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Catégorie : Cilicie - Mersin
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Voici une description assez précise des ruines de Soli (Pompeiopolis) et des environs de Mersin par Francis Beaufort, amiral anglais, qui les visita en 1811-1812 lors d'un exploration de la côte sud de l'Anatolie.

[Francis Beaufort,] Karamania or a brief description of the South coast of Asia-Minor and of the remains of antiquity. With plans, views, &c collected during a survey of that coast, under the order of the Lords commissioners of the Admiralty, in the years 1811 & 1812 by Francis Beaufort, F.R.S., captain of his Majesty's ship Frederikssteen. London, Printed for R. Hunter (successor of Mr. Johnson), 72, St. Paul's Church-yard, 1817.
X pages, 1 folio, 299 pages

Francis Beaufort (1774-1857), officier de marine britannique brillant qui devint amiral, a donné son nom à une échelle des vents (l'échelle de Beaufort qu'il créa), à une mer et à une île. Il avait de nombreuses connaissance scientifiques. Il cartographia et explora le sud de la côte anatolienne, et publia le premier une description précise des sites antiques et médiévaux de cette région.

On voit très bien les limites du port de Pompeiopolis actuellement en grande partie émergé, la colonnade (de haut en bas), le théâtre (à droite) et les murailles de la ville.

La longue plage qui s'étend du Latmus à Pompeiopolis se compose d'un gravier mélangé, dans lequel prédominent des galets de calcaire bleu  et de granit gris. La présence de ce dernier semble montrer qu'il existe, ou qu'il a existé des montagnes faites de cette roche dans le voisinage, bien qu'il n'en apparaisse pas sur la côte.

En avançant vers l'est, la distance entre les montagnes et le rivage s'accroît, et laisse une plus grande place aux plaines, qui, arrosées par de nombreuses petites rivières, sont évidemment plus peuplées et plus cultivées que celles que nous avions jusque-là traversées. À l'embouchure de chaque ruisseau il y a un bosquet d'arbres à feuilles caduques, dont chacun est occupé par une famille de corneilles : les jeunes sont facilement capturés par les équipages des bateaux qui, en général y trouvent un certain amusement alors qu'ils sont occupés à trouver des provisions : des coquillages dans les rochers, de la salicorne sur les falaises, des oeufs d'oiseaux dans les buissons, de la sauge sauvage pour la tisane, l'herbe pour les chèvres, et le myrte pour les balais ; tout lieu peut fournir quelque chose.

Soli Pompeiopolis

Enfin le théâtre et les hautes colonnes de Soli, ou Pompeiopolis, s'élevèrent au-dessus de l'horizon, bien visibles, et semblèrent justifier les représentations que les pilotes avaient donné de leur magnificence. Nous n'étions pas du tout déçus. Le premier objet qui se présenta quand nous abordâmes fut un beau port, ou bassin, avec des côtés parallèles, et qui se terminait en cercle ; il est tout à fait artificiel et formé par des murs, ou moles, qui ont cinquante pieds d'épaisseur, et sept de hauteur . Ils sont construits en moellons, mêlés à un ciment solide, mais parés de blocs de calcaire coquillier jaunâtre, qui ont été réunis avec des agrafes de fer. Les coquilles de cette pierre se détachent facilement, et  conservent leur éclat primitif. Le haut des quais est maintenant renversé, et la partie intérieure du port est encombré de sable et de débris. Nous avons creusé à environ cinq pieds au-dessous du niveau de la mer, où l'eau nous a contraints à renoncer, mais nous n'avons rien découvert à l'exception de grandes quantités de tuiles, de poteries brisées et des morceaux de verre translucide...

Ci-dessous : 3 vues du port de Pompeiopolis en 2010 (photos JJB)

P1110717 Pompeiopolis, port
 
P1110715 Pompeiopolis, port
 
P1110718 Pompeiopolis, port
 

La mer, comme on peut le voir sur le plan, s'avance encore entre les digues , où elle est arrêtée par une plage qui a été pétrifiée en une masse de poudingue, un peu semblable à celle qui a déjà été décrite [plus haut]. Plusieurs des blocs de pierre qui étaient tombés du quai ont été enterrés dans cette croûte et bien que fixés là fermement, leur positions d'origine est encore évidente, et a une apparence de fraîcheur qui prouve combien récent et brusque a été le processus de pétrification.

Le portique

En face de l'entrée du port, un portique  se dresse aux environs du quai et s'ouvre en une double rangée de deux cents colonnes, qui, traversant la ville, communique avec la porte principale qui donne sur le pays, et du côté extérieur de cette porte, une route pavée continue vers un pont au-dessus d'une petite rivière. Cette colonnade était probablement aménagée de manière à créer une rue couverte qui, avec l'avenue, le portique et le port, doit avoir jadis formé un beau spectacle : même dans son état actuel de ruine, l'effet de l'ensemble était si imposant que le marin le plus analphabète sur le navire ne pouvait le contempler sans émotion. Les colonnes, cependant, prises isolément, ne semblent pas cet avantage, la pierre dont elles sont composés est trop grossière pour permettre beaucoup de raffinement dans le travail, et le goût de l'architecte semble avoir été aussi incertain que l'exécution. Certaines sont de style corinthien, d'autres sont de style composite ; même leurs proportions varient, la conception du feuillage diffère dans les chapiteaux d'un même ordre, et entre les volutes de certains, sont placés des bustes d'homme, ou des figures d'animaux et d'autres ornements factices. Les supports portent de courtes inscriptions et ont  peut-être soutenu des petites statues, [...] mais la corrosion de la pierre a rendu leur lecture impossible. Parmi les deux cents colonnes, pas plus de quarante-quatre sont encore debout, les autres se trouvent à l'endroit où elles sont tombées, mêlées à un vaste ensemble d'autres bâtiments en ruine, qui étaient reliés à la colonnade, et dont les fondations peuvent être faciles à suivre, avec leurs portes et arcades séparées.

