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Catégorie : Bibliographie
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Extrait de Grenville-Murray (E. C.), Les Turcs chez les Turcs, 1878

CHAPITRE TROISIEME

PERSONNAGES OFFICIELS.

 I

LE CADI 

Le cadi est une auguste apparition ; et je suis dans un kiosque qui domine la mer, devisant avec lui au gré de nos fantaisies, ainsi que j'aimais à deviser, au temps de mon séjour parmi les doctes rêveurs de l'Allemagne. Mais le langage du cadi est plus original et plus pittoresque ; il s'en dégage un parfum de candeur et de gravité enfantines qui me charme, à mesure que je l'écoute.

C'est un grand homme, beau comme le héros d'un conte d'Orient. Il porte un turban blanc comme la neige, et une robe flottante d'un fin tissu, sur laquelle se détachent les grains d'ambre d'un long chapelet. Son visage reflète la douceur et l'égalité de son humeur ; sa physionomie a cet aspect ouvert,' qui révèle la sérénité de la conscience. Si j'étais prisonnier, j'aimerais à être jugé par le cadi ; car je suis sûr que son jugement serait tempéré par l'indulgence. Je crois qu'on peut se fier à sa parole, comme à celle du plus loyal des gentilshommes ; je sens instinctivement qu'il est incapable d'aucun acte malhonnête ou bas ; il y a en lui un air de grandeur et de franchise qui commande la confiance et le respect.

Un de ses serviteurs a rempli nos pipes et les présente silencieusement, la main droite sur son cœur. Le cadi est servi le premier, selon la coutume orientale ; mais il attend que je porte à mes lèvres le long bout d'ambre orné de pierreries, pour aspirer sa première bouffée. Alors, comme nous retombons mollement dans nos coussins et que la brise de l'ouest s'engouffre dans la fenêtre ouverte, il me prie «de m'étendre à ma guise », ce qui est la façon turque de dire à un visiteur qu'il est chez lui.

Je dis alors au cadi que je suis venu pour le voir, il y a quelques jours, sans avoir eu la chance de le rencontrer. Ce n'est là qu'un propos banal, pour commencer la conversation. Pourtant, un nuage passe sur son front et sa voix est légèrement troublée lorsqu'il répond qu'en apprenant, à son retour, que j'étais venu en son absence, la nouvelle l'a impressionné « autant qu'un second déluge» ; car le cadi, comme tous les Turcs de la haute classe, est aussi large dans ses métaphores que dans son costume.

Nous demeurons silencieux pendant quelques minutes, regardant vers la mer qui s'étend devant nous. Les Turcs ne sont pas bavards ; discourir leur paraît chose trop grave pour qu'ils parlent légèrement. Mais leur silence n'a rien de gênant ni de désobligeant ; il n'est que turc, rien de plus. Il y a, des deux côtés, un désir sincère de prolonger l'entrevue par toutes les politesses d'usage ; et le cadi songe simplement à la meilleure façon de se rendre agréable.

A la fin, nous voyons une barque que les vagues secouent durement ; mais elle est conduite par un solide pêcheur, qui la gouverne galamment. Ceci ouvre la voie à une conversation sur les calques turcs en général, et je demande au cadi s'il ne croit pas qu'ils soient dangereux dans le mauvais temps. Il répond qu'en effet tel est son sentiment ; et, pour confirmer cette opinion, il raconte une de ces histoires légendaires dans lesquelles les Orientaux se complaisent.

« Une fois, dit le cadi, en déposant sa longue pipe, un de nos sultans traversait cette même mer, dans un esquif frêle comme celui-ci. Une tempête s'éleva. Sa Hautesse effrayée eut des mouvements de peur, qui faillirent chavirer la barque. « Si tu ne vois pas, fit le batelier, en s'adressant d'une voix ferme à son auguste passager, que j'ai à lutter contre trois rois, les vents, les vagues et toi-même, du moins aie des oreilles, et laisse-moi t'inviter à te tenir tranquille. » Le cadi m'assura que le Sultan fut si sensible à ce trait de courage et de franchise, qu'il fit immédiatement du batelier un capitan-pacha ; ce qui ne l'empêcha pas, d'ailleurs, d'être décapité un peu plus tard. 

