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Catégorie : Bibliographie
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Le grand historien autrichien explique dans cette conclusion sa méthodologie et les multiples sources de son Histoire de l'Empire ottoman, et livre quelques considérations générales sur cette histoire.

Ce texte parut dans la traduction par M. Dochez de la 2ème édition de l'ouvrage de Hammer, publiée en 1844. 

CONCLUSION. 

On pourrait demander pourquoi cette histoire se termine par la paix de Kainardsche [Traité de Küçük Kaynarca, 21 juillet 1774], pourquoi elle ne se poursuit pas, sinon jusqu'au traité d'Andrinople [1829], du moins jusqu'à celui de Sistow ou de Jaszy [Traité d'Iași, 1792] ; pourquoi elle n'embrasse pas, sinon l'insurrection des Grecs et l'extermination des janitschares, au moins les nouvelles institutions données sous le règne de Sélim III. A ces questions, il faut répondre par des explications qui concluront enfin, grâce à Dieu, cet ouvrage si long et si pénible. Le même motif qui retint l'auteur pendant trente ans avant le commencement de l'œuvre, lui défend encore d'y comprendre trente années de plus, de la pousser jusqu'à l'expédition d'Egypte à laquelle pourtant il assista ; la raison qui lui commanda de prendre la plume si tard lui ordonne encore de la déposer si tôt ; il manque de l'ensemble complet de tous les renseignements nécessaires, et surtout des notions puisées aux sources nationales, sur les lieux mêmes. S'il est parvenu à porter jusqu'à deux cents le nombre des ouvrages historiques ottomans connus en Europe, bornés jusqu'alors à une vingtaine, et à se les procurer à force de peine et d'argent, malheureusement tous ses efforts continués pendant de longues années pour faire venir entre ses mains la suite entière à lui bien connue des historiens ottomans et d'autres recueils depuis le règne d'Abdulhamid jusqu'à Mahmud II, ces efforts sont restés sans résultat. Quelques-uns de ces ouvrages dont il a pu faire l'acquisition, ne lui ont servi qu'à lui rendre plus sensible l'absence des autres, et à mieux éclairer les plus anciens par la comparaison avec les plus récents. Il valait donc mieux renoncer à écrire encore quelques livres qui auraient été plus défectueux que les précédents, et, en raison de ce qu'ils auraient offert d'incomplet, auraient pu paraître s'écarter de l'impartialité observée jusqu'alors. Les complications politiques et les intrigues des ministres russes, aussitôt après la paix de Kainardsche, les événements de la guerre entre l'Autriche et la Porte, auraient offert des difficultés surmontables ; mais une demi-vérité, de simples indications, des insinuations timides, saisissables seulement pour des personnes à peu près instruites, des expressions adoucies jusqu'à la dissimulation, ainsi que les feuilles quotidiennes sont obligées d'en employer, l'auteur a regardé tout cela comme indigne du but historique. Celui qui entreprend d'écrire les événements de son temps doit bien saisir tous les obstacles engendrés par la situation particulière et la nature des choses, sinon il lui sera impossible d'être complet et impartial. Les sources de l'histoire contemporaine, comme celles de la terre, coulent long-temps cachées avant de jaillir à la lumière. La baguette divinatoire ne s'incline pas toujours infailliblement là où elles sont déposées, où elles circulent, et bien des influences peuvent égarer le jugement. Xénophon et César, Thucydide et Tacite ont transmis à la postérité les événements de leur temps, dans lesquels ils avaient joué eux-mêmes un grand rôle. Mais pour la juste appréciation de leur véracité, il nous manque les récits des historiographes persans, les traditions des bardes Bretons et des druides Gaulois. C'est après avoir pesé les graves difficultés dont il a été question tout-à-l'heure, que les trois grands historiens anglais et Jean de Muller, ont choisi dans les temps les plus reculés les sujets de leurs tableaux ; et Karamsin, reconnaissant la même loi, n'a conduit son œuvre que jusqu'à l'avènement de la dynastie actuelle. Quiconque a été instrument ou témoin d'événements importants peut bien les signaler aux méditations futures, mais c'est aux générations suivantes qu'il est réserve

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d'en écrire véritablement l'histoire impartiale. D'après toutes ces considérations, abstraction faite même de l'impossibilité d'examiner toutes les sources, je ne pouvais plus convenablement terminer mon ouvrage qu'à une époque si décisive pour l'empire ottoman, à la paix de Kainardsche, signée l'année même de ma naissance. 

On ne peut encore examiner toutes les pièces qui ont servi de matériaux aux annalistes de l'empire ottoman à partir de la paix de Kainardsche, époque à laquelle s'arrête la collection imprimée jusqu'à ce jour. Dès ce moment aussi les archives où nous avons puisé si largement, n'ont plus une matière si abondante à nous fournir ; non pas que les rapports des ambassades vénitiennes et autrichiennes soient moins accessibles ; mais 1° l'importance des relations des représentants de Venise diminue à mesure que s'abaisse le pouvoir de la république ;les bayles ne sont plus les agents actifs, influents, d'une puissance voisine de premier ordre, énergique, décisive dans la paix et dans la guerre ; mais les témoins inertes de la ruine de l'édifice placé sous le patronage de Saint-Marc, qui s'enfonce dans les lagunes où il va disparaître avec la vieille aristocratie qui le soutenait ; 2° après la paix de Kainardsche, ou plutôt depuis le congrès de Fokschan, se relâchèrent entre l'Autriche et la Russie les liens de l'intelligence intime, qui, à partir de la sainte ligue conclue avec Pierre-le-Grand, et surtout depuis l'alliance offensive et défensive signée en 1726 et renouvelée vingt ans plus tard, grâce à la communauté d'intérêts des deux cours auprès de la Porte, au concert de leurs démarches et de leurs mouvements, avait amené les résultats les plus importants. Cette union politique avait été rompue seulement pour peu de temps durant le règne de Pierre II, puis elle s'était renouée à l'approche de la guerre de 1768 entre les Turcs et les Russes, et le partage de la Pologne l'avait resserrée. Mais dans le demi-siècle qui sépare la paix de Kainardsche du traité d'Andrinople, dont les événements remplissent la période suivante de l'histoire de l'empire ottoman, la communauté d'intérêts ne maintint l'harmonie parfaite entre les deux puissances que pendant la guerre poursuivie de concert contre les Turcs et contre les Français. Pour retrouver l'histoire de l'empire du croissant pendant les cinquante dernières années, avec une complète connaissance des faits les plus importants et des plus graves négociations suivies auprès de la Porte, il faudrait pouvoir fouiller dans les archives des Russes comme dans celles des Autrichiens. Car c'est de Pétersbourg seulement que peut être projetée la lumière sur des parties restées obscures dans les dernières annales des Turcs. Jusqu'à la sainte ligue qui précéda la paix de Carlowicz [Traité de Karlowitz, 1699], l'Autriche et Venise étaient les deux premiers champions de la chrétienté contre l'Islam ; la Pologne et la Russie, quoique puissances limitrophes, avaient une moindre influence. Dans le cours du dix-huitième siècle, la Pologne recula vers l'arrière-plan l. la Russie vint occuper le devant de la scène politique et tendit à envahir de plus en plus à mesure que l'empire ottoman tombait dans l'abaissement. Le premier partage de la Pologne put être considéré comme l'avant-coureur du dernier partage de la Turquie. A partir de la paix de Kainardsche jusqu'au traité d'Andrinople, la Russie dirigea les négociations diplomatiques de la Porte, détermina la paix et la guerre, engagea, dénoua les affaires les plus graves de l'empire. La France et l'Angleterre, abstraction faite de l'expédition d'Egypte et du passage des Dardanelles, ne sont plus, comme autrefois l'Angleterre, et plus tard la Prusse, que des puissances médiatrices, et ne jouent que momentanément un rôle actif. L'Autriche s'est bornée à maintenir la paix rétablie, à donner des conseils pacifiques. La Russie seule, du traité de Kainardsche à celui d'Andrinople, se posa en arbitre des destinées de l'empire ottoman ; c'est donc à l'aide des archives russes, comme des récits des historiographes turcs officiels, que l'histoire des ottomans pendant le dernier demi-siècle peut être reproduite complètement comme a été faite dans cet ouvrage l'exposition des périodes précédentes, depuis la paix de Carlowicz jusqu'à celle de Belgrad [Traité de Belgrade, 1739], et depuis cette dernière jusqu'au traité de Kainardsche. Après cette explication, qu'il nous soit permis de jeter un regard sur l'esprit et la forme de l'œuvre maintenant achevée. 

