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Catégorie : Bibliographie
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Extrait de l'Abrégé de l'histoire générale des voyages faisant suite aux Voyages du Levant, 1800.

Chapitre Premier

Précis du Voyage de Tournefort & de Pockocke à Constantinople & dans la Thrace ou Rumélie. — Détroit des Dardanelles.

APRÈS avoir achevé de visiter toutes les îles de l'Archipel, nous mîmes à la voile, dit Tournefort, au port de Pétra, le 15 mai, dans le dessein d'aller à Constantinople : ce port est vers la partie septentrionale de l'île de Metelin ; & comme le vent était bon, nous découvrîmes à la pointe du jour l'île de Ténédos & nous passâmes entre cette île & la Troade : sur le midi, nous entrâmes dans ce fameux canal qui sépare les deux plus belles parties de la terre, l'Europe & l'Asie : on l'appèle l'Hellespont, le détroit de Gallipoli, le canal des Dardanelles, le bras de St. George, les bouches de Constantinople: les Turcs le connaissent sous le nom de Bughas [Bogaz] ou détroit de la mer Blanche.

L'Hellespont, comme tout le monde sait, signifie la mer d'Hellé; car les anciens ont cru qu'une fille d'Athamas, roi de Thèbes, qui s'appelait Hellé, s'y noya lorsqu'elle voulut passer en Colchide avec son frère Phryxus, pour y porter la toison d'or. Il y a beaucoup d'apparence que le nom de Dardanelles vient de Dardane, ancienne ville qui n'en était pas éloignée, & dont le nom serait, peut-être aujourd'hui dans l'oubli, fans la paix qui y fut conclue entre Mithridate & Sylla, général, de l'armée romaine. 

Le canal est dans un beau pays, bordé à droite & à gauche de collines assez bien cultivées, sur lesquelles on voit quelques oliviers, quelques vignes & beaucoup de terres labourables. En y entrant, on laisse la Thrace & le cap Grec à main gauche, la Phrygie & le cap Janissari à droite. La Propontide ou mer de Marmara se présente au septentrion ; l'Archipel ou la mer Blanche reste au midí. 

Les eaux de la Propontide qui passent par ce canal, y deviennent plus rapides, de même qu'une rivière qui coule fous un pont. Lorsque le vent du nord souffle, il n'est point de vaisseau qui puisse le présenter pour y entrer; mais on ne s'apperçoit plus du courant avec un vent de sud, & il n'y a plus que les châteaux à ménager.

Cependant une armée qui voudrait forcer le passage, ne risquerait pas beaucoup, ces châteaux étant éloignés de plus de 4 milles, l'artillerie turque, quelque monstrueuse qu'elle puisse être, n'incommoderait pas trop les vaisseaux qui défileraient avec un bon vent. Les embrâsures des canons de ces châteaux font comme des portes cochères; mais les canons, qui font les plus gros que j'aie vus de ma vie, n'ayant ni afût ni reculée, ne sauraient tirer plus d'un coup chacun. Qui ferait l'homme assez hardi pour oser les charger en présence des vaisseaux de guerre, dont les bordées renverseraient en un instant les murailles des châteaux qui ne font pas terrassées, & qui enseveliraient les canons & les canoniers fous leurs ruines: six bombes seraient capables de démolir ces forteresses.

 Les vaisseaux marchands, en venant de Constantinople, s'arrêtent trois jours auprès du château d'Asie pour y être visités, car les Turcs ne prétendent pas qu'on enlève leurs esclaves; cependant, malgré leur visite, ces malheureux savent si bien se cacher, qu'il s'en fauve tous les jours quelques-uns : les vaisseaux de guerre, de quelque nation qu'ils soient, ne sont dispensés de cette visite que par un ordre de la Porte; il est vrai que cette visite est plutôt une cérémonie qu'une recherche. 

