En octobre 1912, la Ligue balkanique attaque l’Empire ottoman et lui enlève ses territoires européens dont la Macédoine et la grande ville de Salonique. C’est dans ce contexte que paraît ce numéro spécial de la revue française « Les Annales politiques et littéraires » du 17 novembre 1912.

La ligue balkanique réunissait la Serbie, la Bulgarie, la Grèce et le Monténégro.

Ce numéro est placé sous le signe de la guerre, puisque c'est un soldat turc qui fait la une de la revue.

Les auteurs des textes sont des écrivains connus comme Pierre Loti, Henri de Régnier, Paul Adam, René Bazin, Pierre Mille, Gérard d’Houville (pseudonyme de Maria de Heredia), Lucie Delarue-Mardrus, et d’autres moins connus comme Moustafa Kamel Pacha, Adolpha Thalasso et Max de Nansouty. Leurs textes sont très contrastés : de la sympathie comme toujours chez Loti ou Bazin, mais aussi de l'incompréhension ou des préjugés et les habituels clichés orientalisants qui persistent parfois chez d'autres.
Le parallèle avec la prise de Constantinople par Mehmet II en 1453 (raconté par Lamartine), est très en phase avec l'idéologie tsariste qui voulait refaire d'Istanbul la capitale de la religion orthodoxe.

Moustafa Kamel Pacha (1874-1908) était un homme politique égyptien, chef du Parti nationaliste égyptien, francophile proche de Pierre Loti avec lequel il eut de nombreux échanges épistolaires.

Adolphe Thalasso, écrivain français, est l’auteur d’un ouvrage qui fit date sur « L’Art ottoman, les peintres de Turquie », et de nombreux autres textes comme « Le théâtre turc » (1908), une « Anthologie de l’amour asiatique », « Molière en Turquie: étude sur le théâtre de Karagueuz » (1888). Son texte est un hommage aux soldats turcs.

Max de Nansouty (1854-1913) était un ingénieur, auteur d’articles techniques et scientifiques. Sa contribution intitulée « Canons turcs, canons bulgares » est, à l’image de sa formation, très technique.

Juste après ce dossier, les Annales publient, dans la rubrique "Histoire de la semaine",  un article sur la guerre dans le Balkans.

 

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CONSTANTINOPLE

Tous les regards se tournent vers la capitale où de si graves événements sont en train de s'accomplir. Il n'est pas un écrivain, un artiste qui n'ait rapporté de Constantinople des impressions, des souvenirs... Nous offrons au lecteur des pages détachées de ces carnets de voyage... Il sied de commencer par M. Pierre Loti. L'illustre écrivain a voué aux Ottomans un attachement fidèle ; il l'exprime avec une ardente et touchante générosité. Cette sympathie lui a valu, de la part de Moustafa Kamel pacha, un chaleureux témoignage de gratitude, très émouvant à citer :

PIERRE LOTI ET LES TURCS

Quand un musulman parle de Pierre Loti, c'est avec une profonde gratitude. A notre époque où tant de personnes se complaisent à attaquer les musulmans et à calomnier l'Islam, Loti, lui, prouve au monde qu'il existe des écrivains vraiment nobles et vraiment grands.
Ce n'est pas l'Orient seul qu'il aime, ce ne sont pas uniquement ces contrées merveilleuses qui le charment et le séduisent, mais son âme s'attache aussi et surtout à ces peuples mahométans qui ont un fonds réel et inépuisable de bonté, de fierté et de dignité.
Et Loti ne s'est pas borné à gagner nos coeurs par son amitié si chaleureuse et si précieuse ; il a fait plus. Il a atténué bien de nos rancunes que la politique, la hideuse politique, a suscitées et accumulées. Un puissant écrivain rend souvent à sa patrie plus de services que le plus habile des diplomates. Qui pourrait, en effet, définitivement se détacher d'un pays et d'un peuple qui donnent au monde un maître aussi génial et aussi divin que Loti ? Quel être vraiment intelligent ne se sentirait heureux, et comme privilégié, de connaître assez cette admirable langue française pour lire un chef-d'oeuvre comme Les Désenchantées ?
Comme je voudrais posséder ne fût-ce qu'une faible partie de cette puissance magique de Loti pour dire l'impression délicieuse et profonde que ses livres laissent en pays musulmans et la place que cet illustre maître occupe chez nous ! Je ne crois pas qu'il soit charmé par l'Orient, qu'il aime avec tant de passion, autant qu'il a lui-même charmé l'Orient !
On se trompe beaucoup, en Europe, en croyant à la souffrance et à l'abaissement de la femme musulmane non européanisée. Elle est, au contraire, plus heureuse que bien des femmes européennes. Elle comprend autrement la vie, voilà tout, et elle plaint sincèrement ses soeurs d'Occident.
Une grande dame musulmane, restée tout orientale, disait un jour, avec commisération, à une Européenne en visite chez elle cette phrase qui étonnerait sûrement bien des Parisiennes :
— Combien je vous plains, madame, d'être obligée de voir tant d'hommes, de voyager et de vous agiter ainsi !
La femme a joué dans notre histoire un grand rôle. Son action sur les générations a été et sera toujours considérable. Les mères qui ont donné à l'Islam ses héros et ses défenseurs étaient aussi courageuses, aussi sublimes dans leur amour de la « race » que le fuirent, jadis, les plus nobles des femmes romaines ou de nos jours les femmes boers.
Un jour, le père de Mouawia, le fondateur de la dynastie des Amawites, admirant le visage étincelant d'intelligence de son fils, dit avec joie à sa femme :
— Il est digne de dominer les siens. Et sa femme de répondre : — Les siens seulement ! Qu'il soit perdu pour sa mère, s'il ne domine pas aussi le monde !
Et c'est cette éducation héroïque donnée par les mères, cette confiance en soi inspirée par elles à leurs fils qui a fait les musulmans si grands autrefois.
Personne n'a mesuré, comme Loti, l'abîme qui sépare les coutumes musulmanes de cette vie européenne qu'on a laissé entrevoir aux pauvres « désenchantées ».
MOUSTAFA KAMEL PACHA.