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Les manières d'écrire l'histoire sont diverses comme les points de vue sous lesquels peut être considéré l'ensemble des faits généraux remarquables ; et il y aurait folie à vouloir satisfaire en même temps, dans un seul ouvrage, aux nombreuses exigences de systèmes opposés en ce genre. Autre chose est de faire un manuel et un résumé rapide, autre chose de dérouler la vie d'une nation, autre chose de se livrer à des considérations philosophiques sur l'histoire, ou d'en faire un exposé pragmatique. Ici l'auteur se proposait, en puisant à des sources originales, dans les archives de la diplomatie dont on n'avait pas encore tiré partie, de reproduire, sous la forme pragmatique la vie complexe de l'empire ottoman, et il croit avoir atteint ce but comme aucun écrivain ne l'avait fait avant lui. Des lecteurs, pour lesquels l'Orient a peu d'attraits, rejetteront beaucoup de détails comme futiles ou fastidieux, d'autres pesteront après les noms barbares des personnes et des lieux. Quanta ces noms, les langues et les oreilles allemandes ne devraient pas s'en trouver blessées plus que des noms slaves. Les Français et les Italiens peuvent bien commettre la faute grave de tronquer, de simplifier, d'adoucir des noms propres ; mais un Allemand ne peut assumer une telle responsabilité, et un historien, à quelque peuple qu'il appartienne, ne doit pas se permettre de passer sous silence ces dénominations. En ce qui concerne les détails, dont on pourrait reprocher l'abondance moins dans les batailles et les événements de la guerre que dans les changements intérieurs, les promotions à des emplois, il semble qu'il eût été impardonnable de ne pas s'arrêter à ces masses de renseignements, car il n'en est pas un qui, sous un titre particulier, ne signale quelques faits ; et d'ailleurs on y voit marquée, selon la succession des années, la série de degrés parcourus par les grands vesirs et autres hauts dignitaires dans la guerre et dans la paix. On a vu aussi avec quel soin les dates sont fixées, les lieux sont marqués ou décrits, les sources indiquées. La géographie et l'ethnographie n'ont pas été l'objet d'études moins sérieuses. Si des juges rigoureux jusqu'à l'excès dans leur désir insatiable de savoir, exigeaient encore davantage sur la vie intérieure de l'état, sur la civilisation, l'industrie, les arts, les mœurs, sur les destinées des peuples chrétiens assujétis, je leur répondrais que la moindre négligence n'a pas été commise à cet égard, comme le prouvent de longues descriptions de fêtes, de processions, et les listes de présents ; mais que là où les pièces officielles se taisent il aurait paru inconvenant de suppléer à leur silence par des conjectures ; et même à ces arbitres impitoyables on peut adresser le défi de signaler un seul trait caractéristique pour l'histoire des mœurs et de la civilisation des ottomans ou des peuples courbés sous leur domination, qui, se trouvant dans les sources, n'ait pas été reproduit ici. L'examen le plus attentif ne rencontrera pas non plus un fait un peu saillant, sous quelque jour désavantageux qu'il puisse paraître, ou de quelque obscurité diplomatique qu'il ait été enveloppé jusqu'alors, qui ait été omis ou rayé par la censure. Il suffit ici d'indiquer les instructions adressées par Ferdinand Ier à ses ambassadeurs à Rome pour faire lever l'interdit lancé par le Saint-Siège à cause du meurtre du cardinal Martinuzzi, la dispersion des conjurés hongrois et de leurs complices, et le récit des négociations de la paix de Belgrad, ainsi que du traité secret des subsides. 

Cette histoire a mis surtout en lumière tous les secrets diplomatiques, enfouis jusqu'alors dans les profondeurs des archives. Les sources, auxquelles pouvaient être puisés des renseignements positifs, avaient à peine été abordées. Outre les négociations imprimées, mais excessivement rares et à peine connues hors de l'Angleterre, de l'ambassadeur anglais S. W. Roe ; outre les Histoires de la paix de Carlowicz par Humiecki, de Passarowicz par Vendranimo Bianchi, et la triple Histoire de la paix de Belgrad, écrite par Laugier, Neipperg et Moser, outre les récits de voyage de quelques ambassadeurs, et quelques relations vénitiennes, mises à profit par Ranke, toutes les négociations diplomatiques avec la Porte étaient restées plongées dans les mystères des chancelleries. Je les ai appelées à la vie extérieure et publique, et pas une ambassade n'a été omise si son existence s'est révélée. 

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[Archives et sources diplomatiques]

Dans des ouvrages imprimés, Audreossy et Karamsin seuls ont parlé des ambassades de France et de Russie, et quoique tous deux aient puisé aux meilleures sources des archives des états auxquels ils appartenaient, néanmoins l'un et l'autre ont laissé échapper certaines missions sur lesquelles cette histoire donne des renseignements, d'après les archives d'Autriche et de Venise. Grâce aux communications de mon savant ami, le comte de Swiedzinski, et du comte Stanislas Rzewuski, enlevé trop tôt aux sciences et à sa patrie, les ambassades polonaises sont complètes ; celles d'Angleterre et de Hollande sont telles que les donnent les pièces imprimées et les rapports de la diplomatie ; la liste des bailes a été dressée d'après les pièces vénitiennes. Précédemment, la suite des envoyés autrichiens donnée même par la chancellerie d'état était très-défectueuse, ainsi qu'on le voit par la comparaison de nos indications avec le tableau publié par Jenisch dans le prodrome du Nouveau Meninski. On ne connaissait pas non plus jusqu'ici tous les traités de paix et toutes les conventions diplomatiques ; dans la liste publiée par Martens et Schœll, il n'en manque pas moins de deux cent quatre-vingts. Pour arriver à combler tant de lacunes, il a fallu dans l'espace de vingt ans, depuis 1808, alors que le comte Stadion m'ouvrit les registres turcs de la chancellerie d'état, jusqu'en 1828, que fut achevée la lecture des archives vénitiennes, compulser plusieurs centaines de liasses de manuscrits dans la registrature de la chancellerie d'état, et un aussi grand nombre dans les archives particulières de la maison impériale. Régulièrement, chacune de ces liasses de manuscrits contient les rapports et les instructions d'une année, environ deux cents feuilles in-folio, de sorte que chacune d'elles peut être considérée comme un épais in-folio, de la dimension de soixante-huit volumes de l'histoire de Marino Sanuto. En ajoutant ces volumes aux rapports des envoyés vénitiens et des représentants de l'Autriche, on trouve que l'ensemble des archives fouillées pour la composition de l'histoire actuelle offre une masse de cinq cents in-folios ; les Byzantins et l'histoire de Khevenhuller en réunissent cinq cents autres. On en compterait cinq cents encore avec les historiographes de l'empire ottoman et les anciens écrivains européens qui ont écrit sur les Turcs, tels que Mezeray, Knolles, Sagredo, Lewenklau, Lonicerus, Hœnigshofen, Ortelius, Bonfinius, Istuanfi, Dlugosz, Cromer, etc. Chaque page de notre ouvrage prouve par les citations combien ont été mises à profit les notions fournies parles bibliothèques, les archives, les chancelleries, les rapports, les actes, les traités, les papiers d'état et les pièces de la diplomatie européenne ou asiatique. 

