Le 3 mars 1924, L'assemblée nationale turque vote l'abolition du califat qui était attribué aux souverains ottomans depuis le XVIe siècle. La presse française en rendit compte dont le magazine "Le Pèlerin" qui en fit sa couverture.

Le califat fut instauré par les successeurs du Prophète : "calife" vient de l'arabe khalîfa qui veut dire "successeur". Si, dans les premiers temps, il a une réelle signification à la fois temporelle et spirituelle, il n'en est plus de même à partir du IXe siècle puisqu'il existait plusieurs califes et que certains n'avaient aucune influence sur le gouvernement des pays islamiques.

 

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L'empire ottoman étant devenu la plus grande force politique et militaire du monde musulman, son souverain fut amené à assumer cette responsabilité.

Le califat n'a cependant pas été revendiqué du jour au lendemain par un sultan ottoman. Sélim Ier (1470-1520), après avoir conquis l'Egypte, en rapporta des reliques comme le manteau du Prophète, son épée etc
C'est au XVIe siècle que, lors du bey'at (cérémonie d'allégeance à l'égard du nouveau sultan), l'on commença à utiliser ces reliques [Nicolas Vatin et Gilles Veinstein, Le sérail ébranlé..., Fayard, 2003, page 290]. Peu à peu, les sultans essaient de se comporter comme les premiers califes : Ibrahim (1615-1648) revêtit, lors de son avènement, le turban d'Omar, le deuxième calife, qui était conservé dans le Trésor de Topkapi, revendiquant implicitement ce titre. Celui-ci fut ensuite explicité et justifié par les historiens ottomans.

Extrait de la Revue du monde musulman, vol. LIX, 1925

"12- Le principe du califat ottoman naît au cours du XVIe siècle ; il est issu de la thèse de l'hérédité mongole beaucoup plus qu'imité de la fiction califale, instituée en Egypte.

13- En tout cas, le prétendu legs du califat cédé par Motawakkil II au sultan ottoman est une invention de l'historien arménien d'Ohsson [Mouradja d'Ohsson (1740-1807), auteur d'un Tableau général de l'empire othoman, 1787-1790].

14- Le principe de la souveraineté universelle du sultan ottoman comme calife du monde musulman, ne se forme qu'à la fin du XVIIIe siècle, où il peut être constaté dans les actes diplomatiques en 1774-1779-1783."

A noter que ce titre de calife déclaré ou non ne protégeait pas le sultan lors des révoltes. Ainsi Osman II en 1622, Ibrahim le Fou en 1648, Selim III et Mustafa IV, en 1808, furent assassinés ou exécutés.

L'article du Pèlerin

L'article du magazine catholique Le Pèlerin évoque l'abolition du califat et une hypothétique utilisation par les Anglais du vide laissé par la décision de la Turquie. L'influence du calife restait cependant toute théorique, puisque même les appels d'Abdulhamid II à la solidarité islamique, lors des crises qui menacèrent l'empire à la fin du XIXe siècle, n'eurent que peu d'influence dans le monde musulman et que cela n'empêcha pas la révolte des Arabes contre les Turcs lors de le Ière guerre mondiale.

En guise de conclusion, l'article reproche, ce qui n'est pas étonnant de la part d'un magazine catholique,  à la Turquie son laïcisme et, en particulier, la loi qui impose le retrait des symboles religieux des établissements catholiques et l'explique, au passage, par l'influence de la franc-maçonnerie, obsession de la presse conservatrice française de cette époque !

Article paru dans Le Pèlerin, 23 mars 1924

"L'assemblée nationale d'Angora, inspirée par la franc-maçonnerie jeune turque, poursuit son programme de laïcisation et de destruction de tout ce qui peut rappeler l'ancien régime.

Le 2 novembre 1921, elle supprimait le sultanat et abolissait l'hérédité du califat, soumis désormais au régime électif, comme aux premiers temps de l'Islam. De fait, le 18 novembre de la même année, elle nommait calife Abdul-Medjid [Abdülmecid II, 1868-1944], cousin de Mehmet VI, le sultan détrôné. Dépouillé de toute puissance temporelle, destitué de toute participation aux affaires publiques, le nouveau calife n'était plus aux yeux d'Angora qu'une étiquette, une enseigne décorative. Mais Abdul-Medjid n'était pas homme à jouer ce rôle et s'il l'avait accepté, c'était avec l'intention bien arrêtée de mettre à profit le prestige toujours attaché au titre de commandeur des croyants pour restaurer sa puissance temporelle. Comprenant cela, Mustafa Kemal, jaloux de son autorité, décida de recourir aux mesures radicales, et le 2 mars [1924], l'assemblée d'Angora [Ankara], au cours d'une séance orageuse, votait la déchéance du calife, l'expulsion des princes de la maison d'Osman (susceptibles de lui succéder) et l'abrogation du califat.

C'est aller un peu vite en besogne et ces mesures peuvent avoir des répercussions insoupçonnées ; elles intéressent, en effet, les trois cent millions de musulmans répandus dans le monde que l'on ne peut ainsi décapiter moralement, car, d'après la tradition islamique, le calife est le chef temporel des croyants. Le départ d'Abdul-Medjid a aussitôt révélé de multiples intrigues.

L'assemblée nationale d'Angora, d'abord, prétend être moralement investie du califat et nommer un représentant sûr, choisi en son sein.

L'Angleterre croit avoir trouvé une occasion exceptionnelle de se concilier les millions de sujets mahométans qui lui donnent du souci, particulièrement en Arabie et aux Indes, et elle pousse la candidature de Hussein, roi du Hedjaz, aussitôt reconnue par ses fils, l'émir Abdullah, de Transjordanie, et l'émir Feyçal, roi de l'Irak, tous deux créatures de l'Angleterre. Le territoire du roi Hussein embrasse, on le sait, la Mecque et Médine, lieux saints des musulmans. On parle également de l'émir d'Afghanistan ou du roi Fuad d'Egypte. De toute façon, le vote de l'assemblée d'Angora est une "gaffe" dont la Turquie peut avoir à se repentir.

Le ministre de l'instruction publique, en Turquie, ordonne à toutes les écoles, sans distinction de nationalité et de religion, de fermer le vendredi au lieu du jeudi qui jusqu'ici était jour de congé, et d'enlever immédiatement tous les emblèmes religieux figurant dans les salles de classes, les cours et les jardins. Cette circulaire atteint donc les écoles chrétiennes, qui devront faire disparaître les emblèmes catholiques. Défense leur est faite de réciter les prières dans les classes ; défense aux élèves musulmans d'entendre l'enseignement chrétien ; Angora impose aux écoles catholiques des professeurs turcs d'histoire musulmane, et oblige les écoles à leur donner de très gros appointements. Ces prétentions sont intolérables !"