Ici, une nouvelle pause ; puis je demande au cadi s'il a eu beaucoup à faire, ces temps-ci. Il dit que oui ; surtout avec les Grecs, ajoute-t-il, qui se font de plus en plus gênants. Mon hôte agite la tête quand il parle d'eux, d'un air qui ne plaide pas en leur faveur. « Je suis comme certain père qui possédait trois fils, fait-il, invoquant encore une anecdote pour appuyer son opinion. L'aîné me dit toujours la vérité : c'est l'Osmanli ; le second ne me dit que des mensonges : c'est le Bulgare ; et lorsque j'ai devant moi l'un ou l'autre de ces deux-là, je sais comment je dois le traiter. Mais le troisième dit tantôt vrai, et tantôt faux ; il est fait de ruses et de subterfuges, et il me trompe perpétuellement. Celui-là est le Grec ; je ne sais jamais comment agir à son égard. »

Désireux de connaître ce qu'un honnête turc pense du tanzimat, je saisis cette occasion d'en parler au cadi. Il réplique sans hésitation qu'il a fait du bien ; que, d'ailleurs, il ne contient rien de nouveau ; qu'il n'est que le commentaire de la loi du Prophète qui prescrit aux hommes de ne rien faire aux autres qu'ils ne voudraient pas qu'on leur fît. Je fais remarquer au cadi que tel est aussi l'esprit de la loi chrétienne, et nous retombons dans une nouvelle phase d'amabilité silencieuse, jusqu'à ce qu'il demande des sorbets qui ravivent la conversation.

Incidemment, je mentionne que nous n'apprécions pas beaucoup le sorbet, en Angleterre. Mon hôte a un sourire et prononce le mot « Vin ? » sur un ton interrogatif. « Non, fais-je, c'est la bière qui est notre boisson nationale. » Le cadi devient soudain plus expansif ; il en a goûté ; elle pique ; elle a une saveur qui lui plaît. Il aimerait bien à en boire ; mais les méchantes langues jaseraient à ses dépens, s'il en envoyait prendre à Smyrne, quoique aucun article du Coran n'en interdise l'usage. Peut-être, parce qu'elle n'était pas inventée dans ce temps-là, me dis-je intérieurement. Mais je ne communique pas cette réflexion au cadi ; au contraire, je me promets de lui envoyer, le soir même, la moitié de ma provision d'ale, et il se pourrait bien qu'il eût deviné mon intention, car il tourne la conversation sur le tabac et ajoute, en souriant doucement dans sa longue barbe, qu'il aimerait à savoir ce que je pense de certains paquets qu'on lui a expédiés de Constantinople. Évidemment, il y a, comme un marché, dans ce sourire. Un petit sac m'attendra ce soir chez moi, dont l'arôme remplira ma chambre. Ce sera le tabac du cadi.

Il est temps de songer au départ, et je fais une observation qui indique cette intention. « J'espère vous voir avec des moustaches grises, » murmure le cadi. Il veut dire qu'il me souhaite de vivre longtemps ; puis voyant que je ne saisis pas bien le sens de sa phrase : « C'est un compliment à la turque, ajoute-t-il, retombant dans ses chères histoires. Il y avait un jour un courtisan qui, rencontrant un de nos sultans comme il allait à la prière, s'écria : « Puissent Votre Hautesse et moi vivre assez longtemps pour voir grisonner la barbe du fils de votre frère !» — Le Sultan demanda ce que cela voulait dire. « Votre frère est encore à naître, répliqua le courtisan ; il aura bien vingt ans quand il sera père, et son fils en aura cinquante avant que sa barbe devienne grise. Je viens donc de souhaiter à Votre Hautesse un règne de soixante-dix ans, et de me souhaiter à moi-même une existence d'égale durée. » L'histoire du cadi avait la bonne et vraie conclusion orientale : il m'assura que le Sultan avait immédiatement élevé son ingénieux sujet aux plus hautes fonctions de l'Etat.

Je voudrais qu'il y eût beaucoup de Turcs comme le cadi !