[Historiens ottomans]

Les sources auxquelles le continuateur de l'histoire des ottomans aurait besoin de puiser, et dont quelques-unes seulement ont été abordables jusqu'ici, sont les travaux des historiographes suivants de l'empire. Après l'histoire imprimée de Waszif, qui se termine à la paix de Kainardsche, et n'est qu'un abrégé des cinq historiographes successifs, Hakim, Tscheschmisade, Musasade, Behdscheti, Hasan-Efendi et Enweri, vient aussitôt Enweri, qui a retracé les événements du règne du sultan Abdulhamid en deux ouvrages distincts, d'abord en qualité d'historiographe dans le camp, puis remplissant les mêmes fonctions près de la Porte. Le premier de ces ouvrages contient les faits du règne d'Abdulhamid jusqu'à la déclaration de guerre avec la Russie et l'Autriche ; le second décrit cette guerre même jusqu'à la paix de Sistow, dans la première année du règne de Sélim III. Tandis qu'Enweri remplissait les fonctions d'historiographe dans le camp, Edib-Efendi était placé près de la Porte comme maître des cérémonies et historiographe, et en effet il raconte ce qui s'est passé durant les trois premières années du règne de Selim III. Enweri, après sa mort, eut pour successeur Chalil-Nuri-Beg, qui commence son histoire à l'an 1209 [1794], et la pousse jusqu'en 1213 [1799]. Le successeur de Nuri-Beg fut Waszif-Efendi, l'abréviateur et l'éditeur des cinq historiographes ci-dessus nommés, imprimés à Constantinople en deux volumes in-folio ; non-seulement il continua l'histoire de Nuri-Beg de 1204 [1719] à 1219 [1804], mais il écrivit aussi l'histoire de Sélim III depuis son avènement au trône jusqu'en 1209 [1794], que commence la relation de Nuri. 

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Ce dernier a inséré dans son ouvrage et dans toute leur étendue les dispositions des nouvelles institutions entièrement inconnues jusques-là dans le reste de l'Europe, ce qui les a fait comprendre dans leur esprit et leur complément. Quand Waszif fut appelé au poste de reis-efendi, le poète Pertew-Efendi le remplaça comme historiographe, et, sous le règne de Mahmudll, ces fonctions furent conférées au traducteur des deux grands dictionnaires, imprimés à Constantinople, du Burhani-Katii et du Kamus, au savant philologue Aaszim-Efendi, qui commença son histoire à l'avènement de Mahmud II. Son successeur Schanisade, traducteur et éditeur du grand ouvrage anatomique imprimé à Constantinople en deux volumes in-folio, part de la môme époque. Après sa mort, arrivée en 1234 [1818 ], les fonctions d'historiographe furent remplies pour peu de temps par Omer-Efendisade Suleiman. Après celui-ci, vient l'historien Esaad-Efendi-Ssahhafsade, auteur de l'histoire de la destruction des janitschares, publiée à Constantinople sous le titre de Base du triomphe. Il commence, comme ses prédécesseurs Aaszim et Schanisade, au règne de Mahmud II, de même qu'Euweri, Edib et Waszif avaient pris tous trois pour point de départ le début du gouvernement de Sélim III. Outre les ouvrages de ces neuf historiographes, Enweri, Edib, Nuri, Waszif, Pertew, Aassim, Schanisade, Omersade, Suleiman, Ssahhafsade, il y a encore deux histoires de l'expédition française en Egypte, une en arabe, l'autre en turc, et l'histoire de Said-Efendi, ouvrage peu volumineux, mais fort précieux, dont la première moitié résume les fastes ottomans dans le cours du dix-huitième siècle, et la seconde, excellent extrait de Nuri, expose avec détail les nouvelles institutions de Sélim III et les deux révolutions qui renversèrent du trône Sélim III et Mustafa IV. Il y a donc une douzaine d'auteurs originaux tout récents(1), dont, en dépit de tous les efforts, la moitié seulement jusqu'ici ont pu être consultés. Ils sont indispensables pour l'historien qui ne veut point courir le danger d'écrire uniquement d'après les rapports de la diplomatie et les journaux. On peut s'en convaincre par l'examen de l'histoire des deux révolutions, due à la plume de Said, qui fait ressortir les lacunes et les erreurs des rapports de Jucherot, d'Andreossy et d'autres sur ce sujet ; l'ouvrage de Said-Efendi, bien supérieur aux douze autres par la rapidité de la narration et par l'importance de la matière, mérite d'être recommandé au comité de traduction. 

(1) Voici la liste des historiographes ottomans qui, en vertu de leur charge cl par ordre des sultans. écrivirent l'histoire : 1° Idris de Bidlis, sur l'ordre de Bajesid II, Histoire des huit premiers sultans. 2° Kemal-Paschasade, sur l'ordre de Sélim Ier 3° Le grand nischandschi, sur l'ordre de Suleiman ; Histoire du règne de ce sultan. 4° Seadeddin, sous Mohammed III, Histoire depuis la fondation de l'empire jusqu'à Suleiman. 5° Nerkesisade, nommé par Murad IV, en 1044 (1634). 6° Abdi-Pascha, nommé par Mohamed IV. 7° Naima, de 1001 à 1070. (1592-1659) 8° Itaschid, de 1071 à 1134 ( 1660-1721) 9° Tschelebisade, de 1135 à 1141 ( 1722-1728) 10°' Sami ; 11° Schakir ; 12° Ssubhi ; 13° Ssubhi, ce dernier né en 1156 (1743) parle de son frère Mohammed-Ssubhi avant lui historiographe de l'empire ; leurs récits comprennent les événements depuis l'intronisation de Mahmud Ier en 1143 (1730) jusqu'à la fin de l'année 1156 (1743 ) en un volume édité par le second Ssubhi, imprimé à Constantinople. 14° Isi, de 1157 (1744) jusqu'à la fin de 1163 (1750) imprimé à Constantinople. 15° Hakim ; 16° Tscheschmisade ; 17* Musasade ; 18° Behdscheti-Efcndi ; 19°Enweri. Oscinq historiographes, abrégés et édités par Wiisif-Efendi forment la continuation d'Isi de 1166 à 1188 (1752-1754). 20° Enweri, auteur de trois Histoires: 1° de la guerre contre les russes sous Mustafa III, jusqu'à la paix de Kainardsche ; 2° du régne d'Abdulbamid jusqu'au commencement de la guerre contre la Russie et l'Autriche ; 3° de la guerre contre les russes et les autrichiens, jusqu'à la paix de Sistow. 21° Edib, le maître des cérémonies, écrivit l'Histoire des trois premières années du régne de Sélim III. 22° Nuribeg de 1209 (1794) à la fin de 1213 (1799). 23° Waszif écrivit l'Histoire de 1214 à 1219 (1799 à 1802) et en outre celle des premières années du régne de Sélim III, jusqu'au moment où commence Nuribeg. 24° Pertew-Efendi, de 1219 à 1222 (1802-1805) époque de sa mort à Andrinople. 25° Aaszim, mort en 1235 (1319). 26° Schanisade, mourut en exil à Tire en 1241 (1825). 27° Omersade-Suleiman, ne fut que quelques mois historiographe de l'empire. 28° Ssahhafsade, historiographe actuel, est éditeur du journal du gouvernement.

