Des milliers de vestiges témoignent de la présence des civilisations  anciennes qui se sont succédées sur le territoire de l'actuelle Turquie : Assyriens, Hittites, Phrygiens, Grecs. Sans oublier qu'en ce qui concerne la philosophie, nombreux sont ses personnages qui y sont nés ou qui y ont vécu. Tel est le cas d'Aristote.

ARISTOTE EN PIED

Lorsque, voyageant en Turquie, on arrive à la bourgade de Behramkale, à peine plus d'un millier d'âmes, dans le district d'Ayvacık [province de Çanakkale], sans connaître spécialement l'histoire de la philosophie, on ne manque pas d'être étonné par la présence d'une statue sur le socle de laquelle sont inscrits en lettres capitales : Aristo, avec deux dates : MÖ 384-322.

 Le MÖ se lisant "Milatan önce", il s'agit évidemment d'un personnage ayant vécu avant l'ère chrétienne. 

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Cet Aristot est donc l'Aristote des Français, autrement dit l'Ἀριστοτέλης des Grecs, ou encore l'Aristoteles des Latins, أرسطو des Arabes.

La statue, avec son mètre quatre-vingt, drapée dans un pallium [ou plutôt un himation], frappe par sa blancheur, presque insolente. Mais désole par les traces qu'elle porte de l'injure du temps : un visage cabossé, une main droite mutilée. 

C'est qu'on veut, en ce lieu particulier de la Turquie où il a réellement vécu quelques années, le célébrer, ce grand Aristote que Hegel, vingt siècles plus tard, proclamera < l'instituteur de l'humanité >. Tout en ayant pourtant choisi manifestement de faire des économies. 

De cette statue élevée assez récemment, ce qui subsiste, aux yeux du touriste stupéfait, c'est une sorte de carcasse creuse, plâtrée à la hâte. Et de plus, victime des cailloux tout bonnement ramassés sur le chemin et lancés au hasard. La face fracassée en porte les traces douloureuses.

Nous sommes loin de l'imagerie classique avec les bustes d'Aristote du grand sculpteur grec Lysippe et leurs copies romaines. Et encore plus de l'Aristote, qui avec Platon, occupe le centre de l'immense fresque de Raphaël de la Stanza della segnatura au Vatican, connue sous le nom de L'École d'Athènes [1508-1512]. Et dont une copie orne l'escalier monumental de la Bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris.

ARISTOTE, LA VILLE D'ASSOS ET LES GUIDES

Les guides touristiques sont généralement assez succincts en ce qui concerne la présence du philosophe Aristote à Assos. 

Rien sur Aristote dans l'ancienne édition de 1969, des Guides Bleus d'Hachette. 

Peu après cependant le nom d'Aristote apparaît. Ainsi, en une seule phrase, dans le Guide Hachette [édition de 2008] : « [Assos] fut à son apogée quand Aristote, le protégé de Platon, y fonda une école de philosophie en 340 av. J. -C. ».

Le Michelin Guide-Vert [édition de 2010] est plus disert. Il évoque les liens qui unissent Assos et Athènes : « La seule période d'indépendance [d'Assos] remonte donc au 4ème s. av. J. -C., avec le gouvernement d'Eubule, un riche banquier, et de l'eunuque Hermias, disciple de Platon et admirateur du philosophe Aristote. Ce dernier séjourna d'ailleurs pendant trois ans à Assos (de 348 à 345 av. J.-C.) où il fonda sa première école de philosophie ».

LES OCCUPATIONS SUCCESSIVES À ASSOS.

Les archéologues l'indiquent : le site d'Assos [aujourdhui Behramkale] a été occupé dès l'âge du Bronze [autour de 2500-2000]. 

Autour de 800-600, des Éoliens, l'une des quatre tribus de la Grèce antique, venant de Mytilène [Mitilini] sur l'île de Lesbos [Lesvos], franchissent la dizaine de kilomètres qui les séparent du continent, s'établissent à Assos et colonisent autour de cette ville un large territoire qui va de Smyrne [Izmir], au sud, à Ezine, au nord.

Un peu plus tard, Assos est occupé, à partir de 560, par des Lydiens, venus de l'intérieur des terres, plus à l'est, et qui depuis Sardes [Sartmahmut], leur capitale, étendent leur domination jusqu'à la côte égéenne. 