Les géographes croient ordinairement que les châteaux des Dardanelles font bâtis sur les ruines de Sestos & d’Abydos - deux villes anciennes & fameuses par les amours d'Héro & de Léandre ; mais ils se trompent manifestement, car les châteaux font vis-à-vis l'un de l'autre, au lieu que ces deux villes, étaient situées bien différemment. Léandre devait être bien vigoureux pour faire ce trajet à la nage quand il voulait voir Héro, fa maîtresse; aussi l'a t-on représenté sur des médailles de Caracalla & d'Alexandre-Sévère, précédé par un Cupidon qui volait, le flambeau à la main, pour le guider, & qui ne lui était pas d'un moindre secours que le fanal que fa maîtresse prenait foin d'allumer sur le haut de la tour où elle l'attendait. On voit encore des fondemens & des masures sur la côte d'Asie, où Abydos était placée. 

Xerxès, dont le père avait fait brûler cette ville dans la crainte que les Schytes n'en profitassent pour entrer dans l'Asìe mineure, choisît avec raison ce détroit pour faire passer son armée en Grèce. Strabon assure que le trajet sur lequel il fit jeter un pont, n'avait que sept stades, c'est-à-dire, environ un mille de longueur; mais par une vanité tout- á fait ridicule, comme s'il eût voulu commander aux éléments, il fit donner 300 coups de fouet à la mer, & y fit jeter deux chaînes, comme pour la punir d'avoir osé emporter le premier pont qu'on y avait dressé.

M. Gilles croit avec raison que les poètes grecs ont prêté ce ridicule à Xerxès, & qu'Hérodote a emprunté ce conte de fa nourrice: les 300 coups de fouet, suivant M. Gilles, marquent autant d'ancres qu'on avait jetées, dans la- met pour arrêter les navires, qui servaient á la construction du second pont; & les deux chaînes désignent les liens qui servaient à les lier ensemble par les deux bouts & de chaque côté.

II est bon de remarquer que Parménion eut ordre d’Alexandre-le-Grand de faire passer sa cavalerie & la plus grande partie de son infanterie de Sestos à Abydos, sur 160 galères, sans compter les bâtimens de charge. Chalcondyle assure que, sous l'empire d'Othoman [Osman], 8000 Turcs avaient déja franchi l'Hellespont & pénétré jusqu'au-delà du Danube, d'où ils surent chassés par les Schytes & obligés de revenir en Asie. Les musulmans revinrent une seconde fois en plus grand nombre sous Solyman, fils d'Orcan [Orkhan], & parvinrent à se fixer dans la Thrace.

Suivant Leunclave, voici comment se fit ce passage. Solyman, se promenant un jour sur les côtes de la Phrygie qu'il venait de soumettre, sut si frappé des ruines de Troie, qu'il tomba tout d'un coup dans un profonde rêverie : Jusuph Ezès bey, qui était un de ses principaux officiers, ne put s'empêcher de lui en demander le sujet; Je voudrais bien, dit Solyman, passer la mer pour entrer en Grèce, fans que les chrétiens en sussent avertis : Ezès, pour le satisfaire, se mit dans un bateau avec un de ses amis, il alla à la découverte, & amena un prisonnier grec : ce captif, qui se croyait perdu, fut bien traité, & s'engagea de montrer aux troupes du prince le chemin le plus court pour entrer en Grèce à l'insu des chrétiens. On fit passer pendant la nuit sept á huit cents soldats d'élite : le prisonnier les mena droit au château de Zéménic, où l’on ne trouva aucune résistance, car les habitans étaient occupés à la moisson, & le château: était presque tout couvert de grands tas de fumier qui étaient à l'entrée du bourg. Les Turcs, bien loin de maltraiter les gens du pays, leur firent des caresses & des présens ; on se contenta d'envoyer des prisonniers à Solyman, pour l'assurer de la prise de la placés quelque temps après la cavalerie s'y rendit ; enfin on attaqua Gallipoli, qui sut prise en 1357. Solyman mourut la même année d'une chute à la chasse. Orcan ne lui survécut que deux mois ; Mourat [Murat], son second fils, lui succéda : celui-ci prit Andrinople en 1360 & en fit la capitale de son empire en Europe, comme Brusse [Bursa] l'était en Asie.