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[Bibliothèques européennes]

Ces indications me conduisent à exprimer ma reconnaissance pour les gracieuses communications qui m'ont été faites, pour les secours bienveillants qui m'ont aidé à atteindre mon but. Grâce aux recommandations généreuses des ministres de l'intérieur et des affaires étrangères en Prusse, en Bavière, en Saxe, au concours des ambassades impériales près de ces cours, les livres et les manuscrits des bibliothèques de Berlin, Munich et Dresde, ont été mis à ma disposition chaque fois que je désirais en faire usage, et j'ai pu m'en servir aussi librement que des trésors de la bibliothèque de la cour à Vienne. J'ai trouvé surtout deux manuscrits bien précieux et qui m'ont été bien utiles, l'histoire du fils du grand vesir Naszuh-Pascha, à Dresde, et celle du grand vésirat du troisième Kœprili et de ses deux successeurs, par un anonyme, à Berlin. De la seule bibliothèque de Munich, m'ont été communiqués cent quatre-vingt-six manuscrits turcs dont je n'aurais jamais pu autrement avoir connaissance ; en outre, les directeurs des bibliothèques royales de Berlin, Dresde, Munich et Gœttingen, MM. Wilken, Ebert, Lichtenthaler et Beneke ont bien voulu prendre la peine de compléter, au moyen d'appendices tirés des trésors confiés à leurs soins, la liste d'un millier d'ouvrages imprimés, parus en Europe, sur l'histoire des ottomans, laquelle liste avait déjà été publiée dix ans auparavant dans les Archives pour l'histoire. M. Hase de Paris et M. Macbridge d'Oxford ont aussi contribué pour une douzaine de titres. Mais il est difficile de croire que dans les bibliothèques de Paris et à la Bodleiana, il se trouve encore plusieurs manuscrits français et anglais, relatifs aux Turcs, qui me sont restés inconnus. Je dois surtout adresser des remercîments au directeur de la Marciana pour toutes les peines qu'il a prises, afin de me procurer les ouvrages les plus rares qui aient paru en Italie sur l'histoire des ottomans ; j'aurais volontiers contracté les mêmes obligations envers M. l'abbé Mezzofanti, directeur de la bibliothèque de l'institut de Bologne, si riche en ouvrages classiques orientaux, si, à force de prières et au moyen des démarches répétées de l'un des principaux protecteurs de cet ouvrage, son excellence le comte de Lutzow, ambassadeur impérial à Rome, il m'eût été possible d'obtenir communication d'une seule lettre de Marsigli. Avec la permission de son excellence le ministre d'état bavarois, comte d'Armansperg, et par l'entremise du directeur royal des archives, baron d'Hormayr, je suis parvenu à prendre connaissance et à tirer copie de l'état de tous les actes relatifs aux guerres contre les Turcs, se trouvant dans les archives, et même à examiner les trophées turcs déposés dans le château de Rastadt. Grâce à la médiation de son excellence l'ambassadeur impérial à Pétersbourg, comte de Fiquelmont, j'ai pu me procurer des archives de Moscow la liste de quelques envoyés russes, ce qui m'a permis de rectifier leurs noms, altérés dans les annalistes turcs et les papiers diplomatiques jusqu'à être méconnaissables. L'agent impérial en Moldavie, M. de Wallenburg, ayant été secrétaire d'ambassade à Constantinople, m'a aidé à trouver le tombeau de Kara-Mustafa et m'a fourni d'excellentes notions topographiques. Déjà plusieurs fois, j'ai répété combien j'avais d'obligations à mon excellent ami, l'interprète chevalier de Raab pour les ouvrages qu'il m'a procurés ; je me plais encore à lui adresser le témoignage de ma reconnaissance pour les renseignements, les notions historiques que son intervention bienveillante et infatigable m'a fait obtenir des professeurs et des savants turcs, particulièrement de l'un des plus savants ulémas, le grand juge Abdulkadir-Beg, fils du grand vesir Melik-Mohammed-Pascha. Les communications écrites, qui me sont ainsi parvenues dans le cours de dix années, forment seules une liasse considérable de pièces bibliographiques, philologiques et historiques, du plus grand prix (l). 

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Enfin, cette histoire n'eût jamais été publiée, si, vingt-sept ans auparavant, le comte Stadion n'avait pas mis à ma disposition les registres de la chancellerie d'état ; si, par la haute protection de son altesse le prince de Metternich, les archives secrètes de la maison impériale ne m'avaient été ouvertes ; si enfin la censure avait mis le moindre obstacle à la révélation des faits qui s'y trouvaient. Enfin, l'auteur d'un ouvrage sérieux et profond n'a pas moins de grâces à rendre à ses critiques, quand, au lieu de se montrer haineux comme Hamaker, ils s'attachent seulement à relever des fautes essentielles, à rectifier des erreurs graves. Le poëte et l'orateur peuvent garder le plus profond silence sur les attaques de la critique, et s'envelopper dans la conscience de leur mérite, ou dans le dédain.

(1) Voici une circonstance qui peut servir de témoignage du scrupule de l'auteur à tirer parti des renseignements à sa disposition et qui jette en même temps un nouveau jour sur le caractère de deux personnages historiques, le vieux Kœprili, et l'historiographe Raschid ; on verra mieux ressortir encore la tyrannie farouche du premier, la douceur et l'esprit conciliant du second. Très-souvent dans les notes de cet ouvrage sont indiqués les passages où la vérité, dissimulée par les historiographes officiels, était mise en lumière par des rapports d'Européens, ou des écrivains ottomans plus sincères et plus courageux. Celle ressource devient indispensable quand dans la suite des historiographes de l'empire, se rencontre une lacune d'une année et plus, circonstance qui se reproduit deux fois : d'abord, entre Naima et Raschid, car Naima finit en l'année 1069 (1658), et Raschid commence par l'année 1070 (1659), de sorte que les événements de l'année 1070 (1660) manquent absolument ; 2* entre Kara et Tschelebisade, dont les récits se terminent à l'an 1141 ( 1728 ) et Ssubhi, dont l'ouvrage s'ouvre par l'année 1143 (1730) ; par conséquent là encore manquent deux années. La dernière lacune est plus facile à comprendre que la première, parce que le récit manquant devait embrasser la fin peu glorieuse du règne d'Ahmed III, et son renversement par la révolte, dont le servile Ssubhi n'osa jamais exposer la véritable cause. Mais le motif de l'antre lacune entre Naima et Raschid me serait restée entièrement inconnue, sans la réponse de mon ami le savant Kadiasker à la question que je lui adressais. L'année 1660 fut malheureuse à plusieurs égards, particulièrement à cause du grand incendie sur lequel la kaimakam Debbagh-Mohamed adressa directement au sultan un rapport qui le fit mettre à mort par le vieux Kœprili. Raschid nommé historiographe de l'empire par ce dernier, ne jugea pas prudent de commencer son Histoire par un événement aussi désastreux que le grand incendie. qui avait déjà coûté la vie au kaimakam, et crut plus sage de transporter le début un an plus tard ; heureusement cette année est comblée par l'Histoire de Husein-Wedschili. 

[Critiques des revues d’histoire]

L'historien peut observer la même attitude et la même réserve, tant que la critique ne s'adresse qu'à sa manière, à son goût et à son style. Mais quand il s'agit de la vérité scientifique, de faits historiques, c'est un devoir indispensable pour l'explorateur ardent et sincère de la science, pour l'historien, de se défendre contre d'injustes attaques, ou bien de confesser son erreur et de la redresser. D'une vingtaine de critiques (1) dont j'ai eu connaissance, cinq se sont en effet appliqués sérieusement et avec impartialité à l'étude des volumes qui leur étaient soumis : Schlosser, Wilken, Veit, Tychsen et Sylvestre de Sacy, dans les annales critiques de Heidelberg, Berlin, Vienne, les Gœttinger Gelehrtenanzeigen, et le journal des savants. Les vingt autres, ont jugé bénévolement ou hostilement, mais tous superficiellement, sans aller au fond des choses, sans comparer l'œuvre actuelle avec les travaux antérieurs sur l'histoire des Ottomans, sans chercher à remonter aux sources (les bysantines, au moins, dans le premier volume). 