II

LE BIN-BASHEE

Le bin-bashee est un officier dont le nom signifie, dans la langue métaphorique de son pays, qu'il est à la tête d'un millier de guerriers : tous comptes faits, cependant, il n'a que cinquante-trois hommes sous ses ordres. Je les rencontre souvent, flânant aux environs, ou assis en cercle autour de narghilehs : ils ont le teint huileux, les cheveux plats, les yeux petits, le nez épaté, la lèvre épaisse, les épaules rondes, l'air si sauvage et si hargneux qu'on les dirait prêts à chercher querelle à tout le monde. Si l'on peut se figurer des soldats de chocolat, revêtus de costumes trop courts, — jaquette bleue, pantalon de toile, —on aura une juste idée des cinquante-trois subordonnés du bin-bashee. Ils se ressemblent tous, au point qu'on ne pourrait reconnaître l'un de l'autre, quelque attention qu'on déployât.

Ces hommes m'intéressent. Pour les mettre à leur aise, je leur offre du café ; et, bien qu'ils inclinent à me regarder comme « un chien de chrétien », il est clair qu'ils comprennent qu'il y a des différences même entre chiens ; car ils me traitent, petit à petit, en bon caniche, avec qui l'on peut prendre des privautés. Ce début est de bon augure. Mon domestique le complète en célébrant, à haute voix, la bonté de mes sorbets, l'excellence de mon tabac, l'amabilité de mon caractère ; et le résultat de cette tactique est qu'un des hommes en chocolat vient me demander, un beau matin, quand je voudrai recevoir le bin bashee [bin başı].

Bientôt une forme solennelle, à demi étouffée dans un incommode accoutrement, descend le versant de la colline au pied de laquelle est mon kiosque, et s'arrête à ma porte. Elle est accompagnée d'un porte-pipe et de ces satellites, sans qualification, qui sont l'escorte indispensable de tout personnage ottoman, où qu'il aille. Les satellites ont des pantalons couleur ardoise et des habits nuance raisin : ensemble mélancolique

Ils sont moroses et taciturnes ; ils n'ont rien à dire à personne ; ils semblent créés pour jouer le rôle de décors. Leurs chaussures sont trop larges ; faites pour dormir, plutôt que pour marcher. Leurs faces sont étonnamment longues : des faces qu'on ne voit qu'à eux. Leurs mains ne sont nulle part ; peut-être attendent-elles le dîner de la veille ; du moins, est-ce là l'idée qu'elles me donnent, quand je les vois saisir les pipes qu'on leur tend et demeurer droites, fixes, comme incertaines de ce qu'elles feront ensuite. Du dialogue le moins animé que j'aie jamais eu de ma vie, il ressort que le bin-bashee et moi avons eu, en même temps, le désir de nous connaître. Puis la conversation tombe, pour un instant. Le bin-bashee parle lentement, sententieusement, d'une voix monotone et uniforme. On est presque tenté de le secouer, pour voir si ses mots ne sortiraient pas plus vite : matériellement, bien entendu, car un miracle seul pourrait secouer l'esprit. Il appartient à cette race d'endormis qui forme une fraction si considérable du peuple turc. Un mot le peindra ; il est usé ; et, pour qu'il le soit à ce point, il faut que son père et son grand-père, même son arrière-grand-père, l'aient été tous avant lui. Quel effet produirait sur ce personnage impassible l'introduction d'une barbe de plume, dans le golfe béant qui apparaît entre son cou et le collet de son uniforme ? Quel geste aurait-il, si une mouche indiscrète venait se poser sur son nez ?... J'essaie de tous les sujets que je crois propres à lui plaire ; autant vaudrait parler à un hibou dans les honneurs et dans un uniforme mal coupé. Après un silence de quelques minutes, il se fait un mouvement parmi mes visiteurs : ils se lèvent tous ensemble comme mus par le même ressort, et je m'aperçois qu'ils veulent se retirer. Je demande au bin-bashce de me permettre d'aller le voir, au fort qu'il commande. Un geste solennel lui tient lieu de réponse. Puis bin-bashee, porte-pipe et satellites disparaissent d'un pas grave, comme des gens défilant au son d'une marche funèbre ; et je sens que, vraiment, un cigare et une conversation chez Je voisin, ne sont pas de trop, pour me remettre de cette séance.

Quoi qu'il en soit, il est poli de montrer de l'empressement à rendre cette visite ; et, deux ou trois jours plus tard, j'arrange une partie pour aller voir la forteresse et, en même temps, le bin-bashee.

