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Catégorie : Bibliographie
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La mort de Bayezid Ier, après le désastre d'Ankara, est suivi d'un interrègne de 11 ans, de 1402 à 1413, pendant lequel les fils du sultan défunt se battent pour le pouvoir, extrait de Jouannin, Turquie, 1840.

CHAPITRE VI.

INTERREGNE DE ONZE ANS. 

Privé de la main puissante qui l'avait agrandi et consolidé, l'empire ottoman chancelait de nouveau sur ses bases. Des quatre fils de Sultan-Baïezid, Suleïman [Suleyman] seul régnait en Europe, pendant que Muhammed [Mehmet], Mouça [Musa] et Iça [Isa] se disputaient les provinces asiatiques. Ces dissensions intestines durèrent à peu près onze ans les historiens nationaux regardent cette période comme un interrègne, par la raison que, dans cet intervalle, aucun des prétendants ne réunit tous les pouvoirs de l'Etat, et ne fut en même temps reconnu comme unique souverain en Europe et en Asie. L'autorité absolue et universelle dans l'empire entier, constitue seule, suivant ces écrivains, la souveraineté. Ainsi ce ne fut que depuis l'année 816 (1413) que Muhammed, avant triomphé de ses frères, prit le titre de Sultan. 

[Manoeuvres diplomatiques de Tamerlan]

Nous avons vu, dans le chapitre précédent, que Suleïman, Iça et Muhammed étaient parvenus, après la funeste journée d'Angora, à échapper aux troupes victorieuses de Timour-Leng. Le premier, fils aîné de Baïezid, fuyait vers Brousse, accompagné du grand vézir Ali-Pacha, de l'aga des janissaires et de quelques autres officiers supérieurs, et poursuivi par trente mille cavaliers tatares, sous les ordres de Mirza-Muhammed-Sultan, petit-fils de Timour. Suleïman fut pressé si vivement qu'il n'eut que le temps de se jeter dans une barque, et de se sauver en Europe. Les soldats de Timour, ayant manqué leur proie, s'en consolèrent en s'emparant du trésor public, de la vaisselle d'or et d'argent, et de tous les objets précieux que renfermait Brousse. Cette ville fut livrée à toutes les horreurs du pillage et de l'incendie; et les mosquées profanées servirent d'écurie aux chevaux des vainqueurs. Timour-Leng ayant appris la fuite de Suleïman, lui envoya des ambassadeurs pour l'inviter à se rendre à sa cour, ou à payer un tribut. Le fils aîné de Baïezid répondit à ce message qu'il était prêt à comparaître devant la sublime Porte du conquérant, pourvu que son illustre prisonnier fût traité en roi. Le cheïkh Ramazan, chargé de cette mission, offrit au prince tatare des chevaux et des oiseaux dressés pour la chasse. « J'ai oublié le passé, dit Timour à l'envoyé de Suleïman ; que ton maître vienne sans crainte auprès de moi, afin que je lui donne des preuves de mon amitié. » Après cette réponse bienveillante, il remit au cheikh une ceinture d'or et un bonnet brodé de même, et le combla de marques d'estime et de considération. Cette conduite, généreuse en apparence, n'était chez Timour que le fruit d'une adroite politique car en même temps qu'il délivrait au cheïkh Ramazan un diplôme par lequel il investissait Suleïman de la souveraineté des provinces ottomanes situées en Europe, il accueillait avec distinction les messagers d'Iça et de Muhammed, entretenait secrètement leurs espérances rivales, et, d'un autre côté, rétablissait dans leurs Etats les princes dépossédés par Sultan Baïezid. Par ces mesures, il affaiblissait l'empire ottoman, en l'environnant de souverains ennemis, et le livrait à toutes les fureurs de l'ambition et de l'anarchie. 

