vinrent se grouper en colonies à côté de leurs compatriotes tartares de la Dobroudja. Par contre, environ dix mille Bulgares de la contrée, s'effrayant à la vue de ces Nogaïs de la Crimée qu'on leur avait dépeints, bien à tort, comme des êtres abominables de vices et de férocité, s'enfuirent de leur pays pour aller se mettre sous la protection du tsar, et les domaines qu'on leur assigna furent précisément ceux des Tartares émigrés. Ce fut un échange de peuples entre les deux empires; malheureusement, les fuyards des deux nations eurent beaucoup à souffrir, dans leurs nouvelles patries, de l'acclimatement et de la misère; de part et d'autre, les maladies et le chagrin firent de nombreuses victimes. Bien plus lamentable encore fut le sort des Tcherkesses et des autres immigrants du Caucase, qui, soit fuyant les Busses, soit bannis par eux, vinrent, en 1864 et dans les années suivantes, demander un asile à la Porte ! Ils étaient au nombre de quatre cent mille; ce ne fut donc pas sans peine qu'on put leur préparer des villages de refuge en Europe et dans la Turquie d'Asie. Le pacha que la Porte avait chargé de surveiller l'immigration prit soin d'installer les nouveaux venus dans les régions de la Bulgarie situées à l'ouest, espérant ainsi, mais en vain, rompre la cohésion ethnique des Serbes et des Bulgares. Naturellement, on força les « rayas » à leur céder des terres, à leur bâtir des villages et même des villes entières, à leur donner des animaux et des semences, mais on ne put aussi facilement leur inspirer l'amour du travail. En Bulgarie, ils ne trouvèrent qu'une hospitalité défiante, et bientôt désabusés, ils s'enfermèrent dans leur insolent orgueil et refusèrent de s'assouplir au labeur. On raconte que nombre de chefs, en arrivant dans la contrée, plantèrent leur épée dans le sol pour annoncer ainsi que la terre leur appartenait et que désormais la population leur était asservie. La faim, les épidémies, le climat si différent de celui de leurs montagnes, les firent périr en multitude; dès la première année, plus d'un tiers des réfugiés avait succombe. 

[226] Quant aux jeunes filles et aux enfants, il s'en fit un commerce hideux, et les bénéfices qu'en retirèrent certains pachas permirent de se demander si Ton n'avait pas à dessein affamé tout ce peuple. Les harems regorgèrent de jeunes Circassiennes, qui se vendaient alors en moyenne pour le quart ou le huitième de leur prix ordinaire. Constantinople, encombrée, versait son excédant sur la Syrie et l'Egypte. Maintenant que les maladies, l'oisiveté, le vice ont prélevé leur proie, la population tcherkesse s'est à peu près accommodée à son nouveau milieu. En dépit de leur communauté de religion avec les Turcs, les nouveaux venus s'associent facilement aux Bulgares et deviennent volontiers Slaves par le langage. 

D'autres fugitifs, que la destinée n'a point traités aussi cruellement que les Circassiens, ont trouvé un asile dans cet étrange massif péninsulaire de la Dobroudja. Ce sont des Cosaques russes, des Ruthènes, des Moscovites «Vieux-Croyants », qui, vers la fin du siècle dernier, ont dû quitter leurs steppes afin de conserver leur foi religieuse. Plus tolérant que la chrétienne Catherine II, le padichah les recueillit généreusement et leur distribua des terres en diverses contrées de la Turquie d'Europe et d'Asie. Les colonies cosaques de la Dobroudja et du delta danubien ont prospéré : un de leurs établissements, qui borde les rives du Danube de Saint-Georges, est connu sous le nom de « Paradis des Cosaques ». Leur principale industrie est celle de la pèche de l'esturgeon et de la préparation du caviar. Reconnaissants de l'hospitalité qui leur a été donnée, ces Russes ont vaillamment défendu leur patrie adoptive dans toutes les guerres qui ont éclaté entre le tsar et le sultan, mais ils ont eu d'autant plus à souffrir de la vengeance de leurs compatriotes, restés au service de la Russie. D'ailleurs ils ont conservé leur costume national, leur langage et leur culte, et ne se sont point mélangés avec les populations environnantes. 

