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Catégorie : Anecdotes, récits...
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Pierre Mille  (1864-1941), journaliste et écrivain, auteur de nombreux romans, a couvert la guerre gréco-turque de 1897, Ce court texte, paru dans les Annales  politiques et littéraires du 2 mai 1909, témoigne de l'évolution des moeurs et en particulier de la condition de la femme dans l'empire ottoman au début du XXe siècle.

C'est une période de transition pour la bourgeoisie turque en contact avec l'Occident et sa culture, mais qui doit respecter les apparences et les convenances. Quelques années plus tard, avec l'avènement de la république, le poids du conservatisme diminue, même s'il ne disparaît pas.

Le texte se termine par une pirouette, une allusion au roman de Pierre Loti, Les Désenchantées, paru en 1906 et qui eut un grand succès.

PROMENADES DANS CONSTANTINOPLE

Une journée chez les Jeunes-Turcs

... C'est dans un palais du Bosphore, sur la rive d'Asie. On y arrive à travers un dédale de rues tortueuses, pleines, à cette heure du jour, de chiens qui dorment couchés sur le flanc, les pattes droites, ombragées d'arbres forts et graves, qui passent la tête par-dessus les murailles. Une porte basse, toute modeste. Puis, un grand jardin, très vert en toute saison de ce vert profond, opulent, humide, qui subsiste là-bas, mêlé au rouge profond des agonies végétales, jusqu'à la fin de novembre; et les allées, dont la pente est raide, sont pavées de petits cailloux noirs et blancs, dessinant des fleurs, des rosaces, des triangles, des signes semblables à ceux d'une écriture. Un vestibule de marbre, un escalier de marbre, des chambres très vastes, assez sombres, qu'on traverse sans rien voir que des tapis aux couleurs très chaudes, qui ont comme des espèces de frémissements dans cette demi-obscurité intime des divans bas; et, tout-à-coup, on entre dans une pièce plus vaste encore, mais toute claire, toute gaie, toute vivante, toute européenne par ses meubles, ses tableaux, ses portraits; et elle a l'air de flotter sur la mer : car le Bosphore est là, presque au niveau des pieds, et cette lumière qui envahit tout, elle vient non seulement du ciel et de l'air, mais de cette nappe bleue et blonde.

Les eaux les plus tranquilles, dans tous les pays, ont de petites vagues qui reflètent le soleil ; mais presque toujours ces reflets sont durs, ils éblouissent. Ils ne font, ici, sur les yeux, qu'une impression infiniment douce, comme des fleurs dans une pelouse. Au delà, sur la rive d'Europe, ce sont encore d'autres palais qui montent les collines, d'autres jardins, d'autres arbres d'une verdure voluptueuse, ou de grands pins noirs et pathétiques.

On prend le thé. Quelques jeunes femmes causent très vivement avec des jeunes gens ou des hommes graves, dont quelques-uns sont entrés le chapeau à la main, et d'autres le fez musulman sur la tête. Mais ceux-là, contrairement au rite, ont bientôt, pour la plupart, enlevé leur coiffure. Des revues, des journaux illustrés français, traînent sur les tables. La conversation est celle d'un salon parisien; seulement, on sait plus de choses, on a vu plus de gens de tous les pays. Certaines de ces jeunes femmes ont la carnation tendre, les cheveux blonds et légers des races du Septentrion ; une jeune fille au milieu d'elles a la beauté sombre, mate et chaste d'une madone brune de Syrie. Elle chante une mélodie de Grieg; sa voix juste, pleine et pure, évoque des paysages sentimentaux, un lyrisme sensuel et cérébral, des façons de sentir et d'aimer, qui sont les plus neuves et les plus chères aux Occidentaux.

Maintenant, elle a fini, son chant expire dans les plis des tentures; un serviteur entre dans la pièce et elle lui donne des ordres, en turc.

- Comment savez-vous le turc ? dis-je, un peu étonné.

- Mais puisque je suis Turque ! répond-elle en riant. Et toutes ces dames sont Turques. Voici leurs maris, qui sont mon oncle, mon frère, mon beau-frère.

Ce sont ceux qui ont tout à l'heure, discrètement, enlevé leur fez. Ils ont laissé leurs femmes prendre part à la conversation générale avec l'aisance et l'insouciance de maris européens. Je suis en train de me demander ce que sont devenus les vieux usages farouches qui cloîtraient les femmes. Mais je n'ose parler. Je me contente de dire, en riant :

— Où avez-vous pris le temps d'apprendre le turc, sachant si bien le français ?

— Le turc? On l'apprend sans le vouloir, au harem, avec les esclaves!

Alors, subitement, j'aperçois, derrière ce Voile européen, la vie musulmane qui continue, l'appartement des femmes, où celles-ci vont rentrer tout à l'heure pour retrouver les filles serves, nées dans la maison, ou peut-être - si la fortune de l'époux permet ce luxe - l'eunuque noir amené tout enfant à Tripoli par les caravanes du Ouadaï, et devenu une espèce de monstre gras, paresseux et bavard, aux cravates claires, aux bijoux voyants, le plus nègre des nègres: un éternel enfant.