La matinée est superbe ; les champs sont émaillés de fleurs jaunes et blanches, mêlées, de ci de là, d'une petite fleur d'un bleu brillant, la seule qui semble avoir accès près des deux autres ; une légère brise d'ouest tempère l'ardeur d'un soleil éclatant. Quelques Grecs se sont joints à moi, heureux d'avoir l'occasion de visiter un fort, où les Turcs ne leur permettraient certainement pas de pénétrer, s'ils étaient seuls. De quel ton dédaigneux ils parlent de la faiblesse et de la corruption des Ottomans ! Cinquante d'entre eux, à les entendre, suffiraient à prendre la forteresse, y compris le bin-bashee et ses soldats en chocolat ! Je n'essaie pas de les contredire, parce que tout essai de ce genre n'aboutirait qu'à me rendre odieux, sans servir la cause des Turcs ; mais ce dénigrement systématique et ce parti pris de tout haïr laissent une pénible impression.

Nous montons une pente qui conduit au château ; nous passons sous une porte presque en ruines, qu'on a tenté de réparer à l'aide de fragments de colonnes en marbre, de pièces de bois fendillées, de blocs de pierre inégaux, accouplés les uns aux autres avec autant de prodigalité que d'ignorance ; j'ai un sourire de pitié ; les Grecs, un geste de triomphe. Pourtant, le reste de la place a l'apparence militaire ; tout est en ordre ; le pavé, balayé ; la muraille, remarquablement épaisse. Les hommes ont toujours leurs uniformes grotesques, et leurs sabres ont l'air gauche ; mais leur physionomie résolue fait oublier l'insuffisance de leur tenue et, si le soldat qui nous conduit au bin bashee s'abstient de desserrer les dents, du moins y a-t-il, dans sa personne, quelque chose de ferme et de martial qui dispose en sa faveur»

Après un narghileh fumé silencieusement, notre hôte nous montre la forteresse. Elle est, décidément, très-forte ; les magasins sont remplis d'armes et de munitions ; les remparts sont garnis de canons ; tout semble bien tenu et en état de servir, sur l'heure. Peut-être est-elle vieille de cinq ou six cents ans. Elevée par les Génois, elle est, dans tous les cas, depuis quatre siècles aux mains des Turcs ; et l'on peut s'étonner d'y retrouver encore, rouillés, probablement à la place où les laissa le dernier gouverneur chrétien en se rendant à Mahomet II, les instruments de défense ou de torture du moyen âge. Ils sont là, cependant, ces souvenirs d'une race disparue : les drogues de quelque docteur byzantin moisissent dans ce flacon à forme antique ; le blé même des greniers n'a jamais été balayé, et c'est sa poussière qui, troublée par nos pas, se répand sur nos têtes, à travers les fentes du plafond. Mon imagination se figure des trésors enfouis dans les replis du vaste édifice, ou dans la terre des remparts, par des hommes tombés sous le cimeterre des Osmanlis, en emportant avec eux le secret de leurs cachettes. J'entends des cliquetis d'armes ; j'entrevois des tableaux Me luttes héroïques, entre le patriotisme des conquis et l'ardeur des conquérants... La promenade est achevée ; un adieu , presque muet me sépare du bin bashee et je constate que mes Grecs, qui viennent de s'incliner profondément devant lui, parlent moins dédaigneusement des Turcs et de leurs forts, pendant que nous regagnons nos gîtes.

III

L'OFFICIER DE MARINE

Les compliments sont terminés..., et il y en eut beaucoup, avant que le vieux marin se décidât à s'asseoir et à m'offrir une place, auprès de lui, sur le sofa. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, sec, légèrement voûté. Il porte un surtout brun, un peu trop long pour lui, et boutonné jusqu'au menton. Son pantalon n'arrive qu'aux chevilles ; s'il montait à cheval, en cette tenue, il ferait la joie des gamins de la rue. Il a des chaussures doubles et l'inévitable fez.

Pour le reste, il diffère, du tout au tout, de l'idéal qu'on se fait généralement du marin turc. Il a le visage pommelé, l'œil bleu, le regard froid, le menton complétement rasé, la voix agréable et douce. Installons-le sur son « dada ». Deux hommes qui ne se sont jamais vus et qui n'ont peut-être pas deux idées en commun, ne peuvent entretenir une conversation qu'à condition que l'un se décide à enfourcher son coursier favori et que l'autre consente à le voir faire.

