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Catégorie : Bibliographie
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Extrait de l'ouvrage "Les Jeunes voyageurs en Turquie" destiné aux jeunes et paru en 1851, consacré à la Bosnie et l'Albanie..

LA BOSNIE – L’ALBANIE 

BOSNIE. 

La Bosnie prend son nom de la Bosna, une des principales rivières qui l'arrosent. Cette province ou pachalik, occupe la partie la plus occidentale de la Turquie, et a de trois cotés les mêmes que cet empire. La Bosnie est très montagneuse son climat est un peu froid ; l'hiver y commence de bonne heure et est très neigeux; le printemps y est à peine sensible. Les forêts et les pâturages se partagent la meilleure partie du sol. Les premières sont peuplées de sapins, de mélèses, chênes, de hêtres, de trembles, et fournissent beaucoup de bois de charpente et de les seconds occupent les vallées. C'est aussi dans les vallées, et principalement vers les bords de la Save. que l'on cultive les céréales dont la récolte  suffit à la consommation. Dans les climats tempérés, les fruits sont abondants.  

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Les poires donnent un suc nomme pekmès [pekmez] qui est aussi doux que le miel, et l'on obtient des prunes une liqueur qui remplace généralement le vin. Néanmoins le vin ne manque pas; il forme avec les olives une des principales productions de la Bosnie méridionale, le tabac se récolte sur les bords du Drin. Le gibier et les bêtes fauves sont communs dans ce pays; mais les Bosniens semblent préférer la chasse des cerfs, des daims, des sangliers, des ours, etc à l'entretien du bétail. Cependant les bœufs de la Bosnie sont très beaux,  les moutons une laine très fine, et les chèvres sont très nombreuses. Les chevaux, quoique de taille sont très forts : on ne les emploie que comme de somme. On élève, entre la Verbitza et l’Ourna, beaucoup d'abeilles, dont le miel est excellent et la cire mauvaise. Le fer est la seule production minérale que la jalousie inquiète des Turcs permette de tirer des entrailles de la terre. Ce pays a beaucoup d'autres métaux, les Romains y ont exploité des mines d’or : souvent les habitants de quelques contrées vendent aux juifs du mercure ; le Drin et la Verbitza charrient des paillettes d’or. Les sources minérales sont aussi très abondantes. Le commerce est considérable dans la Bosnie, et les principales villes d'entrepôt sont Bosna-Séraï [Sarajevo], Novi-Bazar [Novi Pazar], Zwornik. Bagna-Louka [Banja Luka], Mostar et Gradiska. Les chemins, généralement mauvais, ne sont praticables que pour les bêtes de somme. Les principales rivières sont navigables. La population de la Bosnie est évaluée à huit cent vingt mille habitants, dont quatre cent soixante-dix mille musulmans,  cent quatre-vingt-dix mille Grecs, cent cinquante mille chrétiens catholiques, deux mille juifs, le reste Zingaris ou Bohémiens.  

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Les Bosniens musulmans sont fanatiques et intolérants, mais de mœurs austères. Ils n'aiment que la vie militaire, et ceux qui, par besoin sont forcés de travailler, ont toujours des armes. Une stupide superstition et la même austérité de mœurs caractérisent les chrétiens qui, pour la plupart, sont fermiers des biens des Turcs ou livrés à d'autres professions; on les nomme Rayas ; ils sont sous la juridiction d'un évêque, et ont quelques églises et un petit nombre de couvents. Les Grecs ont une église à Bosna-Sérai, un évêque et plusieurs couvents dans l'Herzégovine. Les juifs sont assez libres et ne s'occupent que de commerce. Quant aux Bohémiens, quelques-uns ont des domiciles fixes, les autres errent sous des tentes; les hommes exercent des métiers, les femmes prédisent l'avenir. Le turc et quelques dialectes du slave sont les langues en usage. Le nom de Pannonie inférieure a désigné, chez les anciens, une partie de la Bosnie actuelle. Dans le moyen age, les gouverneurs de cette contrée étaient vassaux du souverain de la Hongrie. Pendant les guerres des Hongrois et des Turcs, ces derniers parvinrent à rendre la Bosnie leur tributaire, et, en 1563, Mahomet ll l`incorpora à son empire. Ce pachalik est un des plus importants de l'empire ottoman. La Bosnie a pour capitale Bosna-Séraï ou Séraïo [Sarajevo], peuplée de soixante mille habitants qui ne souffrent la présence du béglerbey [beylerbeğ] que durant trois jours chaque année; aussi ce visir ou pacha a-t-il sa demeure dans une autre ville où l`on ne compte que mille ames, et dont la citadelle est susceptible d'opposer une longue défense en cas d'attaque.