La nuit est tombée. Une nuit dont l'ombre est plus molle, plus caressante, plus voluptueuse que dans toute autre ville du monde, même Venise. Les jeunes femmes qui sont venues en visite se retirent, et, quelques minutés après, traversent le jardin. Ce ne sont plus les élégantes Européennes que j'ai vues tout à l'heure. Le hideux voile noir, l'informe tcharchof les enveloppe, en fait des paquets lourds, les rend toutes pareilles les unes aux autres. Des coupés aux coussins trop clairs, d'un goût un peu trop oriental, les attendent. Elles y montent, — et leurs maris s'en vont, dans d'autres voitures. Alors, la jeune Turque, qui est la fille de la maison, me dit, en soupirant un peu :

— Cela vous étonne? C'est que nous n'avons que les apparences de la liberté occidentale. Ici, dans cette maison, nous avons joué, ce soir, à nous donner l'illusion d'être comme nos soeurs chrétiennes, et vous vous y êtes mépris. Mais il n'y avait que vous d'étranger; et vous êtes un chrétien, et vous ne reviendrez pas; cela n'a pas d'importance. Quant aux autres hommes que vous avez rencontrés ici, ce sont tous de proches parents ou des amis très intimes, dont la discrétion est assurée. Ils n'iront pas répéter qu'ils nous ont vues le visage découvert, ils ne parleront même pas de nous entre eux.

— Au moins, dis-je, leurs maris auraient pu partir avec elles !

— Cela serait impossible, répondit la jeune femme, et dangereux, surtout en ce moment. Savez-vous quel a été, pour nous, le résultat le plus clair de la révolution libérale ? Elle a ressuscité les méfiances des musulmans fidèles, elle a surexcité leur attachement aux vieux usages. Il y a quelques jours, une femme de la meilleure société a voulu se promener dans Stamboul avec son mari et son beau-frère. Elle était voilée aussi sévèrement que les personnes qui sortent d'ici, elle ne parlait pas à ceux qui l'accompagnaient, et, même sous le voile, il y a des signes qui permettent de reconnaître une femme honnête d'une fille perdue. Eh bien! la populace de Stamboul a déchiré ses vêtements, on l'a mise presque nue, on l'a fouettée ! Ce sont des lâches et des brutes, les gens d'ici, — et des fous fanatiques!

— Mais, demandai-je, et ceux qui étaient avec elle, pourquoi n'ont-ils pas pris sa défense?

— Ils n'ont rien dit : on les aurait tués ! Si encore il n'y avait eu, que des hommes, dans cette populace, peut-être auraient-ils eu pitié. Mais ils étaient ameutés par de vieilles femmes de la petite bourgeoisie: celles-là sont féroces.

Elle réfléchit encore un instant, et continua :

— C'est une chose très douloureuse, si vous voulez bien y penser, que de ne pouvoir admirer un paysage, visiter une maison amie avec son mari, avoir les mêmes impressions, au même moment. Il y a, de la sorte, toute une partie du bonheur sentimental des Européennes qui nous manquera toujours. Mais ce n'est encore rien. Ce qui m'épouvante, c'est que les moeurs, les habitudes d'esprit des musulmans, nous refusent la possibilité d'éprouver ces impressions, de prononcer même un mot qui s'élève au-dessus des futilités ordinaires de la vie du harem. Matériellement, nous sommes les plus gâtées, les. plus heureuses des femmes. Mais on n'attache jamais la moindre importance à nos paroles. Nous sommes des petites choses très gâtées, mais négligeables. On nous laisse l'éducation 1 de nos enfants durant leurs premières années. Mais, dès qu'ils ont compris le peu de place que nous tenons dans l'estime de leur père, ils ne nous écoutent plus, nous, ne sommes plus rien, à leurs yeux. Croyez-vous que nous puissions, du moins, diriger les ménagères de la maison dont nous sommes. maîtresses ? Toute une partie nous en échappe, du moment que cette maison est sur un pied d'opulence tel qu'il y ait des hommes- employés aux cuisines. Et même dans la bourgeoisie moyenne, il n'est pas rare que ce soit le mari qui aille aux provisions; cela est plus correct. Il n'est pas décent qu'on voie la femme sur les marchés.

Le même soir, je rapportai ces plaintes qui m'avaient ému à un jeune Turc de mes amis. Il a été élevé en France, les exigences de la foi et des coutumes musulmanes lui pèsent ; il haussa, cependant, les épaules.

— Je serais fort heureux, me dit-il, de pouvoir associer ma vie à celle d'une compatriote dont l'éducation et les goûts sont si proches des miens. Mais elle appartient à une élite dont je ne suis pas. Voulez-vous que je vous dise la vérité ? Il y a, en ce moment, des milliers de musulmans qui seraient passionnément heureux de trouver une compagne montrant cette liberté d'esprit, cette indépendance de jugement; mais il n'y a que quelques centaines de jeunes musulmanes qui les possèdent. Le reste est fermement, obstinément attaché à sa foi, fier de porter le voile, épouvanté et scandalisé à l'idée de sortir du harem, étroit d'esprit, borné d'éducation, en tous points pareil à ces vieilles femmes qui firent fouetter, dans les rues de Stamboul, l'innocente victime dont on vous a parlé. Et ainsi c'est nous, les jeunes musulmans, cultivés, de fortune moyenne, qui ne pourrons jamais trouver d'épouses selon nos désirs. D'un mot, je puis vous résumer la situation: il y a beaucoup plus ici de désenchantés que de désenchantées.

— Vraiment, dis-je, je n'avais pas pensé à cela, et ce que vous me dites me paraît juste. Mais le moyen d'en faire un roman ?

PIERRE MILLE.