[Disparition d’Isa, mort de Suleyman]

Tandis que Suleïman, retiré à Andrinople, était salué empereur par le peu de troupes restées en Europe, Muhammed, arraché à la mêlée par Baiezid-Pacha, se réfugiait dans les montagnes. En se retirant, il remporta plusieurs avantages sur les généraux de Timour, qui voulaient s'opposer à son passage. Egalement invité par le conquérant tatare à venir visiter son camp, il craignit de se mettre entre les mains du redoutable vainqueur, et se borna à lui envoyer son gouverneur Sofi-Baiezid, qui, au retour de son ambassade, apprit au jeune prince la mort de son père. Pendant que Timour, satisfait de ses conquêtes, ramenait ses hordes barbares dans le centre de l'Asie, Muhammed s'emparait des environs de Tokat et d'Amassia ; Suleïman régnait à Andrinople ; et à la première nouvelle de la mort de Sultan-Baïezid. Iça, caché à Brousse, venait d'être proclamé souverain par le beïlerbeï Timourtach [Timurtaş]. Muhammed s'avance contre ce nouveau compétiteur, le bat dans le défilé d'Ermèni, et lui propose de partager entre eux l'empire d'Asie. Iça ayant rejeté cette offre avec hauteur, Muhammed remporte une seconde victoire sur Timourtach, et oblige son frère à fuir jusqu'à Andrinople, où Suleïman lui fournit quelques troupes, avec lesquelles il repassa en Asie. Battu de nouveau et à plusieurs reprises par l'heureux Muhammed, Iça finit par s'éclipser de la scène politique ; les versions contradictoires des historiens laissent en doute s'il périt par ordre de Muhammed, ou s'il disparut, comme son frère Moustapha [Mustafa] après la défaite de Baïezid. A peine délivré d'un rival, Muhammed en trouva un autre plus redoutable dans Suleïman. Ce prince, jusqu'alors spectateur paisible des querelles de ses frères, venait, pour consolider son pouvoir naissant, de conclure un traité d'alliance avec l'empereur grec, dont il avait épousé la nièce, et à qui il avait fait d'importantes concessions, pour prix des secours qu'Emmanuel II lui promettait. Jusqu'alors plongé dans les défiées d'une licencieuse oisiveté, Suleïman est tout à coup arraché aux plaisirs par la nouvelle des succès de Muhammed, et de la trahison du gouverneur de Smyrne, le soubachi Kara-Djounéïd. Suleiman passe l'Hellespont s'empare de Brousse, marche vers Pergame, de là sur Smyrne, et campe enfin à six lieues d'Éphèse, à la tête d'une armée de vingt-cinq mille hommes. Djouneïd, ligué avec les princes de Kermian et de Karamanie, et comptant sur leur secours pour résister à Suleïman, est instruit que ses alliés doivent le livrer. Effrayé de cette résolution, il se décide à en prévenir l’effet, quitte, pendant ta nuit, son palais, et vient, une corde au cou, porter son repentir aux pieds de Suleïman, qui lui pardonne. Ce prince entre en vainqueur à Éphèse, pendant que son vézir, Ali-Pacha s'empare d'Angora. Muhammed, arrivé trop tard pour défendre cette ville, se dirige sur Brousse, où Suleïman oubliait le danger au sein des voluptés. L'approche de l'armée de son frère, près de passer la Sakaria (Sangarius), lui inspire d'abord la timide résolution de s'enfuir en Europe; mais, rappelé à lui-même par l'énergie d'Ali-Pacha, il s'avance pour livrer bataille à Muhammed. Une lettre de l'astucieux vézir, cachant sa ruse de guerre sous une apparence de dévouement, instruisait en même temps Muhammed d'une prétendue conspiration ourdie dans sa propre armée. Ce faux avis le détermine à se retirer à Amassia. Suleïman profite de cette retraite pour assiéger le fort de Siwri-Hyssar. En ce moment, le prince Mouça, que Timour, avant son départ, avait confié au seigneur de Kermian [Karaman], offre à Muhammed de porter la guerre dans les États de Suleïman, obtient des secours des krals de la Valachie et de la Servie, et passe en Europe ; trahi par les Serviens, il est obligé de céder à la fortune de Suleiman, qui prend de nouveau possession d'Andrinople. Ce prince, doué de la plupart des qualités qui font les grands hommes, les effaça par les excès honteux auxquels se livrait sans relâche. C'est ainsi qu'il se plongea, après la fuite de Mouça, dans les plaisirs les plus grossiers, où il achevait de perdre tout reste d'énergie, tandis que son antagoniste, plein de vigilance, recomposait son armée, et paraissait à l'improviste sous les murs d'Andrinople. En vain, les plus fidèles serviteurs de Suleïman l'avertissent du danger qui le menace, il rit de leurs avis, et fait même couper avec un sabre la barbe de l'aga des janissaires. Cet affront, le plus grand que puisse recevoir un musulman, cause la perte du prince. Presque tous ses émirs l'abandonnent, et passent dans les rangs de Mouça. Suleïman s'enfuit ; reconnu à la richesse de ses vêtements, il est tué par des archers ; son corps est porté à Mouça, qui le fait ensevelir dans le tombeau de leur aïeul Sultan-Murad. 