Une colonie de Polonais, quelques villages d'Allemands, situés sur la branche méridionale du delta danubien, un groupe de quelques milliers d'Arabes, enfin, les hommes de toute race accourus de l'Europe et de l'Asie vers le port de la Soulina, complètent cette espèce de congrès ethnologique de la Dobroudja. Mais la différence est grande entre les tribus diverses qui vivent isolées dans l'intérieur de la presqu'île et la population cosmopolite qui grouille dans la cité commerçante et dont tous les caractères de races finissent par se confondre en un même type.

POPULATIONS ET VILLES DE LA BULGARIE. 

Ce mélange qui se fait aux bouches du Danube, entre Grecs et Francs, Anglais et Arméniens, Maltais et Russes, Valaques et Bulgares, ne peut  [227] manquer de se faire tôt ou tard dans le reste du pays, car il est peu de contrées en Europe où les grandes voies internationales soient mieux indiquées qu'en Bulgarie. Le premier de ces chemins des nations est le Danube lui-même, dont les villes turques riveraines, Viddin, Sistova, Roustchouk, Silistrie, acquièrent de jour en jour une importance plus considérable dans le mouvement européen et qui se continue dans la mer Noire par des escales diverses, dont la principale est le beau port de Bourgas, très-important pour l'expédition des céréales. Mais cette voie naturelle n'est pas assez courte au gré du commerce; il a fallu l'abréger par un chemin de fer, qui coupe l'isthme de la Dobroudja, entre Tchernavoda et Kustendjé, puis par une voie ferrée plus longue, qui traverse toute la Bulgarie orientale, de Roustchouk au port de Varna, en passant à Rasgrad et près de Choumla. Un autre chemin de fer suivra le passage direct que la nature a ouvert du bas Danube à la mer Egée par la dépression des Balkhans, au sud de Choumla, et par les plaines où se sont bâties les villes de Jamboly et d'Andrinople. Plus à l'ouest, Tirnova, l'antique cité des tsars de Bulgarie, Kezanlik et Eski-Zagra, sont les étapes d'un autre chemin de jonction entre le Danube et le littoral de la Thrace. 

Maintenant il s'agit d'éviter en entier les détours du fleuve, en adaptant aux besoins des échanges de continent à continent, soit la route de Bosnie à Salonique par Kalkhandelen, Uskiub, Keuprili et la basse vallée du Vardar, soit la grande voie que suivaient autrefois les légions romaines, entre la Pannonie et Byzance, et que les sultans avaient reprise au seizième siècle en faisant construire une grande route dallée de Belgrade à Rodosto ; il faut détourner le courant commercial du Danube et lui donner le port de Constantinople pour embouchure directe. Grâce à leur admirable position géographique, sur cette voie du Danube au Bosphore, les anciennes grandes stations de roule : Nich, la sentinelle placée aux frontières de la Serbie sur un affluent de la Morava; Sofia, l'antique Sardica, située sur l'Isker danubien ; Bazardjik ou le « Marché », improprement désignée sous le nom de Tatar-Bazardjik, puisqu'il n'y a point de Tartares; la belle Philippopoli, à la « triple montagne » dominant le cours de la Maritza, sont destinées d'avance à devenir des centres importants dès qu'elles auront été définitivement rattachées à l'Europe. Peut-être les multitudes de voyageurs qu'entraîneront les convois verront-ils encore, près de Nich, le hideux monument de Kele-Kalessi qui doit rappeler un grand fait de « gloire » aux générations futures? Ce trophée n'est autre qu'une tour bâtie avec les crânes des Serbes qui, pendant la guerre de l'indépendance, se firent sauter dans une redoute pour ne pas tomber vivants entre les mains de [228] leurs ennemis. Un gouverneur de Nich, plus humain que ses prédécesseurs, voulut démolir celle abominable maçonnerie devant laquelle tout « raya » passe en frissonnant, mais les musulmans fanatiques s'y opposèrent ; à côté jaillit pourtant une petite fontaine expiatoire, dont l'eau pure, symbole de réconciliation, doit abreuver en même temps les Slaves et les Osmanlis. 