LA PRÉSENCE GRECQUE ET LE TEMPLE D'ATHÉNA

La présence grecque dans la région d'Assos est manifeste au VI ème siècle av. J. -C., autour de 550-500, avec comme témoignage architectural l'existence d'un temple consacré à Athéna, érigé, vers 540, au sommet de l'acropole d'Assos. Seul temple se style dorique du VI ème siècle en Asie Mineure, mêlant éléments de l'architecture dorique et ionique. 

Ses restes ont été mis au jour, à la fin du XIX ème siècle, par une mission du tout jeune Institut archéologique américain [créé à Boston en 1879], avec trois campagnes, en 1881 et en 1882-1883, mission conduite par l'architecte Joseph T. Clarke et Francis H. Bacon, avec six autres volontaires.

[Résultats partiellement publiés en français dans la Revue archéologique. Volume 44, juillet-décembre 1882, pages 352-358, par Thomas W. Lüdlow].

Des éléments épars ont été remis en place, reconstitution qui ne donne qu'une faible idée du temple antique. Mais ceci est une autre histoire. 

DOMINATION PERSE ET PRINCIPAUTÉS INDÉPENDANTES

Alors que la domination perse, avec l'empire Achéménide, s'est étendue, dès le sixième siècle av. J. -C., sur l'actuelle Turquie, d'est en ouest, jusqu'aux rivages de la mer Égée, avec la conquête de la Lydie en 546 av. J. -C., il n'en reste pas moins que des liens nombreux continuent d'unir les régions de la Mysie, de la Troade, de la Lydie, etc., avec, plus au nord-ouest, à des centaines de kilomètres de là, la Grèce, et même encore au delà la Macédoine.

Des principautés plus ou moins indépendantes – contre paiement régulier d'un tribut à la Perse – se constituent avec à leur tête des souverains locaux désignés sous l'appellation de dynastes ou de tyrans. C'est le cas de cette longue région côtière qui borde la mer Égée, s'étendant d'Ayvacιk à Dikili. 

CONSÉQUENCES SUR L'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE

Ces liens économiques et culturels, entre cette région  de l'actuelle Turquie et la Grèce ne manquent pas d'avoir des effets sur la philosophie d'Aristote. Les historiens  de la philosophie , à leur manière, en portent témoignage.

Ainsi c'est un certain Proxenos, établi finalement à Stagire, une des villes importantes de la Macédoine, qui est le tuteur du jeune Aristote [384-322]. Or ce Proxenos est natif d'Atarnée, l'actuelle ville de Dikili, dans la région de l'ancienne Troade.

Il faut aussi être attentif à un certain Eubouleus, natif de Bithynie, plus à l'est, dont certains disent qu'il a été philosophe dans sa jeunesse, devenu un banquier tirant sa fortune des prêts accordés pour l'armement des bateaux qui font commerce avec l'autre continent. Il est suffisamment riche pour être capable d'entretenir une armée de soldats mercenaires tenant garnison dans différentes villes de la région. Il est le maître de la principauté, dont on vient de parler, dont le territoire s'étend d'Ayvacιk [près de l'ancienne ville d'Assos] à Dikili [l'ancienne Atarnée].

Or cet Eubouleus a séjourné à Athènes, à une date située entre 361 et 348. Il y a suivi les cours de l'Académie de Platon, dans une période où Platon est absent, puisque ce dernier effectue son troisième voyage en Sicile, en 361-360. Il y a forcément rencontré Aristote, qui fait partie du cénacle de Platon, et a bénéficié de son enseignement ; Aristote, selon la tradition, assurant les cours à la place de Platon. 

Eubouleus est à Athènes, en même temps qu'Hermias son second. On dit qu'Hermias suivit aussi les cours d'Aristote et, par une sorte d'enchaînement naturel, qu'il devint même son ami.

ARISTOTE, L'INVITÉ D'HERMIAS À ASSOS

À la mort d'Eubouleus, Hermias lui succède. Dans un < Mémoire sur Hermias >, lu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, à Paris, le 6 juillet 1792, l'académicien Pierre Henri Larcher [1726-1812] trace un tableau idyllique de cette succession : « Eubouleus étant mort de vieillesse ou de maladie, Hermias lui succéda, au grand contentement de tous ceux qui connaissaient sa capacité pour le gouvernement, sa douceur, son humanité et son affabilité. Son talent pour le maniement des affaires est universellement reconnu ».