Suleïman, qui régna pendant dix ans sur les provinces européennes de l'empire ottoman, et que cette circonstance a fait compter par les historiens grecs et occidentaux an nombre des Sultans sous le nom de Suleïman Ier, aurait passé pour un grand prince, s'il avait su mieux résister au poison des voluptés. Brave, clément et généreux, protecteur des arts et des sciences, il entoura son trône d'hommes illustres, de poètes du premier ordre : on cite entre autres, l'imam Suleïman-Tchelèbi, auteur de plusieurs poèmes à la gloire du prophète, Ntafi, autre poète, dont les œuvres furent détruites dans l'invasion de Timour-Leng; Ahmed, auteur d'une histoire d'Alexandre la Grand, en vingt-quatre livres. Celui-ci avait été admis dans l'intimité du conquérant tatare, qui souffrait de son favori les épigrammes les plus sanglantes. Timour était allé au bain avec Ahmed : « Combien m'estimes-tu ? lui demanda-t-il. Quatre-vingts aspres, répondit le poëte. C'est le prix de ma chemise, reprit Timour en riant. C'est d'elle seule que je parle, répliqua Ahmed ; et non de toi, car tu ne vaux rien du tout. » Loin de se fâcher de cette saillie un peu vive, le monarque tatare en récompensa l'auteur. 

La mort de Suleïman laissait Mouça maître absolu de la partie européenne de l'empire. Ce prince, à l'âme froide et cruelle, fait briller dans leurs chaumières les habitants du village auquel appartenaient les meurtriers de Suleïman, en disant que des esclaves n'avaient pas le droit de donner la mort à un prince de la glorieuse race d'Osman. Il ravage ensuite les Etats du kral de Servie, dont il n'avait pas oublié la trahison, passe au fil de l'êpée les garnisons de trois forteresses, et, sur ce monceau de cadavres, commande qu'on dresse des tables, et donne un festin à ses officiers. 

[Défaite de Musa, victoire de Mehmet]

De retour de cette sanglante expédition, Mouça marcha contre Sigismond, roi de Hongrie, qu'il défit dans une bataille rangée. Il s'empara de plusieurs villes sur les bords du Strymon, et envoya vers l'empereur grec, Ibrahim, fils d'Ali-Pacha, pour réclamer le tribut. L'infidèle messager engagea Emmanuel Paléologue à résister aux ordres du tyran et se réfugia à Brousse, auprès de Muhammed. Irrité de cette trahison, Mouça entra en Thessalie, fit prisonnier le neveu de l'empereur, se dirigea sur Constantinople et mit le siège devant cette capitale. Alors Emmanuel appela à son secours Muhammed ; mais celui ci, après avoir tenté sans succès deux sorties, retourne en Asie, où la révolte de ses lieutenants Djouneïd et Yakoub exigeait sa présence. Enfin le kral de Servie [roi de Serbie], l'empereur grec, et le prince de Zoul-Kadriïè, réunissent leurs forces à celles de Muhammed, afin de terminer d'un seul coup les longs différends des deux fils de Baïezid (*). 