Une population aussi souple, aussi malléable que l'est la nation bulgare, modifiera certainement assez vile ses mœurs et ses habitudes sous l’influence du commerce et du va-et-vient des voyageurs. Elle a grand besoin de se relever. Les Albanais se sont ensauvagés par la guerre, les Bulgares ont été avilis par l'esclavage. Dans les villes surtout, ils étaient fort bas tombés. Les insultes que leur prodiguaient les musulmans, le mépris dont ils les accablaient avaient fini par les rendre abjects, méprisables à leurs propres yeux. Sur le versant méridional des Balkhans, dans les districts de Kezanlik et d'Eski-Zagra, les Bulgares, disent les voyageurs, étaient tout particulièrement abaissés. Démoralisés par la servitude et par la misère, livrés à la merci de riches compatriotes, les tchorbadjis ou « les donneurs de soupes », ils étaient devenus des ilotes honteux et bas. Surtout les femmes bulgares des villes présentaient le spectacle de la plus honteuse corruption, et par leur impudeur, leur grossièreté, leur ignorance, méritaient toute la réprobation que faisaient peser sur elles les femmes musulmanes. Même au point de vue de l'instruction, les Turcs étaient naguère plus avancés que les Bulgares; leurs écoles étaient relativement plus nombreuses et mieux dirigées. Tous les villages des Osmanlis sont beaucoup mieux tenus, plus agréables à voir et à habiter que ceux des chrétiens. 

Quoi qu'il en soit de la situation passée, les choses ont déjà changé. Peut-être, pris en masse, les Turcs ont-ils gardé sur les Bulgares l'immense supériorité que donnent la probité et le respect de la parole donnée ; mais ils travaillent moins, ils se laissent paresseusement entraîner par la destinée, et peu à peu, de maîtres qu'ils étaient, ils perdent les positions acquises et tombent dans une pauvreté méritée. Dans les campagnes, la terre passe graduellement aux mains des « rayas » ; dans les villes, ceux-ci ont presque entièrement accaparé le commerce. Enfin, chose bien plus importante encore, les Bulgares, comprenant la nécessité de l’instruction, se sont mis à fonder des écoles, des collèges, à faire publier des livres, à envoyer des jeunes gens dans les universités d'Europe. En certains districts, à Philippopoli, à Bazardjik, toutes les familles se sont même imposées volontairement pour faire sortir leurs enfants du bourbier de l'ignorance. Enfin, dans les collèges mixtes de Constantinople, ce sont régulièrement les jeunes Bulgares qui ont le plus de succès dans leurs éludes. C'est un grand signe de vitalité. Qu'elle continue  [ 229] dans cette voie, et la race bulgare, qui depuis si longtemps avait été pour ainsi dire supprimée de l'histoire, pourra rentrer dignement sur la scène du monde.

(1) Villes prîncipales des contrées bulgares, avec leur population approximative : 

Choumla 50,000 hab. 

Roustchouk 50.000

Philippopoli ou Felibe   40,000 

Monastir ou Bitolia   40,000 

Uskiub 28,000 

Kalkhandelen 22,000 

Sofia 20,000 

Viddin 20,000 

Silistrie 20,000 

Sistova 20,000 

Varna 20,000 

Eski-Zagra . 18,000 

Bazardjik 18,000 hab. 

Nich 16,000 

Keuprili 15,000 

Rasgrad 15,000 

Tirnova 12,000

Slivno 12,000

Prilip 12,000

Kezanlik 10,000

Stenimacho 10,000

Florina 10,000

Kourchova 11,000 

Soulina 5,000