LE VIEUX STAMBOUL

(Notes écrites après l'incendie de 1911)
Hier, existait encore une ville qui s'était à peu près conservée, comme à miracle, depuis les époques où l'Orient resplendissait. On n'y entendait point les bruits de sifflets et de ferraille qui sont l'apanage de nos capitales modernes ; la vie s'y écoulait méditative et discrète, apaisée par la foi ; les hommes y faisaient encore leur prière, et des milliers de petites tombes, d'une forme exquise et toujours pareille, y peuplaient les places ombreuses, rappelant doucement la mort sans y mêler aucune terreur. Cela s'appelait Stamboul, et ce n'était pas au bout du monde ; non, c'était en Europe, à trois jours à peine de notre Paris fiévreux et trépidant.
Pauvre Stamboul [Istanbul] ! Son délabrement, il faut le reconnaître, devenait extrême ; aussi, tous les snobs touristes — qui sont peut-être la classe humaine la moins capable de comprendre quelque chose à quoi que ce soit — s'indignaient, en débarquant des paquebots ou des trains de luxe, à voir ces maisons de travers, ces décombres qui gisaient partout et ces immondices qui souvent traînaient dans les ruelles mortes. Seuls, les artistes et les rêveurs profonds se sentaient pris dès l'abord par ce charme de vieil Orient, que j'ai tant de fois cherché à exprimer, mais qui toujours a fui entre mes mots inhabiles.
Pauvre grand et majestueux Stamboul ! Il dépérissait, comme l'Islam tout entier du reste, au souffle empesté de houille qui vient d'Occident. Il faut dire même que les Turcs, les nouveaux, élevés sur nos boulevards, lui témoignaient un dédain puéril ; semblables aux moucherons qu'attire la flamme des lampes, ces musulmans des jeunes couches, éblouis par tout le toc de nos idées subversives et de notre luxe à bon marché, préféraient se bâtir sur l'autre rive de la Corne d'Or des maisons singeant les nôtres. De plus en plus donc, les abords des grandes mosquées saintes se dépeuplaient de gens riches et modernisés ; c'étaient seulement les humbles qui restaient là, les humbles et les dignes, ceux qui continuaient de poursuivre le rêve des ancêtres et qui enroulaient encore d'un turban leur front grave.
Et puis, tant d'incendies s'allumaient aussi chaque année dans ces vieux quartiers en bois, toujours prêts à flamber ! Il y a, cependant, plusieurs faubourgs, Péra, Galata, Chichli [Sisli], Nichantache [Nisantasi], - auxquels je ne souhaite pas de mal, à Dieu ne plaise, - mais qui auraient pu brûler sans que le monde artiste en prît le deuil, au contraire. Eh bien ! non, c'était toujours au coeur même de Stamboul que le feu s'attaquait de préférence, se plaisant à détruire les vestiges du merveilleux passé, - et préparant ces espaces vides où d'inconscients malfaiteurs projettent de tracer aujourd'hui des avenues bien droites en style américain et de construire des maisons bien uniformes.
Pour comble, depuis deux ans, la municipalité turque elle-même semble s'acharner contre tout ce qui est oriental. On a perdu, là-bas comme chez nous, le sens de la beauté et le respect des choses que vénéraient nos aïeux ; les mosquées ni les tombes ne sont plus sacrées. Dernièrement, ne voulait-on pas détruire, pour faire place aux hideuses « maisons de rapport », ce cimetière historique de Rouméli-Hissar [Rumeli Hisari], qui est peut-être le joyau le plus précieux de la rive d'Europe ! Quant à la grande muraille de Byzance, qui va d'Eyoub [Eyüp] aux Sept-Tours, à travers des terrains d'ailleurs inutilisables et délaissés de la vie, la grande muraille si imposante et farouchement superbe qui attire chaque année des visiteurs par centaines, je crois qu'elle ne subsiste que faute d'argent pour la démolir.
Quand même et malgré tout, au commencement de l'année 1911, Stamboul existait encore ; il avait gardé la plupart de ses refuges où l'on retrouvait le silence des vieux temps calmes, près des mosquées, sous des arbres centenaires ; il avait surtout gardé sa silhouette unique au monde que les levers de soleil ou les nuits de lune illuminaient en splendeur. Et voici, hélas ! que l'été, par ces longues sécheresses qui faisaient l'eau si rare, tout le versant de la Corne d'Or prit feu comme paille. Rien ne put arrêter les flammes folles, les étincelles qui s'envolaient au loin. Terriblement vite, l'incendie a eu fini d'anéantir d'immenses quartiers de pure turquerie, confondant en un même brasier leurs mosquées, leurs maisons aux grilles jalouses, leurs arbres vénérables, leurs kiosques pour les saints tombeaux, tout ce qui en faisait la séduction et le mystère.
PIERRE LOTI
de l'Académie française.