(1) 1° Les Wienerjahrbücher der litteratur ; 2° les Berliner-Jahrbiicher Fürwissenscbaftliche kritik ; 3° Jenaer litterayur zeitung ; k° Haller, litteratur icilung ; 5° Leipziger litteratur zeitung ; 6° Heildelberger Jahrbucher ; 7° Gœtlingische gelehrlen Anzeigen ; 8° Leipziger Blœtter fur litterarische Unterhaltung ; 9° Morgenblatt ; 10° Abendblatt ; 11° Repertorium ; 12° Journal des savants ; 13° Revue encyclopédique ; 14° Biblioteca critica nova ; 15° L'universal ; 16° Bulletin de Ferussac ; 17° Journal asiatique ; 18° Asiatic journal ; 19°Litterary gazette ; 20° Foreign litterary gazette ; 21° Foreign review ; 22° New foreign review ; 23° Biblioteca italiana ; 24° Antologia ; 25° Bibliothèque britannique.

[L’épouse du vizir Ibrahim]

Mon savant et honorable ami, son excellence le chef de la magistrature, Melek-Paschasade-Abdulkadir-Beg, observa sur mon histoire de la levée du premier siège de Vienne, que, dans les annales turques, l'épouse du grand vesir Ibrahim n'est nullement citée comme sœur de Suleiman le législateur. C'est ainsi qu'il s'exprime à ce sujet: « Votre traité tout parfumé d'ambre, sur les événements de Vienne, nous est parvenu par M. Raab, et nous en avons pris connaissance avec un grand plaisir.

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En le parcourant avec nos amis instruits de la langue allemande, je fus saisi d'un doute sur un seul point. Ibrahim-Pascha, favori de Suleiman le législateur, et livré ensuite par ce monarque à une mort violente, possédait à Constantinople, sur la grande place célèbre sous le nom d'Atmeidan, un magnifique sérail, qui, après lui, devint la propriété de divers vesirs, et resta en définitive à Fasli-Pascha. Une partie de ce palais qui sert à resserrer les tentes, est appelée maintenant Mehterchane (magasin des tentes), l'autre partie, est désignée sous le nom de Bojachane (magasin des couleurs). Le tout-puissant Ibrahim, donna dans ce sérail une grande fête, dont la magnificence ne saurait se décrire. A cette époque aussi, Suleiman lui-même y fit célébrer une nôce, et il dit en plaisantant : Laquelle de ta nôce, Ibrahim, ou de la mienne, est la plus brillante? Ibrahim-Pascha répondit : Ma nôce a été honorée de la présence d'un padischah comme vous ; quel personnage aussi sublime a pu se trouver à la vôtre ? Ces paroles se trouvent dans beaucoup de passages des histoires ; toutefois, elles ne prouvent pas absolument que la fiancée devait être une princesse de la maison d'Osman. Dans les histoires que j'ai lues, il n'est question que de la description du festin, de la lutte scientifique entre les ulémas, et des faveurs répandues par le sultan Suleiman ; mais je ne sais pas où l'on a pu prendre que Suleiman avait donné sa sœur à Ibrahim-Pascha. » En effet, un seul rapport vénitien, dans Marini-Sanuto, dit que la fiancée d'Ibrahim était sœur de Suleiman, et ce rapport d'ambassade est contredit par d'autres historiens européens contemporains. D'après Spandugino-Cantacuzêne, la jeune épouse était nièce de Suleiman (1). Selon Paolo-Giovio, copié par Sansovino, c'eut été une fille d'Iskender-Pascha (2). 

(1) Et fece E scia Ibrahim, il quale era nato in un castello nel contacta di Corfu nominale La Parga ; al quale avendo dalo una suo nipote per moglie, degno de esser alle lor noize contre l'usato di tutti gl' imperatori turcheschi p. 100). 

(2) Ceslui uacque in Macedonia nel villagio della Parga, vicino a Corfu, e fu schiavo de Schender Bassa, del quai ha presa per moglie la figlia (fol. 30).

Dans l'ouvrage très-recommandable d'Hafis-Husein-d'Aiwanserai, dans les documents historiques sur les fondateurs des mosquées de Constantinople, l'épouse d'Ibrahim ne pouvait être ni sœur, ni nièce de Suleiman, ni fille d'Iskender-Pascha ; c'est tout simplement une des femmes du sérail ; de sorte que de toutes ces contradictions, il est difficile de tirer une opinion certaine sur sa naissance. L'assertion ultérieure de mon ami que, d'après les annales des Ottomans, Selim I n'eut d'autre enfant que Suleiman, est repoussée par de nombreux passages des sources, cités dans cette histoire, sur les mariages des sœurs de Suleiman avec des paschas. Ibrahim-Pascha s'enorgueillissait beaucoup de ses noces honorées par la présence de Suleiman. Ce sentiment est attesté par une pièce autographe excessivement remarquable, dont le fac-similé se trouve dans l'histoire du siège de Vienne, et dans laquelle il signe Ssahibes-Sur, c'est-à-dire, possesseur des noces. 

[Le crâne de Kara Mustafa]

Ce qui a une bien plus grande importance que ces vérifications sur l'épouse du premier vesir ottoman, dont l'étendard fut planté sous les murs de Vienne, c'est l'authenticité du crâne conservé dans le trésor municipal viennois, de Kara-Mustafa, le second ministre des sultans, qui poussa ses hordes contre le boulevard de la civilisation occidentale. A peine l'acte écrit sur parchemin par le cardinal Colloniz, le 17 septembre 1696, eut-il été imprimé, et le crâne dépouillé de l'atroce bourreau de Human, eut-il été exposé comme un grand enseignement historique, de Constantinople fut envoyé l'excellent ouvrage du jardin des mosquées qui, écrit dans la deuxième moitié du siècle précédent, présente l'histoire la plus précieuse de toutes les mosquées de Constantinople, des écoles attachées aux temples, des fontaines, des hôpitaux, des cuisines des pauvres, et autres établissements de bienfaisance, ainsi que des renseignements sur l'année de la mort et la sépulture de leurs fondateurs. Si cet ouvrage m'eût été connu sept ans plutôt, il aurait formé la troisième partie de Constantinople et le Bosphore.