(*) Les annalistes ottomane n'excusent le prince Muhammed d'avoir introduit dans son armée des troupes étrangères que par la nécessite urgente dans laquelle il se trouvait car un préjugé religieux s'oppose à ce mélange de guerriers infidèles avec tes enfants du prophète. Muhammed, pour choquer le moins possible l'opinion publique, n'accepta les soldats d'Emmanuel II que sous la condition expresse que les deux corps d'armée agiraient séparément. Ces mêmes écrivains ne manquent pas d'attribuer la défaite de Baïezid par Timour-I.eng à la coopération de vingt mille Serviens que le Sultan avait reçus dans son armée. On ne peut voir sans un grand scandale, disent-ils, l'union de la croix et du croissant, et les drapeaux de Mahomet confondus avec ceux du Christ.

Mouça, abandonné successivement par tous ses généraux, se réfugie sur une colline, avec sept mille janissaires, dernier corps qui lui restait, et dont il avait acheté la fidélité en leur distribuant de l'or en si grande quantité qu'ils le mesuraient avec leurs ketchès (bonnets). Muhammed le suit, et range son armée en bataille. En ce moment l'aga des janissaires, Haçan, l'un des premiers qui avaient trahi Mouça, sort des rangs et engage ses anciens compagnons d'armes à passer dans l'armée de Muhammed. Mouça, furieux, s'élance sur Hacan et le blesse mortellement ; comme il allait porter un second coup, l'officier qui avait accompagné l'aga, para avec son sabre et coupa la main du Sultan. A cet aspect, une terreur panique s'empara des soldats de Mouça ; ils se débandèrent, et lui-même, se voyant abandonné, s'enfuit, tomba dans un marais, fut fait prisonnier par un des cavaliers envoyés à sa poursuite, et conduit devant Muhammed, qui le fit étrangler sur-le-champ. Sa fin tragique, arrivée en 816 (1413), après un règne de trois ans et quelques mois, termina la guerre civile qui désolait l'empire ottoman, et en assura la possession à Muhammed, dont l'avénement ne date que de cette époque; mais l'agitation produite par ces troubles intérieurs ne put s'apaiser de longtemps, et des insurrections éclatèrent à diverses reprises pendant les huit années du règne du successeur de Baïezid-Ildirim. Malgré ces secousses, l'empire, réuni enfin sous un sceptre unique, échappa à la destruction imminente ou au démembrement dont la guerre civile le menaçait; et la dynastie d'Osman sortit triomphante de cette sanglante épreuve et de ces longues luttes intestines. 

Le règne de Mouça fut trop court pour permettre à ce prince d'en laisser des vestiges durables. Il n'eut pas le temps d'achever la superbe mosquée commencée à Andrinople par Suleïman. On cite comme son ouvrage une école établie à Gallipoli. Parmi les savants de son époque, le plus remarquable est Bedreddin, auteur de traités sur la jurisprudence et la théologie. Il avait été honoré par Mouça de la dignité de juge de l'armée (kazi-asker). Quelques années plus tard, il fut condamne à être pendu pour avoir ourdi une conspiration de derviches contre Muhammed. Bientôt nous parlerons en détail de cette insurrection, la plus dangereuse qui ait jamais ébranlé l'empire ottoman. Dans l’histoire de l'Orient moderne, c'est la seule qui ait été conçue par des religieux, avec le but d'exploiter le fanatisme au profit d'une idée politique.