VERS LE BOSPHORE

Le train a continué de courir, pendant des heurts et des heures, dans le grand vent, sous le ciel gris. Il a perdu peu à peu ses voyageurs, les uns à Vienne, les autres à Budapest. Nous ne sommes plus que six lorsqu'il franchit la frontière roumaine.
Cette route est bien jolie. De tous les paysages qui semblent couler, depuis deux ; jours, le long de nos wagons, comme une bande sans fin, ceux de Roumanie m'ont le plus touché. Les lignes de la terre n'y sont pas plus belles qu'ailleurs, ni les cultures. Des champs de maïs immenses vont rejoindre des forêts. Et c'est presque tout. Mais nous allons vers le bleu ; les brumes de Paris, de Munich et de Vienne sont restées en arrière ; les bois d'horizon font une dentelle nette sur le ciel qui est d'un bleu léger, transparent, souriant ; quand des corneilles se lèvent, même un peu loin, on voit le jour entre les plumes de leurs ailes. Et puis la population est toute pittoresque. Vous qui pleurez sur la disparition des costumes nationaux, venez en Roumanie ! Les hommes — c'est le seul mot roumain que je sache : on les appelle barbati — gardent en pantalons blancs leurs buffles ou leurs vaches ; par-dessus le pantalon, la chemise blanche retombe ; par-dessus la chemise, ils ont une veste blanche soutachée de noir. Tous les bonnets sont de peau de mouton, comme les chaussures. Quelques groupes, aperçus à distance, font penser aux Bretons de Quimper, à ceux qui n'existent plus que sur les affiches et sur les vases peints. Mais le costume des femmes, c'est l'Orient même : des voiles sur la tête, des jupes rouges, du bleu, du vert, des colliers. Je n'ai pas la prétention de rien apprendre sur ce sujet à des compatriotes que tant d'Expositions universelles et d'orchestres ambulants ont bien renseignés. Ce que je veux dire, c'est que les notes claires et brillantes des costumes réjouissent et relèvent ici les grands paysages monotones ; c'est que j'ai vu accourir au-devant du train une petite gardeuse de chèvres qui portait un tablier cerise tout pailleté d'or, et qu'en cette saison d'automne, où les paysans récoltent les feuilles de maïs, dont ils font des meules pointues autour de leurs fermes, la moindre route, le moindre sentier tordu parmi les prés a son poème qui passe : une charrette traînée par des boeufs, et où sont étendues, revenant des champs, des paysannes roumaines, aussi poétiques de couleur et d'attitudes que les moissonneuses de Léopold Robert...
Tout cela est déjà d'hier. A minuit, nous nous sommes embarqués au port de Kustendjé ou Costanza.
- Vos passeports, messieurs, n'oubliez pas vos passeports !
Ces mots, qui accueillaient les arrivants, disaient assez que nous étions sortis des Etats où l'on se promène, et que nous entrions dans ceux où l'on voyage. Parmi les passagers, quelques Allemands, quelques Anglais, des familles turques regagnant Constantinople et qui, dans l'entrepont, groupées et rapprochées, ressemblaient, sous la faible lumière des lampes, à un tapis d'Orient jeté sur des sacs.
Ce matin, la mer est assez calme. La mer Noire nous accorde un des cent vingt beaux jours dont elle dispose chaque année.
La Princesa-Maria marche bien. Nous apercevons, avant midi, les côtes d'Asie, longues et de tons violets qui correspondent à trois plans montagneux. Elles sortent bientôt de la brume, dont se détache aussi l'extrême pointe d'Europe, plus basse et jusque-là confondue avec les rives de l'autre bord. Nous entrons dans le Bosphore, et l'enchantement tant de fois décrit commence pour moi, qui l'avais souhaité. Le ciel n'est pas bleu, mais voilé très légèrement. Il me rappelle certaines chevauchées que nous faisions en Tunisie, par des matins ou des soirs que nous nommions des « temps de nacre ». Mais là-bas, dans l'air nacré, c'étaient des montagnes chauves et de rares villages blancs qui s'enlevaient ; ici, les deux rives sont roses en bas et vertes au sommet, car les villages tournent avec les promontoires, se mêlent, montent à demi-colline et s'achèvent en vergers. Il y a de beaux arbres sur les hauteurs, de ceux qui accompagnent presque toujours, et comme de droit, les grands paysages du Sud, des pins parasols aux branches en couronne. Les minarets de Stamboul, la coupole de Sainte-Sophie, montent au loin dans la brume fine.
RENÉ BAZIN.
de l'Académie française.

LES MURS DE BYZANCE

L'Islam vainqueur, jadis, les respecta. Nul des sultans n'osa toucher à ces imposantes armures de pierres qui avaient, tant de siècles, protégé les élites gréco-romaines, mères de tout l'art catholique, orthodoxe et maure, de toute l'administration et de toute la jurisprudence qui régissent l'Europe et l'Amérique, de tout le luxe liturgique, de toute la diplomatie grecque adoptée par les sultans, de toute la tradition que l'empire russe perpétue, de tout l'esprit que l'humanité nomma « la Renaissance », et qui transforma les idées générales, inspira Michel-Ange, de Vinci, Montaigne, Corneille et Racine, poètes selon la manière rêvée par Anne Comnène dans son palais Bucoléon ouvert sur la Corne d'Or.
Tant de présents ne valent-ils pas que nous manifestions de la gratitude pour les murailles bâties par Théodose II ? Protectrices des élites grecques élaborant le meilleur de notre intelligence, ces pierres furent, dix siècles, l'inexpugnable centre du camp retranché où se réconforta la puissance de la civilisation bien en peine d'arrêter les incursions des barbares sibériens, scandinaves et arabes. Cependant, elle sut changer, au cours des guerres constantes, les bandits hâlés d'Omar, les pillards Huns de Gengis khan, les Rous d'Oleg, peu à peu, en compagnons chevaleresques de Saladin, en nobles Osmanlis de Bajazet, en boyards de Dmitri Donskoï. Cela par l'influence des transfuges, des ingénieurs, des captives, des marchands, des navigateurs, des apôtres et des médecins grecs. Aujourd'hui même, les murailles de Théodose défendent la plus respectable des idées. Dans ces vieilles pierres brunies par les siècles et les feux des assiégeants Avares, Bulgares, Perses, Arabes, Latins, Turcs, la foi patriotique de la race hellène élit un blason. Elle souhaite ne pas voir s'abîmer ce vestige de sa force créatrice et de son courage légendaire qui, dix siècles, arrêta les Barbares et qui civilisa les peuples.
PAUL ADAM.