[Les Dardanelles]

Gallipoli fut la première ville où les Turcs se cantonnèrent en Europe : la situation de cette place est si favorable pour passer en Thrace, que les princes qui ont eu des vue sur cette province, ont toujours commencé par se rendre maîtres de cette ville : elle fut le partage des Vénitiens après la prise de Constantinople par les Latins. Bazazet premier. Connaissant l’importance de ce poste pour passer de Brusse [Bursa] à Andrinople, qui étaient alors les deux capitales de l'empire ottoman, fit réparer Gallipoli en 1391 : il la munit d'une grosse tour, & y fit faire un port pour l'entretien de ses galères. Mustapha, qui était un de ses fils, ne manqua pas de s'en saisir après la mort de Mahomet premier, afin de barrer l'entrée de l'Europe à Amurat premier [Murat Ier], son neveu & légitime successeur de l'empire; mais celui-ci reprit Gallipoli & Andrinople, où il fit pendre Mustapha.

Gallipoli est encore une grande ville à l’embouchure de la Propontide ou mer de Marmara, dans un détroit d'environ cinq milles de large : elle est dans une presqu'île qui a deux ports, l'un au sud & l'autre au nord. On y compte environ 10,000 Turcs, 3,500 Grecs, 2,000 Juifs. Le bazar ou le bezestein, lieu où l'on vend les marchandises, est un bel édifice à plusieurs dômes, couverts de plomb.

Le canal des Dardanelles, situé à cinquante lieues à l'ouest de Constantinople, entre l'Archipel & la petite mer de Marmara, s'étend depuis la côte de Troie jusqu'à Gallipoli, vis-à-vis Lampsaque. Cet espace d'environ douze lieues, d'une largeur inégale, présente différens points où les terres d'Europe & d'Asie, que ce canal sépare, se rapprochent à la distance de trois ou quatre cents toises. C'est aussi à trois lieues de son embouchure, du côté de l'Archipel, au plus étroit de ce canal, qu'ont été bâtis les deux chateaux appelés Dardanelles, dont les boulets traversent facilement d'une rive à l'autre. Ce point de défense a été long-temps la seule barrière établie pour garantir Constantinople. Devenus plus inquiets, mais toujours aussi peu instruits, les Turcs ont ensuite fait élever deux châteaux à l'embouchure, dont la distance d'environ 1500 toises, rend le tire incertain & la défense insuffisante.

[9] [Mer de Marmara]

Le nom de Propontis a été donné à la mer de Marmara par les anciens, â cause de sa situation avant la Mer Noire. Le nom de Mer Blanche lui a été donné par comparaison avec la mer Noire. Enfin elle a pris celui de Marmara, des îles de ce nom les plus considérables de cette mer.

Le circuit de la Propontide qui est d'environ 150 lieues marines, se trouve renfermé entre le 38 & le 41 degré de latitude, & entre le 55 & 58 de longitude. Elle a environ 50 lieues de longueur depuis Gallipoli jusqu'au fond du golfe d'Ismith [Izmit] ou de Nicomédie; cette petite contrée a été l'une des plus célèbres de l'univers, par les grandes villes bâties sur les bords de ce bassin. Cyzique, Nicée, Apanice, Nicomédie, Chalcédoine & plusieurs autres en font la preuve. L'Europe a encore sur ses bords celles de Rodosto, Perinthe, Selivrée, Berado, Grand-pont., &c.

Les Sympléyades bordent le nord de l'Asie mineure qui se trouve baigné par le Pont Euxin. Les anciens les nommaient aussi les Isles Cyanées ; elles font situées à l'entrée du Bosphore de Thrace, vis-à-vis le cap que Denis de Byzance appelle le cap d'Ancyre; elles ne font fameuses dans l'antiquité qu'à cause du voyage des Argonautes. Aujourd'hui, c'est un amas d'écueils séparé de la terre ferme par un petit détroit qui d'ordinaire est à sec dans les calmes. Les poetes content que le navire Argo échoua contre les Sympleyades, & que si Minerve ne l'avait poussé de la main droite dans la mer, tandis que de la gauche elle s'appuyait contre le rocher, tous les héros que le vaisseau portait, auraient fait naufrage.