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Dans cette espèce de monographie, trois fois il est question de Kara-Mustafa, celui qui assiégea Vienne ; la première, dans le chapitre consacré aux mosquées de la ville, à l'occasion de l'école de la tradition fondée par lui dans la rue du diwan ; la deuxième au sujet de la mosquée bâtie dans le voisinage de Chodscha-pascha ; la troisième, dans l'énumération des mosquées, hors de l'enceinte de Constantinople, au-delà des sept tours, quand l'auteur arrive à la mosquée, dite des Bouchers. Dans le premier et le dernier cas, il est dit expressément que la tête de ce vesir roula devant les pieds du sultan à Andrinople, et qu'elle fut ensevelie dans cette ville, contre la mosquée de Ssaridsche-Pascha. A la vérité, dans la Rumili d'Hadschi-Chalfa, il n'est pas fait la moindre mention de la mosquée deSsaridsche-Pascha à Andrinople, et l'historien Ali, à l'article des vesirs de Murad II, dit simplement, que Ssaridsche-Pascha fonda à Gallipoli une mosquée, une cuisine des pauvres et une medrese. Il était donc nécessaire de rechercher : 1° Si en effet il y avait à Andrinople une mosquée de Ssaridsche-Pascha ; 2° si un Mustafa-Pascha y avait été réellement enseveli ; 3° si ce Mustafa-Pascha était bien le Kara-Mustafa qui avait assiégé Vienne. Les recherches entreprises, grâces aux soins complaisants du secrétaire d'ambassade russe, Wallenburg, aidé de l'agent consulaire à Andrinople, et d'un homme versé dans la langue et dans les affaires du pays, amenèrent une triple réponse affirmative à ces trois questions. Les doutes qui planaient encore sur la situation de la mosquée, ainsi que sur l'authenticité de l'inscription tumulaire, furent levés à l'aide des explorations dirigées sur les lieux à Andrinople, par M. de Wallenburg, dans son voyage de Constantinople à Vienne ; l'inscription et le chronogramme des dernières lignes, et s'il faut ajouter encore la date écrite en chiffres, prouvent jusqu'à l'évidence, que Kara-Mustafa fut enseveli à Andrinople, et non point à Belgrad. Cette pierre tumulaire fut placée dans l'année de la décapitation de Kara-Mustafa, et par conséquent douze ans avant qu'arrivât à Vienne la prétendue tête du grand vesir mis à mort. Les deux jésuites, Aloysius Braun et Xavier Berengshofen ] qui apportèrent le crâne à Vienne, le remirent au cardinal Colloniz, comme étant celui de Kara-Mustafa, parce que l'atroce vesir, durant le siège de Vienne, aurait menacé les principaux de la ville de les faire décapiter, s'ils tombaient entre ses mains. Il paraît que les deux Pères savaient bien au-dessus de quelles dépouilles s'élevait le monument funéraire construit contre leur ancienne église de Belgrad, transformée en mosquée, et qu'ils avaient, avec leur relique turque, pratiqué une pieuse fraude afin de s'insinuer dans la faveur du cardinal. Quoiqu'il en soit, le crédit historique de l'ouvrage sur les mosquées ruine l'autorité du diplôme de Colloniz, fondé sur le témoignage de deux jésuites, et la dépouille conservée depuis cent trente-cinq ans dans le trésor de l'hôtel de ville à Vienne, et montrée comme la tête de Kara-Mustafa, doit avoir été enlevée à quelque grand turc inconnu, et n'a point appartenu à Kara-Mustafa, qui repose à Andrinople, contre la mosquée de Ssaridsche-Pascha. 

[Observations chronologiques et pragmatiques]

Pour ne pas tromper l'attente de ceux qui, à la conclusion de toute œuvre historique, comptent sur un ensemble de considérations philosophiques ou politiques, je vais grouper ici quelques observations chronologiques et pragmatiques, quoique déjà j'aie exposé successivement les plus importantes sur l'esprit et le caractère de chaque règne et de chaque époque ; que d'ailleurs je sois pénétré du principe, que, dans le déroulement de l'histoire, les faits parlent d'eux-mêmes, sans avoir besoin du langage propre à l'historien, et que les réflexions doivent être laissées aux lecteurs. L'empire ottoman, depuis sa fondation jusqu'à la paix de Kainardsche, a traversé sept grandes périodes: 1° De formation, à partir de la fondation de l'Empire, jusqu'à la conquête de Constantinople ; 2° d'extension, depuis la prise de Constantinople, jusqu'à Suleiman le législateur ; 3° de haute prépondérance et d'éclat incomparable, sous Suleiman et son fils Selim II ; 4° d'altération et d'affaiblissement, jusqu'au moment ou Murad IV attaqua le mal avec le fer du bourreau ; 5° d'anarchie complète et de triomphe pour la révolte, jusqu'à l'apparition du premier Kœprili ; 

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6° de nouveau développement de puissance, sous le gouvernement des Kœprili, jusqu'à la paix de Carlowicz ; 7° de décadence décidée, révélée au monde par ce traité, et d'intervention active de la politique européenne, jusqu'à la paix de Kainardsche. Depuis la grande bataille de Nicopolis, où Ilderim fondit sur les armées des puissances chrétiennes liguées contre lui, et les chassa loin devant ses escadrons, jusqu'aujourd'hui que le croissant brille encore en ôrient, mais ne menace plus de pénétrer au cœur de l'Europe, quatre cent quarante ans se sont écoulés. Un siècle plus tard, les Turcs inondaient l'Autriche centrale et la Pologne [1496] ; deux siècles après la bataille de Nicopolis [1596], Mohammed III montait sur le trône, et de son avènement, qui concorde avec le commencement du onzième siècle de l'hégire, les historiens ottomans datent les premiers symptômes de la décadence de l'Empire. Cent ans après, le troisième Kœprili, le sage et vertueux vesir, tenta la première réforme sous le nom d'ordre nouveau, en faveur de la population chrétienne de l'Empire écrasée par le despotisme [1696], et juste un siècle plus tard la réforme de l'ordre nouveau s'appliqua sous Selim III [1796]. L'année 96 de chaque siècle de l'ère chrétienne, est signalée entre toutes, comme la 66e dans les annales des Ottomans, ainsi qu'on a pu le remarquer dans le cours de cette histoire. Il ne faut rien en conclure, sinon que cette année a fixé plus particulièrement l'attention de l'observateur sérieux, et que sa pensée s'y est arrêtée. C'est ainsi que des jours ont été marqués comme heureux ou malheureux pour des peuples et des individus: la décollation de saint-Jean dans l'histoire de Hongrie ; le 14 octobre dans la vie de Napoléon ; le 8 septembre dans l'histoire des sièges entrepris par les Ottomans ; dans les fastes des rapports de la Russie avec les Turcs, le 21 juillet, choisi certainement avec intention par la czarine, pour la signature de la paix de Kaidnardsche, afin d'effacer glorieusement le souvenir du traité de Pruth. Bien loin de vouloir me défendre contre le blâme auquel j'ai été en butte pour ces rapprochements chronologiques, j'avais pensé qu'il ne serait pas indigne d'un travail sérieux d'ajouter à la première édition une sorte de table comprenant les dates des événements les plus éclatants des annales des Ottomans, afin de faire mieux ressortir la concordance étrange des faits remarquables avec certains jours. 

Toutefois il ne faudrait pas vouloir en tirer des prédictions pour l'avenir, pas plus que des anciennes prophéties bysantines et turques sur la ruine de l'empire. La mort de toutes les institutions politiques se laisse facilement deviner d'après le silence et le repos dans lesquels elles sont oubliées, sans égard pour les progrès du temps et des peuples limitrophes. L'édifice de l'état comme tout autre menace de s'écrouler si l'on n'y fait de continuelles réparations. Le nom de Turc est un terme injurieux dans la bouche de l'européen comme dans celle de l'ottoman, et par la même raison quand on examine les choses de près. Pour l'ottoman, le Turc est l'enfant des steppes couvert de sa rude enveloppe, resté obstinément étranger à toute culture, à tout adoucissement dans les mœurs. Pour l'européen, c'est le barbare asiatique emprisonné dans ses vieilles formes religieuses et politiques. L'ottoman repousse le Turkman inculte ; l'européen, l'ottoman Turc. A ce point de vue, le nom de Turc a pris un sens plus étendu encore du Bosphore au détroit de Gibraltar. Si depuis long-temps l'empire ottoman n'est plus conquérant, si depuis long-temps il est resté contenu dans les limites du Danube, du Kuban au Nord, du rivage de l'Egypte au Sud, de l'Euphrate et du Tigre à l'Orient, la véritable raison, c'est qu'au lieu d'être progressif, il est demeuré stationnaire, comme le fleuve qui, cessant de rouler ses eaux, se transforme en marais ; en un mot, c'est parce que les Turcs sont des Turcs. 