 

DSCN1900

  Photographie prise en juillet 2003

Le théâtre

Le théâtre est presque détruit, ni les dimensions précises, ni le nombre de sièges ne pourrait être établi, mais il semble être d'une taille inférieure à ceux que nous avions vu dans d'autres endroits. La colline, contre laquelle il a été construit, semble artificielle, et c'est peut-être l'excavation du port qui a fourni les matériaux.
Les murs de la ville, renforcés par de nombreuses tours, passaient sur cette colline, et entouraient entièrement  de la ville, mais seuls les fondations de ces murs restent.
On peut suivre un aqueduc le long de la route pavée, qui court ensuite de la rivière vers une colline à environ deux miles de là. Le niveau du fleuve était peut-être trop faible pour alimenter la ville, ou, plus probablement, l'eau amenée par l'aqueduc depuis la montagne, était plus pure qu'après avoir traversé les plaines marécageuses.
Des ruines isolées, des tombeaux et des sarcophages, ont été retrouvés éparpillés à quelque distance des murs à l'extérieur de la ville, et le pays tout entier était apparemment autrefois occupé par une population nombreuse et industrieuse.

Les habitants

Les habitants turcs de quelques villages voisins nous ont parfois rejoint sans réserve, et bien qu'ils n'eussent probablement jamais vu un Européen, ils ont exprimé peu de crainte ou d'étonnement. Mon fusil à deux coups, et la finesse de notre linge, semblait surtout attirer leur attention ; ils étaient autorisés à examiner le premier, et cette confiance apparente leur enlevait toute défiance. Bien que suffisamment habiles dans la vente de leur bétail et de leurs fruits, ils semblaient être très simples et ignorants : mais il a été agréable d'observer ces pauvres créatures, avec une aisance qui ferait honneur à plus d'un esprit éclairé, à genoux sur le sable à l'heure dite pour faire leurs prières et leurs prosternations sans paraître le moins du monde gênés par la présence ou les sourires de tant d'étrangers.

Comme il n'y a pas d'habitants dans Pompeiopolis, il y avait beaucoup de difficulté à déterminer son appellation moderne correcte. Trois noms différents ont été recueillis, mais qu'ils appartiennent à cet endroit précis, ou au quartier, ou à l'endroit où nos informateurs résident, nous n'avons pu le déterminer. Mezetlu  [Mezitli] cependant, recueille le plus grand nombre de suffrages.
L'Agha choisit de ne pas paraître, mais nous avons compris qu'il est sous la juridiction du pacha de Koniah [Konya], le Sandjak, ou Province de Tersoos [Tarsus], qui ne s'étend pas plus loin que le village de Karadoovar [Karaduvar].
Entre la côte et les montagnes il y a un espace considérable de terres basses, sur laquelle nombre de bêtes à cornes, de chevaux et de chameaux, paissent. Ici et là, nous avons vu quelques ruines, et sur les terrains plus élevés, les restes de plusieurs châteaux.

Mersin et ses environs

A l'est de Pompeiopolis il y a quelques petites collines, qui ressemblent à des tumulus artificiels, et plus loin, à l'est d'une petite rivière, nous sommes arrivés à Mersyn [Mersin], le nom donné par les indigènes à quelques cabanes sur la rive. Plusieurs grosses pierres et de tuiles anciennes, qui se trouvent près de cet endroit, semble montrer qu'il y avait autrefois quelque respectable construction là-bas. Deux canons français de fer étaient couchés sur la plage ; nous avons compris qu'un ancien Agha les avait achetés lors de notre évacuation de l'Egypte, et avait recueilli des matériaux pour construire un fort à Karadoovar [Karaduvar] mais la Porte qui n'avait pas approuvé cet excès de zèle, lui avait envoyé la corde d'arc [un rappel à l'ordre ?].
Il existe deux grands villages à l'intérieur des terres, à quelques miles de là, et sur les rives opposées du fleuve : l'un d'eux, Karahissar, ou le fort noir, est habité par des Turcs, l'autre par les Grecs, et est appelé Ghiaoor-Kioy, ou village des infidèles. L'agha de ce dernier m'a envoyé un message civil, en offrant son assistance au cas où je voudrais visiter certaines curieuses sources de goudron, ou bitume, à Bikhardy qui se trouve à environ six heures au nord-est. La distance m'empêchait d'accepter cette offre, qui aurait autrement été des plus intéressants, puisque Pline mentionne une curiosité naturelle de ce genre dans le voisinage de Soli.
Plus loin vers l'est, un château en ruines sur une petite colline [...] à un mile de la mer, représentait une station commode pour le théodolite ; nous avons trouvé un quadrilatère d'environ quatre pieds de diamètre, avec une tour ronde, et deux grandes chambres, toutes solidement construites. En traversant la plaine à cet endroit, nous rencontrâmes un certain nombre d'hommes, de femmes et d'enfants, qui terminaient la récolte du blé ; l'orge avait été entièrement récolté. Le blé était d'une espèce "barbue", très fine, et nous avons compris que l'on cultivait aussi de l'excellent coton et du riz.

Traduction-adaptation © JMB, 10-2010