Outre ce grouppe d'écueils qu'on nomme les Cyanées d'Asie, il y en a d'autres vis-à-vis, qu'on appelle les Cyanées d'Europe & qui s'étendent le long des côtes de la Thrace. Le peu de profondeur du détroit fait croire que ces rochers ne tarderont pas à être réunis au continent; on a élevé sur une des Cyanées Européenne une colonne de marbre de douze pieds de hauteur, ornée d'un chapiteau corinthien qui sert de fanal aux navigateurs. Ce monument s'appelle la colonne de Pompée, mais l'inscription de la base porte qu’elle fut élevée en l'honneur d'Auguste.

Les autres îles qui bordent la côte du Pont-Euxin, méritent encore moins d'être citées que les Sympléyades, à moins que l'imaginatíon n'aime à se repaître de fables futiles, qui se sont liées en rien á la connaissance de l'esprit humain & à l'histoire.

Telle est une île de Chalcetetis ou Arca, dont les oiseaux, suivant Solin, lancent leurs plumes, en forme de dards, contre les étrangers qui veulent y tenter des descentes. Les six qui font à l'embouchure de l'Ester, ne sont guère que des asyles de pêcheurs; il en est de même de celles qui bordent l’embouchure du Borysthène. Parmi les dernières, il en est une qu'on distingue à cause du tombeau d'Achille.

Il y a un grand nombre de petites îles très obscures, dans la Propontide : la feule qui mérite notre attention, est la Proconèse adjacente au territoire de Cyzique ; on la nomme aujourd'hui Marmara, à cause de ses mines de marbre ; c'est de là aussi qu'est dérivé le nom de mer de Marmara, donné par les géographes modernes à la Propontide. Le poète Aristée qui a écrit sur la théogonie, était originaire de Proconèse; c'était, disent les fables orientales, un devin célèbre qui avait le pouvoir de mourir à ion gré & de ressusciter. On comprend sous le nom d'Archipel de Thrace, divers grouppes d'îles qu'on rencontre à l'entrée de l'Hellespont ; les principales font Imbros & Samothrace. L'île d'Imbros, maintenant Imbro, avait du temps de Pline, soixante-douze milles de circonférences; elle n'en a pas trente aujourd'hui. La mer qui fait effort sur les côtes, tend journellement à l'engloutir; aujourd'hui, on ne trouve sur toute la surface de l'île, que quatre villages.

L'île de Samothrace s'appelle maintenant Samandrachi ; ses habitans passaient pour lancer des flèches avec autant d'adresse que les insulaires des îles Baléares : Zérinthos est la seule ville connue de Samothrace.

L'île de Tériédos qu'Homère a rendu si célèbre, est située vis-à-vis des ruines de l'Alexandrie troyenne. Ténès, petit prince de la Troade, y conduisit une colonie & lui donna son nom qu'elle a conservé depuis cette époque.

C'est la plume seule du chantre de l'Iliade qui a pu donner une existence à Ténédos, car cette île, du temps de Strabon, n'avait que 80 stades de circonférence, cependant on y avait bâti une ville d'Oelis, & deux ports qui ne subsistaient plus fous Auguste. Les Turcs les ont remplacés par un château triangulaire, bâti sur le penchant d'une montagne, qui sert Thrace à garantir l'île de l'invasion des pirates.

On nous assura que sur la côte d'Asie, vis-à-vis celle de Gallipoli, il y avait un village appelle Chardac ou Camanar, où l'on venait de Smyrne pour passer le canal & prendre la route de terre à Gallipoli, & que les vents n'étaient pas favorables pour aller passer á Constantinople; nous eussions bien voulu faire cette route, mais notre capitaine ne voulue pas relâcher sur les côtes d'Europe, & le vent sud-ouest qui se leva nous fit traverser la Propontide,& nous présenta le plus beau paysage du monde, je veux dire les sept tours & la côte de Constantinople, qui occupe l'entrée du Bosphore de Thrace, appelé aussi le canal de la mer noire.