SENSATIONS D'ORIENT

C'est un grand plaisir, par une belle journée, de traverser le pont qui joint Galata à Stamboul. Je refais souvent ce trajet en pensée. Il me semble que, la piécette du péage payée au contrôleur, je vais réentendre la vieille carcasse du pont gronder sous les roues des voitures et sous le sabot des chevaux, avec un bruit de ferraille qui m'est resté dans l'oreille, de même que j'ai gardé dans les yeux les silhouettes des mendiants qui, la main tendue, se tiennent debout ou accroupis le long du parapet. Comme jadis, je me mêle au va-et-vient, j'écoute retentir les sifflets et les sirènes des bateaux. Comme jadis, je ne me lasse pas de ce spectacle et je crois revoir Stamboul mirant dans les eaux de la Corne d'Or et dessinant sur le ciel d'Orient ses maisons, ses coupoles et ses minarets. Alors, pour préciser encore cette vision déjà si précise, j'ouvre un vieux cahier de notes prises là-bas, durant deux séjours successifs, et je le feuillette au hasard. Aujourd'hui, je l'ai ouvert dans l'intention d'en extraire quelques images déjà lointaines du Stamboul d'avant la Constitution. Les voici, telles que je les retrouve fixées à l'heure même où elles me sont apparues.
Le portail devant lequel nous nous arrêtons est haut, monumental, avec une sorte de visière de pierre, et des caractères dorés l'ornementent. Une sentinelle le garde, qui nous laisse passer, car nous sommes munis des autorisations nécessaires. Nous allons visiter, au Vieux Sérail, le Trésor des Sultans.
On nous fait d'abord traverser une vaste esplanade rectangulaire, dont une allée coupe le gazon sec. Dans un angle, se dresse un groupe de cyprès. Il fait chaud. Dans l'air, flotte une odeur de résine. Au fond, s'élève un bâtiment où s'ouvre une porte. Sous sa voûte, des figures bizarres nous attendent. Glabres, bouffis ou desséchés, vêtus de longues redingotes et coiffés du fez rouge, immobiles, curieux, narquois, ce sont cinq ou six des eunuques blancs qui nous regardent passer, tandis que nous pénétrons dans une seconde cour moins spacieuse que la première.
C'est à gauche que se trouve l'édifice où est conservé le Trésor. Il est assez bas et bordé d'une sorte de galerie à colonnade sous laquelle est rangé un peloton de soldats, commandés par un aide de camp du sultan, assez beau garçon en son uniforme blanc. Auprès des soldats, se tiennent une vingtaine de gardiens qui se placent de chaque côté de la porte, sur deux files verticales. Elle est haute et large, cette porte bossuée de gros clous, garnie de barres de fer, avec lune énorme serrure. Elle est fermée et scellée. A ce moment, s'approche un petit vieux qui se tenait à l'écart. Il est à demi bossu, et ses pieds s'enfouissent dans des pantoufles. C'est le porte-clé. Délicatement, il rompt les sceaux de cire, enfonce la clé dans la serrure, la tourne, la retire. On pousse le vantail et nous entrons, précédés des gardiens.
Ils ne nous quittent pas des yeux, ces braves gens, et nous suivent pas à pas. La salle est mal éclairée. Des vitrines garnissent les murs. Elles sont remplies des objets les plus divers. Il y a des soucoupes pleines de pierres précieuses et de monnaies, des étoffes, des armes, beaucoup de porcelaines de Saxe et de nombreuses horloges. Au milieu est le fameux trône persan. C'est un large siège au dossier arrondi, en émail vert et or, incrusté de pierreries et de perles. L'aspect en est riche et bizarre. Dans un coin, un autre trône, au-dessus duquel est suspendue une énorme émeraude en forme d'oeuf.
Il faut monter un escalier raide qui conduit à une galerie faisant le tour de la seconde salle pour voir les costumes de cérémonie des anciens sultans. Chaque costume est posé sur un mannequin sans tête surmonté de son turban. Chaque personnage porte les armes, sabres ou poignards. Tous ces vêtements sont d'une grande somptuosité et quelques-uns d'une magnifique élégance. Certains sont bizarres, avec quelque chose de saugrenu et de barbare, mais l'impression d'ensemble est forte et singulière. C'est donc ainsi qu'ils furent vêtus, les Amurat [Murat], les Soliman, les Reychid, tous les sultans pacifiques ou guerriers ! Ce poignard que soutient encore la ceinture de soie de Mahomet Il est donc celui que toucha la main du conquérant ! Sous ces turbans, pensèrent des têtes furieuses ou sages ! Ces turbans surtout sont curieux. Il y en a de petits et qui serraient le crâne de près de leurs bourrelets de soie. Il y en a d'énormes, dont les coiffes blanches s'élèvent, cannelées comme des pastèques. Tous sont ornés d'agrafes, de joyaux, d'aigrettes. Quelques-uns sont monumentaux et comiques, mais cette friperie illustre ne fait pas rire, car il s'en dégage une impression de richesse et de despotisme.
Nous poursuivons notre promenade.
Un gros homme enturbanné vient à nous et nous conduit jusqu'à une petite porte fermée par un lourd rideau de cuir, qu'il soulève pour que nous passions. Nous voici dans une salle basse, pleine de monde, à demi obscure. On nous fait asseoir sur un banc, derrière une balustrade de bois. Au fond de la salle, plusieurs hommes sont accroupis, le dos à la muraille, sur des tapis. L'un, très vieux, à longue barbe, est le chef des derviches. En face d'eux, cinq ou six personnages sont accroupis également, au-dessous d'une petite fenêtre carrée, qui est ouverte. Un branchage de vigne se balance au dehors, dans la lumière vive, à chaque souffle du vent. Ici, l'atmosphère est épaisse et chaude, avec une odeur singulière. Cela ne sent pas mauvais, cela sent étrange...
Tout à coup, une voix nasillarde s'élève, à laquelle les derviches accroupis répondent des syllabes rauques et martelées. En même temps qu'ils psalmodient ainsi, ils se balancent de droite à gauche avec de singuliers mouvements de cou. Cela dure jusqu'à un silence, puis reprend, cesse, reprend encore. Peu à peu, ces voix deviennent plus aiguës et les mouvements plus désordonnés. On éprouve une impression d'énervement à cette exaltation méthodique et croissante. L'air est suffocant. La petite branche de vigne s'agite, elle aussi, au vent du dehors.
Il paraît que nous sommes arrivés trop tôt et qu'il faudrait attendre au moins une heure avant que la frénésie des hurleurs atteigne toute son intensité. Mais rester une heure en cette salle étouffée ! Qu'on serait bien au grand air et au soleil ! Doucement, je me glisse vers la porte. Quel bonheur de respirer librement, de ne plus entendre ces voix glapissantes !
... Après tant de bruit discordant, nous avons besoin de silence. Aussi est-ce au Champ des Morts que nous irons finir cette journée. Quel repos que d'errer par les larges routes aux dalles rompues qui le traversent et le coupent ! Des milliers de stèles le hérissent. Elles se penchent ou se dressent. L'herbe qui pousse entre elles est brûlée et sèche. Quelle tristesse en cette désolation calcinée, sous ce soleil ardent et cru ! Les innombrables cyprès de ce bois funèbre semblent, sous la poussière qui les couvre, des arbres de pierre grise. Et personne, personne en toute cette vaste étendue si mélancolique, personne qu'un homme que nous avons vu, debout sur un talus, auprès d'une stèle fraîchement peinte, et qui, lorsque nous avons passé, ne s'est pas retourné, perdu en quelque grave et douloureuse rêverie que berçait le murmure aérien du vent, auquel se mêlait le heurt sourd et lointain du marteau des sculpteurs de tombes...
HENRI DE RÉGNIER,
de l'Académie française.