Toutefois n'allons pas nous laisser entraîner à une injuste opinion sur le caractère du peuple turc, auquel, dans l'empire ottoman moins qu'ailleurs, peut être attribué la ruine du gouvernement ; il ne faut pas non plus prononcer une sentence inique sur le gouvernement lui-même pour le temps qu'il fut en état de maintenir l'ancienne constitution politique dans toute sa vigueur. Pour juger équitablement les Turcs au point de vue historique, on ne doit pas oublier qu'ils portent la chaîne de l'Islam, la plus intolérante de toutes les religions,

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dont l'esprit aspire à la domination du monde et par conséquent pousse sans cesse à la conquête. Les fetwas rendus pour la guerre de Chypre et celle de Perse proclament la légitimité de la rupture de la paix s'il y a avantage dans cette conduite. Durant quatre siècles les ottomans n'accordèrent aux infidèles que des capitulations, jamais une paix fixe et durable ; et si la perpétuité de la paix rencontra de si grands obstacles, c'est qu'elle était expressément contraire à l'esprit de la loi. Considérés sous cet aspect, les ottomans, par la première institution d'armées permanentes, par le perfectionnement de la discipline militaire, et surtout par la levée de jeunes garçons pour le recrutement des janitschares, ont laissé bien loin derrière eux, dans l'intelligence et le développement de la politique profonde quoique monstrueuse du despotisme islamite, les Persans et même les Arabes auxquels leur Montesquieu, Ibn Chaldun, reproche avec raison l'instabilité de leurs constitutions. Rarement le gouvernail de l'état était entre les mains de Turcs de naissance ; presque toujours il fut tenu par des sujets d'origine chrétienne, des Grecs, Illyriens, Albanais, Serviens, Croates, même par des Hongrois et des Allemands, entrés au moyen de la levée des jeunes garçons parmi les recrues et les pages, arrachés aux anciens liens du sang et de la foi de leurs pères, formés à devenir d'aveugles instruments du pouvoir de leurs maîtres. Sous Suleiman-Kanuni, la domination de la loi et la puissance de l'empire brillèrent du plus grand éclat. Le Turc, le Persan et l'Arabe donnent à l'art du gouvernement le nom de Riaset (1), c'est-à-dire, direction du vaisseau ; mais cet art leur paraît incomplet sans l'exercice d'une rigueur nécessaire, appelée Siaset, du mot arabe emprunté au maniement du cheval (2) ; le moyen et le but de cet art compliqué, c'est l'observation de la loi, de sorte qu'ici comme dans tout état bien ordonné, l'objet le plus élevé proposé aux plus nobles efforts, c'est le triomphe du droit.

(1) Reis, tête ou chef, désigne en général le capitaine de vaisseau. 

(2) Seis, le valet d'écurie. 

L'idée de liberté politique manque à l'asiatique ; il ne connaît que la liberté civile de l'homme affranchi ou né dans l'indépendance, en opposition avec la situation de l'esclave acheté ou né dans les fers. Le Persan avait la notion de la liberté religieuse de la doctrine de Serduscht, dont le symbole est le cyprès ou le lis ; l'Arabe ne connaît que la liberté des Bédouins, ou de l'état de nature du sauvage, dont la main s'élève contre tout le monde, et qui voit les mains de tous dressées contre lui. L'ottoman, quand dans la moitié du dix-huitième siècle, il se trouva en face de la liberté des Polonais et de l'indépendance des Tatares, ne trouva pour cet état de choses d'autres mots que celui de Scrbestijet, faculté de s'envelopper la tête, parce que ce droit est interdit à l'esclave ; comme autrefois chez les Romains, l'indigène seul pouvait se coiffer d'un chapeau. Les ottomans ne sont pas aussi étrangers aux idées d'humanité (1) et de système d'existence commune ; le mot république (2) se trouve môme dans le titre des vesirs (3). La plus admirable de toutes les institutions politiques ottomanes est certainement la hiérarchie des ulémas, fondée par Mohammed II, complétée par Suleiman Ier ; c'est une communauté aristocratique pour l'enseignement de la science et de l'administration de la justice ; une sorte de corps législatif, maintenant l'équilibre entre les différentes divisions des troupes, et posant un frein au despotisme lui-même ; une chambre de noblesse acquise par les services dans la science et la magistrature, une aristocratie de théologiens et de légistes, de juges et de professeurs, dont la fermeté et la fixité dans les principes a sauvé le vaisseau de l'état de tant de tempêtes déchaînées par le despotisme et l'anarchie, qui menaçaient de l'engloutir. Les professeurs en Turquie sont mieux rétribués et jouissent d'une plus haute considération qu'en Allemagne et dans les autres pays, à l'exception de la France et de l'Angleterre. 

(1) Infanijet. 

(2) Dschumhur. 

(3) Directeur des affaires de l'existence commune.

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Quoique les places productives de muderris et de juges, de médecin et d'astronome de la cour, qui mènent aux dignités de grands juges et à la première de toutes, celle de mufti, soient limitées à la théologie et à la jurisprudence, dans lesquelles s'exercent des légions d'ulémas, ces deux branches, sérieusement exploitées, n'arrêtent pas la culture de ce qui se rattache à une civilisation plus élevée ; elles provoquent même l'étude de l'éthique, de l'histoire, la philologie, la médecine, des mathématiques, et même des beaux-arts, que la loi permet, comme la poésie, la musique, l'éloquence, l'architecture et la calligraphie. La peinture et la sculpture, seules frappées d'interdiction par la loi, sont restées stériles. Mais en revanche, quels développements ont pris certains arts mécaniques? combien de leurs produits excitent l'envie et la rivalité de l'Occident? Les étoffes de soie aux mille couleurs d'Alep, les coussins de velours de Brusa, les manteaux blancs de Barbarie, les capotes noires de marin de Smyrne, les lames de Damas, les tissus rouges de laine, le savon et l'huile de rosé d'Andrinople, les chemises de l'Archipel, les mouchoirs et les tabliers de bain, les schals de Bagdad, les ouvrages des tireurs d'or de Constantinople, etc... Toutes les armées européennes ont adopté la musique militaire des Turcs, de même que diverses de leurs pratiques dans les mines. Les chefs-d'œuvres de l'architecture ottomane, dont à la vérité les maîtres furent presque tous des Grecs, étonnent les européens, dans les mosquées de Constantinople et d'Andrinople, sur les rives du Bosphore et du Dschemna. Dans l'art de la calligraphie, particulièrement dans la taalik, où les orientaux se complaisent avec le plus d'amour, les ottomans rivalisent avec les Persans. L'humajunname, la fameuse traduction des fables dites de Bidpai, surpasse de beaucoup en éclat l'original persan et arabe, véritable modèle de l'art oriental-pour la pompe du style et la vivacité des couleurs. La poésie des ottomans a fait plus encore. 

[La poésie ottomane]