Je rends, d'ailleurs, à mon excellente connaissance, cette justice, que je n'ai aucune peine à le mettre en selle. Il n'est pas de ceux auxquels il faut tenir l'étrier longtemps, et qui marchent sur votre main, pour votre peine. D'un bond, il est en place et le voici qui caracole, avec la fantaisie d'un homme habitué à subir les caprices des vents.

« Comment notre marine se recrute ? Très facilement. Les matelots viennent d'eux-mêmes, des îles pour la plupart. Au besoin, on fait la presse (1) ; cela regarde les autorités du littoral. « En général, ils ne se font pas prier : j'ai reçu, l'autre jour, quinze volontaires à mon bord ; j'aurais pu en avoir cinquante. La durée de leur service est de huit ans. 

(1) Enrôlement forcé de matelots.

S'ils sont blessés, ils ont de bonnes pensions : environ quarante francs par mois, quelquefois plus ; une jolie somme, dans tous les cas, pour un pauvre diable, en Turquie. A leur arrivée, on leur donne cinq francs par mois ; leur solde s'accroît chaque année. Un garçon énergique et rangé est sûr de réussir dans la marine ; il deviendra officier. Pourtant, nous n'aimons pas beaucoup ceux de nos collègues qui ont débuté sur le gaillard d'avant ; souvent, ils ne peuvent pas lire les ordres de l'amiral. Moi, je n'ai été nommé ni pour mon mérite ni pour mes services, mais par faveur. Il y a eu quelques grades accordés de cette façon ; moins, cependant, qu'on ne pourrait le croire. A présent, nos officiers se forment aux écoles navales : il y en a de très-bons. Ils entrent comme midshipmen (1), passent un examen, et sont promus lieutenants s'ils répondent bien. Nos équipages ont une bonne nourriture. Jugez-en par le dîner d'aujourd'hui : une soupe et des artichauts cuits avec de petits morceaux de viande.

(1) Aspirant.

« Je crois qu'il serait difficile de maintenir la discipline à bord, sans les châtiments corporels. Si un homme déserte, nous lui donnons cent coups de corde ; mais ces cas-là se présentent rarement. Pour ma part, si un de mes matelots s'esquivait, je le laisserais aller. C'est peut-être pour cela qu'ils restent.

« Oui ; la tenue que j'ai là est très-commode ; mais elle n'est pas réglementaire. J'ai un uniforme pour les grands jours : un uniforme gênant, que nous mettons le moins souvent possible. Jadis, je portais le nishan : une large médaille d'or ornée de brillants. Nous l'avions tous : c'était un signe du grade, comme l'épaulette chez vous. Mais, il y a quelques années, le feu Sultan redemanda tous les nishans, par mesure d'économie ; et, depuis, il n'en a plus été question. J'avais une provision de ruban ; elle me sert à attacher ma montre. Les marins ne sont pas riches, et ne laissent rien se perdre.

« Prenez garde de ne pas tomber en descendant l'échelle. C'est ici le logement des hommes : voici les crocs de leurs hamacs. Les armes sont un peu vieilles, comme vous dites ; mais les canons sont excellents et, de nos jours, c'est l'essentiel.

Les chambres des officiers sont sombres et étroites ; depuis l'introduction de la vapeur et des cuirasses dans la marine, c'est le sort commun. Nous avons un chirurgien : il est grec. Quand il s'absente, c'est moi qui soigne les hommes. A leur arrivée à bord, ils demandent tous des médecines ; quand ils en ont pris une ou deux fois, ils en ont assez.

« Je regrette que votre visite soit si courte ; mais il vaut mieux que vous partiez avant le coucher du soleil ; autrement je ne pourrais pas faire de salut (1) en votre honneur. Je souhaite que vous ne gardiez pas un mauvais souvenir de mon navire. Il ne vaut pas ceux de l'amiral Slade (2) ; cependant, nous avons tous profité de ses leçons et il n'en est pas de nous qui soit plus populaire dans notre flotte. »

« Adieu donc, honnête et hospitalier capitaine, qui faites si bonne figure sur votre « dada ». Vous avez raison de soutenir qu'Anglais et Turcs doivent être amis. Quand vous viendrez à terre, souvenez-vous de mon adresse ; nous fumerons une pipe et nous boirons dela bière en causant. » J'aurais voulu le remercier plus longuement ;

(1) Dans toutes les marines, les saluts n'ont jamais lieu avant le lever ou après le coucher du soleil.