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LA PRIÈRE DU SOIR A SAINTE-SOPHIE

Ils ne sont guère qu'un millier dans cette nef immense : cinq ou six rangées d'une centaine de fidèles, lignes raides d'hommes debout, ployés d'un même geste et tous en même temps par une prosternation qui les jette sur le sol ; bruit sourd alors, et presque tragique, des fronts qui frappent les dalles retentissantes encore malgré les nattes de paille — et le silence est si grand, dans l'intervalle des invocations de l'imam, que, dans un coin de ce vaisseau fait pour contenir un peuple, voilà qu'on entend tinter tout à coup une toute petite horloge italienne. Elle dit qu'il est huit heures. Des lustres en forme de couronne à cinq pointes, le plus grand au centre, descendent leur lumière très dorée sur ces ombres religieuses, et deux rangées de lampions sur les deux frises qui courent autour de l'édifice en accusent l'ordonnance et les masses. La première fois qu'on visite Sainte-Sophie, on ne voit que sa coupole. Richesse adoucie par le temps des marbres précieux, majesté des colonnes et des galeries qui étayent ces voûtes énormes, splendeur des portes de bronze, grandeur et noblesse infuse en ces murailles, souvenir des plus belles et des plus théâtrales cérémonies religieuses qui, sans doute, furent jamais : rien de tout cela n'arrive encore à la conscience. On est comme des sauvages, on regarde ce dôme, là, au-dessus de la tête, et l'on pense :
— Comment a-t-on fait pour l'enlever si haut ? Et je ne sais si c'est un ballon qui prend son vol, ou bien s'ils ont voulu imiter la voûte du ciel.
Maintenant, dans le calme de cette prière nocturne, on aperçoit mieux les beautés simples et fortes de l'ensemble, sa magnificence grave et son harmonie — et cette coupole géante à moitié perdue dans l'ombre, ces ors des mosaïques, ces noirs sombres là-haut dans les galeries entre les colonnes, donnent l'émotion réelle, intime, qu'on n'éprouvait pas en plein jour quand l'oeil était blessé des infâmes peinturlurages dont les ont déshonorés les musulmans. On les ressuscite enfin, le basileus autocrator et la basilissa, avec leurs eunuques, leurs comtes, leurs clarissimes, leurs porteurs de globe, de sceptre, de ciboires et d'étendards. Oui, je sais bien : ils avaient fini par adjoindre une cuisine à ce sanctuaire ; ils y entraient à cheval, et Mahomet Il ne fit que les imiter ; ils en avaient fait une caverne de bavards, d'assassins et de voleurs. Mais tout de même, tout de même..., au son des orgues et parmi les chants, leurs prières avaient toujours de la beauté, elles demeuraient ce que nous appelons des prières : on y sentait un effort personnel, quelque chose comme un instinct d'affranchissement !
J'ai vu, dans la grande cathédrale métropolitaine de Kief, les Slaves héritiers de la foi des anciens Byzantins célébrer leurs offices. Au lieu de quelques centaines de musulmans fidèles, mais mornes, comme ceux que j'ai trouvés a Sainte-Sophie, ils étaient des milliers ; l'église était trop petite pour les contenir. Mais surtout chacun de ces chrétiens, unis par la même foi, accomplissait avec une instinctive liberté, durant la même cérémonie, des mouvements divers. Suivant leurs passions, leurs croyances, leurs désirs, ils baisaient des icônes différentes ; d'autres présentaient à un prêtre leurs enfants pour qu'il les bénît ; d'autres adoraient l'hostie d'un ostensoir qui montait lentement vers la voûte, tiré par des poulies visibles : puérile image d'une ascension divine ; d'autres chantaient avec le clergé. Autant de ces chrétiens, autant d'âmes vivantes. Tandis que ces musulmans de Sainte-Sophie ! Ils semblent avoir recherché et découvert une discipline pour anéantir leur propre pensée, leur moi individuel ; et leur religion n'était plus qu'une évolution mécanique, des manoeuvres de compagnie, section, demi-section, escouade.
PIERRE MILLE.

LE BAZAR

par GÉRARD D'HOUVILLE.

LE HAREM

par LUCIE DELARUE-MARDRUS.

LE SOLDAT TURC

Jusqu'en 1826, l'armée turque se composait des différents corps de la milice des janissaires. La grande faute de Mahmoud II, qui, pour des raisons trop longues à dire à cette place, fit, en un jour, impitoyablement massacrer tous les soldats de ce corps redoutable, a été non pas d'exterminer les janissaires, mais de commencer l'oeuvre réformatrice avant la réorganisation de son armée qu'il rêvait pareille à celle des autres puissances européennes. Tous les successeurs du sultan Mahmoud, depuis Abd-ul-Medjid jusqu'au sultan actuel, ont payé cette grave erreur.
Au commencement du règne d'Abd-ul-Medjid, en 1839, la réorganisation de cette armée n'était encore qu'à l'état de projet, et l'on connaît par quel moyen Riza pacha, le séraskier d'alors, recruta, en vingt-quatre heures, les 40 000 hommes de la première armée effective et régulière de l'Empire.
Un vendredi, à l'heure de la prière, il fit cerner les mosquées de Stamboul par la troupe dont il disposait. Tous les croyants, aptes au service militaire, se voyaient arrêtés, à leur sortie, et dirigés sur des casernes où un fetwa leur annonçait qu'ils faisaient partie de l'armée du sultan-calife.
On sait aussi comment les femmes, les mères, les soeurs, les filles de ces soldats malgré eux, se portèrent, par milliers, furieuses et vociférantes, à l'encontre de Riza pacha. Le séraskier, à leur vue, donna l'ordre à ses gardes de se retirer. Et seul, sur son cheval kurde, il parcourut la ville, au pas, depuis le séraskiérat jusqu'au palais de Dolma-Bagtché [Dolmabahçe], au milieu des menaces, des cris, des clameurs de toutes ces femmes lui demandant de leur rendre leurs affections et leur appui. Très calme et très digne, Riza pacha répondait aux insultes, aux coups de pierres et aux coups de babouches, par des téménas et par ces simples mots :
— J'ai servi notre sultan !
Couvert de sang et de boue, il se présenta devant le padischah qui, sur-le-champ, le nomma « djehan séraskier », c'est-à-dire le « séraskier du monde ».
Depuis lors jusqu'à ce jour, les revers de l'armée turque doivent être attribués à son défaut d'organisation, à l'incapacité des officiers, à l'éloignement systématique des hommes de valeur, à une misérable administration, à une plus misérable intendance, mais, en aucun cas à l'infériorité de ses soldats, dont l'héroïsme sur tous les champs de bataille, et notamment à Ellena et à Plevna, a suscité l'admiration de l'univers entier.
Et ce n'est pas qu'en temps de guerre que le soldat turc est héroïque, mais en temps de paix, semblablement.
Mal nourri, mal chaussé, mal vêtu, — surtout ce pauvre troupier de l'Asie Mineure (il ne recevait jamais sa solde, sous l'ancien régime, s'entend), — il fallait l'occasion d'une grande fête pour qu'il lui fût permis de toucher, comme une faveur, un mois d'arriérés. Quel est le pays au monde où, dans ces conditions, le soldat ne se serait pas révolté cent fois plutôt qu'une ? Et, pourtant, malgré ses bottes éculées et l'uniforme rapiécé à la ficelle, il se résignait, stoïque, à son sort, fier, sous ses haillons, de servir son padischah [sultan].
ADOLPHE THALASSO.