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Les autres autorités résident dans Bosna-Séraï  qui est avantageusement située, partie dans une plaine, partie sur le penchant de monticules. Migliaska parcourt la partie basse. Plusieurs ponts établissent la communication entre les deux rives. La ville est défendue par un vaste château fort flanqué de tours, situé a l'est de la ville sur un promontoire. Elle a pris son nom du sérail que Mahomet Il y a fait construire. 0n y compte quatre-vingts mosquées, dont quelques-unes élégamment baties, plusieurs églises catholiques el grecques, des bains publics, des bazars, et des bezestans bien approvisionnés. Les Turcs composent les deux tiers de la population, le reste consiste en chrétiens et juifs, qui sont à la tête du commerce. Bosna-Séraï est la seule ville intéressante de ce pachalik; les autres n'ont d'intérêt que sous le rapport commercial.

ALBANIE.  

L'Albanie est une contrée dont le sol est montagneux; ses vallées, particulièrement celles du nord, produisent du blé ; les collines sont cultivées en vignes, et les montagnes couvertes de forêts.  Les Albanais, nommés Arnautes par les Turcs,  descendants des anciens lllyriens, dont le langage s'est conservé parmi les montagnards de l’intérieur; ils sont d'une taille élevée, robustes  et belliqueux; ils se rapprochent de leurs ancêtres par leurs mœurs simples et leur vie frugale ;  

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anciennement ils négligeaient l'agriculture et ne vivaient que du produit de la chasse. Aujourd'hui, adonnés au brigandage pendant la paix, soldats cruels et sans foi pendant la guerre, ils ne connaissent aucune discipline, et servent le parti qui les paie le plus. La Turquie n'aurait pas de meilleures troupes, si elle pouvait compter sur leur fidélité. Les Albanaises sont laborieuses et actives ; elles s'occupent non seulement du soin du ménage, mais encore de l'entretien du bétail et de la culture des jardins el des champs. Les hommes se vouent tous la guerre, et font de l’éducation de leurs chevaux leur occupation principale. La plupart professent la religion grecque ou catholique, et le petit nombre de ceux qui sont mahométans observent leur religion d'une manière très négligente. Janina, l’une des villes de l'Albanie, est la résidence d'un pacha et le siège d'un archevêque grec. Elle s'étend sur le penchant et au pied de coteaux qui la dominent. Le palais du pacha et deux mosquées sont situées dans une presqu`île qui s'avance au milieu du lac, dans une longueur de trois cents toises sur environ cent cinquante de largeur. Cette presqu'ile est défendue par plusieurs châteaux forts placés sur divers points. La ville, quoique grande, est entourée de toutes parts d'un mur bastionne; mais il y a des quartiers entrecoupés de cimetières, enceints de murs ou délaissés. Un de ces quartiers, assez considérable, mais malpropre, est habité par les juifs. Excepté deux rues principales, dont une est celle du sérail Marliali, les autres sont généralement étroites ou mal pavées. 

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Il y a des maisons spacieuses et bien bâties, ayant une cour plantée d'arbres ou un jardin ; mais comme elles n'ont qu'un étage, et que le rez de chaussée n'est point occupé par des boutiques, les rues ont un aspect tout à fait triste. On remarque, dans cette ville, le grand sérail du pacha, situé à l’extrémité nord-ouest; la mosquée de Calo Pacha , autour de laquelle sont les tombeaux de plusieurs pachas; les prisons et un grand bazar fangeux. On y compte quatorze mosquées et huit églises grecques; il y a des bains, un hopital, un collège grec, un cabinet de physique, un laboratoire de chimie, et une bibliothèque d'environ quinze cents volumes grecs, latins, français , langues que l'on enseigne dans ce collège. Les manufactures les plus importantes sont celles de maroquin; mais la ville est l'entrepôt d'un commerce considérable qui s'étend avec l'Epire, la Homélie, la Valachie, la Moldavie, etc. Il se tient en dehors une foire annuelle où l'on trouve une grande quantité d'articles des manufactures européennes, ainsi qu'un grand nombre de bestiaux. La population est évaluée a vingt-trois mille individus, dont dix-sept mille chrétiens du rite grec , catholique et autres , cinq mille musulmans et douze cents juifs.

Les Grecs de Janina sont plus instruits et d'une société plus agréable que dans les autres parties de la Grèce. Plusieurs d'entre eux se sont enrichis par le commerce, et ont des relations d'intérêt et de sciences avec des habitants des pays de l'Europe les plus éclairés; ils sont en général très charitables. La plaine à l’extrémité de laquelle est bâtie Janina se nomme les Champs-Elysées. Plusieurs sources et une rivière fertilisent ce pays vraiment romantique et enchanteur.