(2) L'amiral Slade, l'amiral sir Baldwins Walker et le capitaine de vaisseau Hobbart sont les trois fondateurs de la marine turque, Hobbart-pacha est aujourd'hui amiral de la flotte turque.

mais mon canot m'emporte, et le canon tonne au-dessus de nous. Les hommes cessent de ramer, et « matent » leurs avirons pendant le salut.

Lorsqu'il est terminé, nous, ôtons nos chapeaux en signe de remercîment, et j'aperçois le vieux marin qui nous suit des yeux. Il cause avec un officier et paraît satisfait du monde en général.

IV

LE PRÉLAT GREC

Au point de vue de l'extérieur, un archevêque grec est surtout remarquable par la longueur de sa barbe et par le grand nombre de vêtements qu'il croit de bon goût d'étager sur sa personne. Au point de vue moral, Sa Grâce est, au moins, grande et vénérable par son titre ; car on l'appelle despote. J'ai recherché l'origine de cette qualification et j'ai reconnu qu'au temps des empereurs byzantins, on l'accordait aux princes du sang. Lorsque Mahomet II prit Constantinople qui était tout ce qui restait de leur empire, il laissa de grands pouvoirs aux mains des prélats chrétiens et les eût vraisemblablement accrus si ses protégés n'en eussent abusé pour conspirer contre lui ; car les plus étonnantes et les plus inutiles de leurs intrigues ne paraissent pas avoir diminué son bon vouloir à leur égard. Dans les affaires civiles et ecclésiastiques, ils devinrent bientôt les vrais gouvernants de leurs troupeaux ; un peu plus tard, ils prirent le titre prétentieux de « despotes ». Les Grecs s'enorgueillirent d'accepter ce pouvoir ; ils y virent un adoucissement et une compensation à leurs défaites ; ils y trouvèrent un moyen sûr de marquer leur mépris au vainqueur. De la sorte, les fonctions de despote prirent une importance considérable ; et, bien qu'elles aient été restreintes, dans ces dernières années, notamment dans l'ordre civil, la haine entre les deux races en fait encore un poste proéminent.

Aussi est-il pénible d'avoir à dire qu'envisagés collectivement, les primats de l'Eglise grecque sont indignes de la situation qu'ils occupent. Il est de notoriété qu'ils achètent leurs places et que, quand ils les ont payées, ils sont généralement rançonnés par les sycophantes du Phanar (1). Ils arrivent ainsi, à leurs siéges épiscopaux, criblés de dettes, et emploient une grande partie de l'argent qu'ils prélèvent sur leurs ouailles, à satisfaire la cupidité de quelque personnage influent de Constantinople.

(1) Résidence du patriarche de Constantinople.

De là ce résultat que l'Eglise grecque est aussi corrompue que l'était la papauté à l'époque où Luther et Mélanchthon prêchèrent la réforme. Les plus hautes dignités ecclésiastiques sont mises, pour ainsi dire, à l'encan ; les indulgences sont vendues publiquement ; des individus tarés sont ordonnés prêtres, pour de l'argent ; la crédulité publique est exploitée avec une incroyable effronterie. Chacun veut avoir sa commission sur la somme que l'archevêque a donnée pour avoir sa place et, de son côté, celui-ci ne recule devant aucune bassesse, ou extorsion, pour s'arranger de façon à avoir fait un bon marché.

Le despote grec habite généralement une grande maison qui est la propriété de sa charge : une maison vieille et délabrée le plus souvent, car il entre dans les plans de Sa Grâce d'arborer partout le drapeau de la détresse. L'intérieur, cependant, a cet air de confort qu'on rencontre, dans tous les pays, chez les dignitaires de l'Eglise. Un nombre inouï de prêtres, de diacres, de serviteurs, de dévotes affairées, qui vivent aux crochets de Monseigneur, circule de pièce en pièce. Au fond d'un petit salon, un chapelet d'ambre à la ceinture, une tabatière à la main, des coussins autour de lui, trône l'archevêque. Il est parfois si ignorant, qu'il se sent incapable de remplir les devoirs de sa profession. Dans ce cas, un secrétaire, particulièrement éveillé, qui portera un jour la mitre s'il demeure célibataire, est attaché à sa personne et le suit partout.