CANONS TURCS, CANONS BULGARES

L'énorme choc qui vient de se produire entre l'armée bulgare et l'armée turque a mis en présence, dans toute leur puissance, les deux redoutables machines de guerre actuelles : le fusil et le canon. Bien qu'il s'agisse là d'un sujet des plus compliqués, en ce qui concerne la mécanique, comme construction, et la balistique, comme effet, il est possible, sans entrer dans des détails par trop méticuleux, de jeter un coup d'oeil d'ensemble sur cet armement.
Examinons, d'abord, le fusil à répétition, précis et à tir rapide, qui armait les belligérants. Le principe en est sensiblement le même dans toutes les armées, mais les détails de fabrication et de fonctionnement diffèrent de l'une à l'autre. Le temps est loin déjà où les fusils Dreyse et Chassepot se trouvèrent aux prises sur les champs de bataille de 1870-1871 ; tous deux appartenaient au même système, chargement à verrou avec aiguille, et cartouche en papier portant son amorce. La création du fusil français Lebel utilisant la poudre sans fumée de M. Vieille a entraîné la rénovation générale du matériel des autres nations.
Dans la lutte actuelle entre les Turcs et les Bulgares, ce sont les principes allemand et autrichien, Mauser et Mannlicher, qui se sont trouvés en présence. Il suffit donc de se reporter à ces deux types peur savoir quelles armes les fantassins des deux nations ont eues entre les mains.
Le Mauser allemand était une arme à verrou du calibre de 11 millimètres, transformée en arme à répétition par l'adjonction d'un « magasin ", tube cylindrique en tôle d'acier logé sous le canon du fusil : le mécanisme de répétition est composé d'un auget, d'un arrêt de cartouche, d'un butoir, d'un levier d'arrêt et de plusieurs ressorts. La balle pèse 15 grammes, la cartouche 27 grammes, et la vitesse initiale de la balle est de 610 mètres par seconde. Le fusil Mauser serbe, par exemple, du calibre de 10 millimètres 53, a une balle de 14 grammes et une vitesse initiale de 612 mètres. Le Mauser turc, de 7 millimètres 6 de calibre, a une balle de 14 grammes et une vitesse initiale de 630 mètres.
Le Mannlicher, de principe autrichien, du calibre type de 7 millimètres 9, est employé par les Bulgares, mais avec 8 millimètres de calibre, balle de 16 grammes, cartouche de 28 grammes, et 620 mètres de vitesse initiale. Son mécanisme de répétition consiste en ceci : le « magasin » est formé par le prolongement de la pièce de sous-garde : entre les joues de ce magasin, le tireur place un « chargeur » non symétrique, en tôle mince, contenant 5
Cartouches : la cartouche inférieure prend appui sur un plateau mû par un ressort fixé sur le fond du magasin. Après le tir de chaque cartouche, le plateau, soulevé par l'action de son ressort, présente une nouvelle cartouche à l'entrée de la chambre. Quand toutes les cartouches ont été tirées, le chargeur vide, qui n'était maintenu vers le bas que par les cartouches qu'il contenait, tombe par l'ouverture ménagée au fond du magasin.
Les cartouches sont métalliques, en laiton, et leur amorce est sertie dans une cavité du culot ; leur poudre, sans fumée, pèse de 1gramme 95 à 2 grammes 80. La balle se compose ordinairement d'un noyau de plomb durci à l'antimoine, ou à l'étain, et d'une enveloppe de métal plus dur, maillechort (cuivre et nickel), acier doux, acier nickelé, ou acier plaqué.
Le poids d'un Mannlicher bulgare est d'environ 3 kilos 650 et sa longueur, baïonnette au canon, de 1 mètre 52 : la baïonnette n'a que 25 centimètres de longueur. Le poids du Mauser turc est de 3 kilos 900, sa longueur, baïonnette au canon, de 1 mètre 74: la baïonnette a 46 centimètres de longueur. Les fusils à répétition, d'une façon générale, sont des armes excellentes, et l'on peut dire, qu'une troupe d'infanterie qui en est armée est inabordable pour la cavalerie et, dans la majorité des cas, pour l'infanterie adverse ; mais c'est à la condition de conserver son sang-froid. Autrement, on a à redouter deux choses : le gaspillage extrêmement rapide des munitions et l'imprécision du tir.
Venons, maintenant, au canon, au canon de campagne, cela va sans dire, qui a joué un si grand rôle entre les mains des Bulgares. Deux mots d'historique, tout d'abord.
Le premier canon rayé a fait son apparition pendant la guerre d'Italie, en 1859. Il lançait des obus à balles, mais se chargeait par la bouche. Dans la deuxième partie de la guerre de 1870, on vit apparaître les pièces de 7 centimètres du colonel de Reffye, se chargeant par la culasse. Le chargement par la calasse avec fermeture à coin, ou à vis, est actuellement, cela va sans dire, la règle générale dans toutes les artilleries du monde.
Depuis 1870, on a adopté, dans tous les pays, des pièces de campagne tirant à forte charge. Le métal adopté a été l'acier, et le temps n'est plus où la malicieuse formule de construction d'un canon consistait « à prendre un trou et à couler du bronze autour ». Maintenant, on prend un bloc d'acier et on y fore le canon avec ses rayures ; cependant l'Angleterre emploie un tube en acier avec un manchon intérieur en fer forgé. Il y a, presque partout, deux calibres de canons de campagne. Le premier, entre 85 et 90 millimètres, lance un projectile de 7 à 8 kilos : il arme les batteries montées attachées aux divisions d'infanterie et à l'artillerie de corps. L'autre, de 75 à 80 millimètres de diamètre, lance un projectile de 4 à 5 kilos 5 ; il est réservé aux batteries légères et aux batteries à cheval
Les modèles de canons de campagne sont assez variés. Le poids de la pièce, avec affût et avant-train chargé, est d'environ 1,850 kilogrammes : elle est traînée par six chevaux. La pièce porte, avec son avant-train, 33 coups : elle lance des shrapnells qui éparpillent 262 balles, et des boîtes à mitraille qui font des gerbes de 76 balles, dans le type allemand, de 102 balles, dans le type russe, de 314 balles, dans le type anglais.
Les canons de siège et de place ont 12 centimètres de diamètre : les canons courts de 18 et 21 centimètres de diamètre, destinés au même usage, sont en bronze mandriné, c'est-à-dire refoulé avec un mandrin pendant la coulée.
Le canon à tir rapide de 7 millimètres, fort employé, pèse 137 kilogrammes ; il tire, des obus ordinaires de 450 grammes et des boîtes à mitraille contenant vingt et une balles et pesant 4,500 grammes.
Le canon à tir rapide de 53 millimètres pèse 142 kilos. Il tire divers projectiles, à savoir : un obus ordinaire de 1 kilo 630, un obus à anneaux superposés qui se fractionne en soixante-douze dangereux morceaux, un shrapnell de 1 kilo 630, contenant cinquante-six balles de plomb, et une boîte à mitraille de 1 kilo 880, renfermant soixante-dix-huit balles de plomb ; sa charge en poudre à gros grains est de 305 grammes de poudre.
Les mitrailleuses, ou canons à balles, jouent aussi, on vient de le voir en maintes circonstances, un rôle important dans le combat. Les mitrailleuses apparurent sur les champs de bataille de 1870. Mal réglées, à peine entrées en service lorsque commença la guerre, elles ne rendirent pas les services que l'on attendait d'elles. Actuellement, divers systèmes, procédant des principes de Maxim et de Hotchkiss, tout partie de l'armement des diverses années. Autour d'un pivot vertical se déplace en éventail et en hauteur un ensemble de vingt-cinq tubes en acier, dans chacun desquels se présente une cartouche comprenant une petite rondelle de poudre de 12 grammes 6 et une balle de 54 grammes 2. Le poids de la cartouche est d'environ 87 grammes ; les coups partent lorsque l'on fait tourner une manivelle et un dispositif spécial les empêche de partir tous à la fois. Devant Lule-Bourgas, la cavalerie commandée par Sali-Pacha exécuta une admirable charge sur les Bulgares, d'une impétuosité rappelant les plus belles charges de l'épopée napoléonienne. Mais ce fut un succès qui n'eut pas de suite ; bientôt, en effet, les Bulgares se reformèrent avec un sang-froid héroïque et leurs mitrailleuses fauchèrent littéralement les cavaliers turcs dont les escadrons furent disloqués ou anéantis. Bornons ici ce faible aperçu sur les fusils et les canons dont il vient d'être fait usage dans les Balkans. Il faut dire des canons à tir rapide ce que nous avons déjà dit des fusils à répétition : bien maniées, ces machines de guerre sont des plus dangereuses ; mais le gaspillage des munitions les menace aussi, et surtout l'alimentation en munitions insuffisante. Devant Lule-Bourgas encore, d'après les nouvelles que l'on en a, les batteries turques manquant de munitions furent, sur plusieurs points, réduites à l'impuissance, et les servants des pièces, ainsi que leurs pointeurs, désarmés, n'eurent plus qu'à se faire tuer sur leurs canons silencieux. Que peut, en effet, la machine la plus précise dans de pareilles conditions ? Avec les engins modernes, la préparation du combat est aussi importante, le plus souvent, que le combat lui-même.
MAX DE NANSOUTY.