Toutes les urnes ne sont pas religieuses, tous les cœurs pleins d'amour, tous les esprits poétiques ; la justesse et l'accord des sons ne font pas impression sur tous les ottomans. Il y a des athées : quoi d'étonnant donc qu'on entende nier la poésie et rabaisser la poésie orientale dans le public des journaux, et même parmi les orientalistes? A des attaques d'orientalistes allemands dédaigneux, tels que Schulz et les hommes de son école, portées contre le sanctuaire de la poésie orientale, des arabologues français ont répondu en adorateurs, sinon en prêtres du feu sacré. Après avoir frissonné d'horreur à l'aspect du sacrilège, ils n'ont pas moins continué à sacrifier comme auparavant sur l'autel de Vesta ou de la parole vivante. Plus impartiaux et plus compétents que les sacrificateurs orientalistes, Goethe, Herder, et des juges versés dans les matières philologiques, Collin (1), Menzel (2), sans pourtant avoir appliqué spécialement leurs études aux langues orientales, ont fait rendre justice à la poésie orientale et aux traducteurs. Les péchés commis contre le goût par l'Allemand Reiske dans les Preuves de Motenebbi, ont été depuis long-temps expiés par l'ouvrage classique de l'Anglais William Jones sur la poésie orientale. La traduction d'Hafis révèle le feu des divans et des ghaseles comme l'acier fait jaillir le feu du caillou qui le recelait. L'Hamasa ne fera que rehausser la valeur de Motenebbi, si cet auteur doit être plus connu au moyen de la traduction, et Baki, le plus grand lyrique des ottomans, conserve une place éminente à côté d'Hafis et de Motenebbi. La traduction du fleuron du lyrisme oriental m'était échue comme orientaliste allemand. Comme historien des ottomans, j'ai un autre devoir encore à remplir. Les œuvres poétiques d'un peuple ne sont pas destinées seulement à des esprits prosaïques, voués exclusivement à l'analyse, qui disséqueraient le corps d'Osiris, ou à des prosodistes toujours préoccupés du mètre, attachant tout le mérite de Virgile à des syllabes ; elles ne sont pas livrées comme des cadavres anatomiques au scalpel de grammairiens méticuleux, séparant toutes les fibres, ou des collecteurs de variantes acharnés sur des squelettes de vers. La poésie d'un peuple est le miroir le plus fidèle de son esprit, de son âme, de son génie, de son caractère ; c'est la flamme du feu sacré, de la civilisation, des mœurs et de la religion, qui de l'autel de l'humanité s'élance vers le Ciel.

(1) Dans les Annales de la littérature. 

(2) Dans le Morgenblatt du 29 mars 1830.

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Considérée de ce point de vue, la poésie des ottomans a été pour leur historien l'objet de longues études. Il y a trente-sept ans, il s'est présenté pour la première fois comme traducteur de morceaux de poésie turque, dans le Mercure allemand, avec la translation d'une composition Sur les dernières choses, et du joli poème Du printemps de Mesihi, et depuis il n'a jamais perdu de vue le but principal de ses efforts. La réunion des sources historiques n'a été réalisable qu'en trente ans ; il n'a pas fallu moins de temps pour réunir toutes les anthologies, les monuments, les biographies laissés par les poètes turcs. Dans le cours de l'histoire, les chefs seuls de cette légion sacrée pouvaient apparaître avec les devises inscrites sur leurs bannières, et ça et là seulement pouvaient être cités des vers isolés contenant un sens historique. Maintenant à l'histoire de l'empire ottoman doit succéder l'histoire de la poésie ottomane, comme pendant à l'histoire des arts et de l'éloquence des Persans, sur le mérite de laquelle Gœthe a exprimé une opinion si favorable dans le diwan occidental et oriental. Mais ici, la matière serait plus riche et plus inépuisable ; car pour le premier traité on n'avait à exploiter que quatre ouvrages, tandis que pour l'histoire de la poésie turque, on en trouverait vingt-quatre à sa disposition, d'où l'on pourrait tirer des citations, non pas de deux cents poètes, mais de deux mille. L'étonnement causé par de telles richesses cessera, et l'intérêt excité parle sujet s'accroîtra, quand on saura que les Turcs n'ont pas été animés par un génie poétique original et particulier, comme les Arabes et les Persans, mais qu'ils se sont appropriés tous les trésors de la culture intellectuelle de ces deux peuples, et qu'ils se sont rattachés à cet égard comme à tant d'autres aux Persans et aux Arabes, ainsi que les Romains aux Grecs. De même qu'Homère et Hésiode resplendissaient dans Virgile, Pindare, Alcée, Sapho, Anacréon dans Horace, Ménandre dans Plaute et Térence, ainsi la poésie persane et arabe perce de ses rayons l'enveloppe des versificateurs turcs. Beaucoup de productions, qui ne pourraient se retrouver aujourd'hui dans l'arabe et le persan, se sont conservées ici en traduction ou en imitation, non pas comme des fleurs séchées dans des herbiers, mais comme des gouttes d'eau sur l'ambre. L'histoire de la poésie ottomane n'est donc pas seulement le complément de l'histoire du peuple, c'est encore une sorte d'anthologie de la poésie arabe et persane, dont les Turcs ont transformé la substance.

La poésie, sœur de la religion, surtout chez les Orientaux, part de la louange de Dieu et y revient par la voie du mysticisme. La devise des poètes orientaux est le verset du koran : « Nous sommes de Dieu et nous retournons à lui. » L'on est ramené à Dieu, non-seulement par la poésie, mais encore par l'histoire qui fait ressortir l'action de la providence rémunératrice. Quelques-uns peuvent ne voir là que de vaines leçons de politique, n'entendre qu'une voix prêchant dans le désert, d'autres n'y trouver qu'une collection de livres où sont entassés les crimes qui déshonorent l'humanité ; pour l'oriental, c'est l'inscription découverte de la table du destin dont le commencement et la fin sont encore enveloppés de ténèbres impénétrables, et dont quelques caractères isolés seulement peuvent être saisis par l'œil de l'homme ; mais chacun de ces traits révèle clairement les voies d'une providence et d'une rémunération dans la vie des individus, des peuples, des souverains, des empires ; d'où s'exhale cette prière: Que ton règne arrive ! c'est-à-dire le règne de l'intelligence et de la justice, de la vérité et de l'amour. Avec amour et vérité j'ai pris la plume, et je la dépose encore sous l'empire des mêmes sentiments. Les allemands et les esprits religieux me comprendront ; mais pour les critiques et traducteurs français et anglais, qui ont rendu ces expressions déjà consignées dans ma préface, par prédilection et charité, je dois encore une fois déclarer que ce n'est ni une prévention favorable, ni la compassion pour le prochain qui a conduit mon burin ; mais bien l'amour seul du sujet, c'est-à-dire l'amour de l'histoire en général, et de celle des ottomans en particulier, avec laquelle je me suis familiarisé depuis ma jeunesse par l'usage de la langue et la pratique des affaires. 

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J'espère avoir mérité le témoignage que je suis resté fidèle à l'amour et à.la vérité ; que je n'ai reculé devant aucune peine, aucun sacrifice ; que je me suis consacré entièrement à mon œuvre, que je n'ai tu ni dissimulé la vérité. Ce qui prouve mon respect religieux pour la vérité entière, c'est que je me suis arrêté au moment où je ne pouvais plus la représenter aussi complète, aussi libre que précédemment. Le meilleur contrôle de l'historien est la comparaison des sources avec d'autres. Les histoires officielles qui m'ont servi surtout de base ont été imprimées la plupart à Constantinople, et se trouvent dans beaucoup de bibliothèques publiques ; là où elles manquent on devrait se les procurer ; car l'empire ottoman attire l'attention des savants et des explorateurs du domaine historique au moins autant que le byzantin, et dans les rayons qui soutiennent le Corpus Byzantinorum, devraient être rangés aussi les historiographes ottomans imprimés à Constantinople. Mes propres manuscrits sont déposés à la bibliothèque impériale de Vienne à la disposition des amis de l'étude, et les archives impériales elles-mêmes ne sont pas inaccessibles aux savants étrangers. Chaque examen des pièces originales confirmera la substance de cette histoire. Quelques erreurs de détail, quelques légères méprises relevées par d'autres, ou rectifiées ensuite d'elles-mêmes et déjà corrigées dans cet appendice, sont peut-être des preuves des fautes qui se glissent dans les écrits et de l'imperfection attachée aux œuvres humaines ; mais elles ne peuvent altérer l'amour de l'auteur pour la vérité, ni affecter la valeur de l'ouvrage dans son ensemble. Je n'ai rien à dire des critiques animés de sentiments hostiles, de ces esprits appliqués à contourner les faits pour les présenter sous un faux jour. Les lecteurs pleins d'équité, les véritables juges en matière d'art me jugeront comme j'ai écrit, avec amour et vérité ; et je l'espère, ne me refuseront pas le témoignage que ces sentiments éclatent à chaque page de ma vaste et laborieuse composition.