Ni le despote, ni le secrétaire, ni aucun des hôtes de l'endroit n'auront un mot intéressant à dire en votre présence. Mais l'imagination n'a pas de peine à reconstruire ce qui se passera, vous parti.

Un pauvre diable, piteux, confus, est venu dire à Sa Grandeur que sa fiancée l'a délaissé pour en épouser un autre. Il a dépensé près de cinquante francs en cadeaux ; il veut qu'on le rembourse ; il exige, aussi, tant pour cent, sur la fortune qui lui était promise ; il se prévaut d'un droit immémorial et il vient demander à l'archevêque d'appuyer sa réclamation, laquelle s'élève à quatre cents francs.

La plus grande partie des revenus épiscopaux provenant d'affaires de ce genre, Sa Grâce est tout oreilles, pendant que le malheureux débite son histoire. Mais, connaissant les deux parties en cause et sachant que le mari de l'infidèle n'a pas d'argent, elle propose et obtient que le chiffre réclamé soit abaissé à trois cents francs.

Si le mari de la coquette refuse de payer, il sera emprisonné, excommunié ; l'Eglise ne reconnaîtra pas son mariage, ses enfants seront déclarés illégitimes, sa femme perdra ses droits. Les Turcs tolèrent ces abus, dans leur généreux désir de ne pas entraver la liberté des autorités grecques.

Si le mari ne peut pas être arrêté, parce qu'il est étranger ou pour toute autre cause, quelques-uns des membres de sa famille seront mis en prison et excommuniés. Quelle que soit la raison pour laquelle une femme refuse d'épouser l'homme à qui elle a été fiancée, ou quelque motif qu'allègue un fiancé pour rompre ses promesses, la réclamation sera déclarée valable. En vain le mari de la coupable, ou la femme du délinquant, prouveront-ils qu'ils ont été trompés, qu'ils ne soupçonnaient pas les engagements pris ; vainement montreront-ils que le paiement de quinze pour cent sur leur fortune leur créera, pendant des années, les plus pénibles embarras, le despote, à qui revient une partie de la somme, invoquera sa loi et restera inflexible. Si nous pouvions le questionner, voici le dialogue qui s'échangerait :

« Mais quel est l'homme qui a épousé la jeune fille ?

« — Un boucher.

« — Êtes-vous certain qu'ils soient mariés.

« — Non ; je le découvrirai.

« — Comment ?

« — En excommuniant la femme, si elle ne me répond pas.

« — Mais si elle persiste à ne pas s'expliquer, comment pourrez-vous obliger l'homme à payer quinze pour cent, sur une fortune qui ne lui appartient peut-être pas ? De plus, si, comme vous le dites, ce mariage n'est pas légal, comment peut-il être légalisé par une amende ?»

Ici l'archevêque ferme les yeux ; il n'aime pas les questions gênantes, et c'est après une pause qu'il se risque à répondre « que l'illégalité provient ici d'un règlement, d'ordre politique, qui n'a pas été observé. »

« — Une amende payée à un archevêque grec et une indemnité accordée à un particulier, peuvent donc dispenser de respecter la loi ottomane ? »

L'archevêque répond oui, et il n'est pas d'aveu qui, mieux que celui-ci, puisse nous éclairer sur la valeur des plaintes proférées par les Grecs, à l'endroit des persécutions dont ils se disent l'objet de la part des mahométans. Certes, comme tous les peuples, ils ont le droit de revendiquer leur émancipation ; mais la vérité est, en attendant, que si un Turc lève sur eux le bout du doigt, ils remplissent l'Europe de leurs cris de vengeance, tandis qu'ils se laissent crucifier, sans rien dire, par leurs coreligionnaires.

Rien de plus à dire des despotes grecs. Tous leurs actes ressemblent à celui qu'on vient de lire. Leurs procédés sont rarement légaux ou équitables ; ils ne sont même pas toujours décents ; pourtant, leur influence et leur autorité restent immenses. Amis de la Russie, dévoués à ses intrigues, ils joueront un rôle important dans tous les événements dont l'Orient sera le théâtre. Déjà, en 1821, ce fut Solomon, archevêque de Patros, qui leva l'étendard de la révolte. Comme ils ont commencé, ils ont continué ; comme ils ont continué, ils finiront. Les hommes d'église figurent au premier rang dans le tableau politique et encore inachevé de la lutte des Grecs pour leur indépendance.