[42] On prétend que cette ville a été bâtie par Cantacuzène, parent de l'empereur de ce nom. Elle n`offre rien d'intéressant, jusqu'au dix-neuvième siècle; mais le célèbre Ali-pacha, gouverneur du Sandjak, l'a rendue importante, en y faisant sa résidence; il l'a rendue presque inexpugnable, et brava de là, entouré d`une garde nombreuse d'Albanais, les menaces de la Porte. Étant sur le point de se rendre indépendant, en s'unissant aux Grecs qu'il trompait, le fourbe tomba enfin victime de la perfidie accoutumée du gouvernement turc. À douze lieues de Janina se trouve Parga, ville célèbre par la conduite des habitants sous la tyrannie de ce même Ali-pacha. Elle est bâtie en amphithéâtre, sur un rocher escarpé que la mer baigne de trois cotés, et dont le sommet est couronné par une forteresse presque imprenable. Parga est elle-même entourée de murailles, et a un assez bon port défendu par une batterie. Le territoire est salubre, riant, fertile, et arrosé par un grand nombre de sources. Cette ville, dont l`origine remonte il la décadence de l’empire romain, est peu connue dans l'histoire avant 1401, époque à laquelle elle entra dans l'alliance de la république de Venise. Ali- pacha, voyant avec peine l'état d’indépendance de cette ville où se réfugiaient les malheureux qui voulaient éviter ses persécutions, marcha contre elle en 1814. Les Pargamotes repoussèrent d'abord virement ses attaques; mais craignant de succomber, ils appelèrent à leur secours les Anglais de Corfou. A condition que leur ville et leur territoire seraient annexés à la république des îles ioniennes.  

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Parga reçut garnison anglaise; mais le gouvernement britannique ne voulut pas ratifier le traite. Alors on convint de remettre la place li Ali-pacha, moyennant une forte indemnité qui devait être payée à ceux qui ne voudraient pas rester sous sa domination. Aucun des Parganiotes indépendants ne voulut se soumettre, et tous évacuèrent la ville en 1819, après avoir brûlé jusqu'aux ossements de leurs ancêtres.

Scutari, autre ville de l'Albanie et chef-lieu du sandjak de ce nom, se ressent de la magnificence de la capitale dont elle n'est séparée que par le Bosphore. Les anciens rois d'lllyrie y avaient établi leur cour; elle est aujourd'hui la résidence du pacha et le siège d'un évêché catholique. Elle occupe un espace de plus d'une lieue et demie en longueur, et de trois quarts de lieues en largeur, sur le revers septentrional d'un coteau, et est commandée par un château fort, situé sur un rocher isolé, près du confluent des rivières. Ce château dans lequel réside le pacha est garni d'une nombreuse artillerie. 

Le bazar et la vieille ville sont au pied du château, et forment quelques rues. Le reste de Scutari se compose de maisons plus ou moins éloignées les unes des autres, et chacune d'elles est entourée d'un mur ou d'une haie qui renferme une grande cour et un jardin; il y a des quartiers séparés les uns des autres par des montagnes arides, en sorte qu'on se croirait dans un désert au milieu de la ville la plus peuplée de l’Albanie. On y voit plusieurs églises catholiques et grecques, ainsi qu`une mosquée superbe et de magnifiques tombeaux de marbre entourés de cyprès, indépendamment des fabriques de soieries et de toiles de coton, 

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et d'une manufacture d'armes, il se fait dans cette ville un  commerce très actif du bois de construction qui a lieu dans le lac de Scutari où de petits bâtiments peuvent entrer par la Boîana. Le port de cette ville est près du village de Polna; il est défendu par plusieurs ouvrages et par deux forts. Scutari compte environ trente mille habitants; les deux tiers sont chrétiens des deux rites. Sa situation vis à vis de Constantinople est des plus agréables, il y vient des caravanes nombreuses de l’intérieur de l'Asie. C'est sur les hauteurs de Scutari que s'est donnée la célèbre bataille entre Constantin et Licinius laquelle décida du sort de l'empire romain déjà sur sa ruine. La plaine est fertile et bien cultivée en maïs. On attribue la fondation de cette ville à Alexandre-le-Grand. Mahomet ll prit le château en 833. Par suite de la révolte des Albanais en 1831, le grand visir vient de s'en emparer, après un siège de plusieurs semaines. Le sandjak dont cette ville fait partie est gouverné par un pacha qui est un des plus puissants de l'empire ottoman ; et qui peut facilement mettre vingt mille hommes sous les armes. Ses meilleures troupes sont composées de cliretieiis parmi lesquels on distingue ceux appelés mérédites, pour leur courage et leur discipline, mais ils sont très superstitieux. On remarque dans ce sandjak quelques peuplades appelées égyptiennes; les individus qui les composent ont des traits qui ne tiennent ni de ceux des nègres, m de ceux des mulâtres, quoiqu'ils aient le teint de ces derniers, mais plus brillant; leurs cheveux sont peu ou point frisés. Selon la tradition du pays, ils descendent des soldats de Pharaon, échappés au naufrage de la mer Rouge ;  

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il y en a de musulmans et de chrétiens; ils ne s'allient guère qu`entre eux; les autres Albanais les méprisent. Le pacha de Scutari était le chef de la révolte qui a eu lieu en 1831. Les Albanais ont résisté longtemps aux nombreuses forces du sultan; mais le pacha ayant été abandonné par quelques uns des pachas de sa dépendance, a été forcé à la retraite, et le pays a paru pacifié ; néanmoins le sultan ne peut guère compter sur une longue soumission de la part de ce peuple guerrier et d'un caractère indépendant.