PAGES OUBLIÉS

On rapprochera avec intérêt des événements actuels le récit qu'a laissé Lamartine de la prise de Constantinople par les Turcs, en 1453:

PRISE DE CONSTANTINOPLE PAR LES TURCS

Mahomet II répondait aux ambassadeurs grecs :
— Je ne forme pas d'entreprises contre vous ; l'empire de Constantinople est borné par ses murailles.
Mais Constantinople même, ainsi bornée, ¦empêche le sultan de dormir ; il envoie éveiller son vizir et lui dit :
— Je te demande Constantinople ; je ne puis plus trouver le sommeil sur cet oreiller, Dieu veut me donner les Romains.
Dans son impatience brutale, il lance son cheval dans les flots, qui menacent de l'engloutir.
Pendant ce temps-là, sous cette coupole sombre de Sainte-Sophie, le brave et infortuné Constantin venait, dans sa dernière nuit, prier le Dieu de l'empire et communier, les larmes aux yeux ; au lever de l'aurore, il en sortait à cheval, accompagné des cris et des gémissements de sa famille, et il allait mourir en héros sur la brèche de sa capitale: c'était le 20 mai 1453.
Quelques heures plus tard, la hache enfonçait les portes de Sainte-Sophie ; les vieillards, les femmes, les jeunes filles, les moines, les religieuses, encombraient cette vaste basilique, dont les parvis, les chapelles, les galeries, les souterrains, les tribunes immenses, les dômes et les plates-formes, peuvent contenir la population d'une ville entière ; un dernier cri s'éleva vers le ciel comme la voix du christianisme agonisant ; en peu d'instants, soixante mille vieillards, femmes ou enfants, sans distinction de rang, d'âge ni de sexe, furent liés par couples, les hommes avec des cordes, les femmes avec leurs voiles ou leurs ceintures. Ces couples d'esclaves furent jetés sur les vaisseaux, emportés au camp des Ottomans, insultés, échangés, vendus, troqués comme un vil bétail, jamais lamentations pareilles ne furent entendues sur les deux rives d'Europe et d'Asie, ses femmes se séparaient pour jamais de leurs époux, les enfants de leurs mères, et les Turcs chassaient, par des routes différentes, ce butin vivant de Constantinople vers l'intérieur de l'Asie. Constantinople fut saccagée pendant huit heures ; puis Mahomet Il entra par la porte Saint-Romain, entouré de ses vizirs, de ses pachas et de sa garde. Il mit pied à terre devant le portail de Sainte-Sophie, et frappa de son yatagan un soldat qui brisait les autels. Il ne voulut rien détruire. Il transforma l'église en mosquée, et un muezzin monta pour la première fois sur cette même tour, d'où je l'entends chanter à cette heure pour appeler les musulmans à la prière, et glorifier sous une autre forme le Dieu qu'on y adorait la veille. De là, Mahomet II se rendit au palais désert des empereurs grecs, et récita, en y entrant, ces vers persans :
« L'araignée file sa toile dans le palais des empereurs, et la chouette entonne son chant nocturne sur les tours d'Erasiah ! »
Le corps de Constantin fut retrouvé, ce jour-là, sous des monceaux de morts ; des janissaires avaient entendu un Grec, magnifiquement vêtu et luttant avec l'agonie, s'écrier :
— Ne se trouvera-t-il pas un chrétien qui veuille m'ôter la vie ?
Ils lui avaient coupé la tête. Deux aigles brodées en or sur ses brodequins et les larmes de quelques Grecs fidèles ne permirent pas de douter que ce soldat inconnu ne fût le brave et malheureux Constantin. Sa tête fut exposée, pour que les vaincus ne conservassent ni doute sur sa mort, ni espérance de le voir reparaître ; puis, il fut enseveli avec les honneurs dus au trône, à l'héroïsme et à la mort.
A. DE LAMARTINE