Dans une Lettre, la Lettre VI, que lui aurait adressé Platon, il est fait une allusion claire à sa puissance : « Pour Hermias, il ne trouverait jamais dans la multitude de ses chevaux, la pompe de ses équipages de guerre, ou dans ses nombreux trésors, de plus grands avantages que dans la fidélité de vertueux amis ».

Les liens avec la Grèce se poursuivent. Au point qu'à la mort de Platon, Aristote se rend en Troade, vers 348/347 av. J. -C., auprès d'Hermias, appelé le plus souvent Hermias d'Atarnée.

La date précise de la venue d'Aristote en Asie mineure n'est pas assurée. Les témoignages sont contradictoires. Pour certains Aristote serait venu à Assos, un peu avant la mort de Platon [347 av. J. -C.], pour d'autres, peu après la mort de son maître, peut-être dépité de n'avoir pas été nommé à la succession de l'Académie.

Aristote ne voyage pas seul. Il est accompagné de Xénocrate de Chalcédoine [396-314], philosophe faisant partie de la cohorte des disciples de Platon, et qui deviendra plus tard, de 339 à 314, le second dirigeant, le scholarque, de l'Académie, en succédant à Speusippe [407-339], neveu de Platon, et son premier successeur.

À Assos, Aristote ouvre une école de philosophie, à moins d'ailleurs que cette école ait été déjà plus ou moins constituée avant sa venue. Toujours est-il qu'Aristote y est en relation avec un certain Tyrtamos [371-288], né à Érèse [Eressos] dans l'île de Lesbos, dont seul le surnom, que lui a donné Aristote, < Théophraste >, signifiant < le divin parleur > passera à la postérité. Il est connu, encore aujourd'hui comme l'auteur des Caractères [écrit vers 319 av. J. -C.], sorte de description des vices humains, qui servira bien plus tard de modèle aux Caractères de La Bruyère [1688].

LA FUITE À MYTILÈNE

Arrivé à Assos, vers 348/346, Aristote n'y reste probablement que deux ou trois ans. Il y établit, avec des premiers disciples, un enseignement philosophique. 

Mais la région est envahie par les Perses achéménides. Ceux-ci confient à un général grec, à leur solde, satrape de la région, nommé Mentor de Rhodes, le soin de s'emparer d'Hermias. Ce dernier est capturé par ruse, et envoyé en déportation à la cour d'Ataxerxès III, supplicié puis mis à mort.

Comme l'écrit Pierre Henri Larcher : « Aristote et Xénocrate étaient alors à Assos ; ils s'y étaient rendus sur l'invitation  que leur en avait faite Hermias, aussitôt qu'il s'était vu le maître de l'Atarnée. Ils n'eurent pas plutôt appris la nouvelle de sa détention, qu'ils prirent la fuite et se sauvèrent dans des pays qui n'étaient pas sous la domination des Perses ».

Aristote  se réfugie à Mytilène [Mitilini] dans l'île de Lesbos, séparée de la côte par une dizaine de kilomètres ; Xénocrate, quant à lui, se rend en Chalcédoine, dans son pays d'origine, face à l'actuelle Istanbul, à plus de quatre cents kilomètres, à l'est.

Puis Aristote est appelé à la cour de Philippe II, roi de Macédoine, établi à Pella. Ainsi s'arrête le séjour d'Aristote dans l'actuelle Turquie.

POUR MÉMOIRE

On connaît la suite. Aristote, en 343, devient le précepteur d'Alexandre, fils de Philippe II. Il quitte la Macédoine, huit ans plus tard, et retourne à Athènes en 335. Il y fonde l'école philosophique connue sous le nom de Lycée, qu'il dirige pendant douze ans.

La montée en puissance, en Grèce, d'un parti anti-macédonien, contraint Aristote, menacé d'un procès d'impiété, à s'éloigner. Théophraste [371-288] lui succède comme premier scholarque, de 323 à 288 av. J. -C.

Enfin Aristote s'établit à Chalcis, à quatre-vingt kilomètres de là, en 323, et, âgé de soixante-deux ans, y meurt l'année suivante.   

JJB, juin 2015