Le morceau de musique, d'une grâce si pénétrante, reproduit plus haut, fut recueilli au cours d'une mission par notre regretté collaborateur Bourgault-Ducoudray. C'est une de ces mélodies populaires, reflets de l'âme et du tempérament des vieilles races, et qui se perpétuent par la tradition et le souvenir.

Histoire de la semaine

La Guerre dans les Balkans

Les armées turques ne combattent plus que pour l'honneur. En Macédoine, comme tout le laissait pressentir, elles n'ont pu résister à la marche débordante des Serbes qui se sont ouvert, au sanglant combat de Kitchevo, les routes de Prilep et de Monastir. Leur défaite à Janitza a également entraîné la chute de Salonique, la ville la plus importante du vieil empire turc après Constantinople et l'ancienne capitale macédonienne.
Maîtresses du Vardar, les troupes grecques et bulgares l'ont occupée presque sans coup férir. Tashim pacha et ses vingt-cinq mille hommes, décimés par la variole et affamés, ont dû se rendre aux premières sommations. Certes, à Tarabosch, Essad bey et ses quinze mille Albanais tiennent tête à une partie de l'armée monténégrine ; mais leur héroïque défense disparaît dans le désastre de Salonique et dans celui que l'on prévoit à Andrinople, où les Bulgares se sont saisis de défenses importantes, et à Tchataldja.
Après son gros effort à Lule-Bourgas, l'armée du général Savoff avait besoin de repos ; ses pertes mêmes lui commandaient d'attendre ses réserves avant d'engager la lutte à Tchataldja, la suprême ligne de défense turque, et elle a marqué un temps d'arrêt. Cette position de Tchataldja est faite d'une série d'ouvrages qui, à treize ou quatorze lieues seulement de Constantinople, barrent, entre les lacs Derkos et Kutchud Tchemedje, sur une longueur de vingt-cinq kilomètres, la langue de terre de forme quadrangulaire à l'un des angles de laquelle s'élève la grande capitale. Ils sont disposés sur trois lignes en retrait d'un petit cours d'eau dont les inondations leur sont un supplément de défense. De quels secours seront-ils à l'année turque ? Cette dernière serait fort démoralisée. Une partie même, affamée et révoltée, n'aurait plus qu'un but ; c'est de gagner Constantinople, - on devine dans quel but. Le bruit avait couru que le sultan s'était réfugié en Asie Mineure, alors que ni lui ni le grand vizir Kiamil pacha ne veulent déserter, quoi qu'il arrive, ce qu'ils considèrent, à juste titre, comme un poste d'honneur. Constantinople attend les événements sans trop s'émouvoir. Mais, très prudemment, les puissances ont réuni dans le Bosphore assez de cuirassés pour protéger la colonie européenne et la population contre tout mouvement de fanatisme.
La question militaire le cède, d'ailleurs, complètement à la question diplomatique.

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D'une part, en effet, l'appel à la médiation fait par la Turquie reste sans grand écho ; mais les coalisés paraissent peu disposés à mettre fin aux hostilités avant d'avoir définitivement assuré leur victoire. Les Bulgares objectent qu'ils ne peuvent traiter que lorsque' leurs conditions ne pourront être repoussées, et qu'autant qu'ils seront prémunis contre les surprises d'un armistice.
D'autre part, l'Autriche-Hongrie a fait connaître à la Serbie qu'elle regarderait comme contraire à ses intérêts tout accès de sa part sur l'Adriatique, alors qu'à Belgrade on rêve d'une « fenêtre » sur la mer, d'une installation soit à San-Giovanni de Medua, petit port dont l'armée monténégrine a pris possession au nom du roi Pierre, soit à Durazzo, dont une colonne serbe est virtuellement maîtresse.
Le cabinet de Vienne fait déclarer que les peuples balkaniques ne sont pas ceux seulement qui se battent, mais que, si on accepte la formule : « Les Balkans aux peuples balkaniques », il y a lieu de créer une principauté albanaise, aussi indépendante que possible. Il ajoute qu'il n'acceptera pas nécessairement comme un fait accompli ce qui pourrait être incompatible avec les droits territoriaux de l'Albanie.
Or, Durazzo, dont les Serbes se saisissent, est justement en plein territoire albanais, et l'on voit le conflit. L'Italie et l'Allemagne acceptent le point de vue de l'Autriche, qui s'abstient, d'ailleurs, de tout geste hostile. Et, même, des conversations sont-elles engagées entre elle et les Etats balkaniques en vue d'une solution amiable. La (Bulgarie s'est faite, à Vienne, le porte-parole de la Serbie ; M. Daneff, le président de la Chambre bulgare, y poursuit une oeuvre de médiation, et il est à souhaiter qu'il la mène à bien.
Jacques Lardy