Extrait de l'Abrégé de l'histoire générale des voyages faisant suite aux Voyages du Levant, 1800.
Le texte est extrait en partie de l'Histoire de la décadence et de la chute de l ́Empire Romain par Édouard Gibbon et de Dallaway, Constantinople ancienne et moderne, et description des côtes et des isles de l'Archipel et de la Troade, traduit en Français et publié en 1799. 
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CHAPITRE III.

Continuation de la description de Constantinople. — Temple de Ste. Sophie. — Château des Sept Tours. — Place de l’Atmeydan. — Couronnement des empereurs turcs. — Janissaires.

Près du sérail est le fameux temple de Ste. Sophie, bâti sous Justinien, monument prodigieux pour un temps où les arts étaient oubliés jusques dans leur patrie même. Tout homme qui n'est pas musulman ne peut entrer dans Ste. Sophie sans un firman ou ordre par écrit du sultan.

Dans un mouvement populaire, sous le règne de Justinien, la première église, dédiée par Constantin à l'Eternelle Sagesse, sut réduite en cendres. Dès que la sédition fut appaisée, la populace chrétienne déplora son audace sacrilége; mais elle se serait réjouie de ce malheur, si elle eût prévu l'éclat du nouveau temple que commença Justinien quarante jours après. On enleva les ruines; & comme il fallait acheter quelques terreins, le monarque, entraîné par son impatience & par ses scrupules, les paya un prix exhorbitant. Anthémìus forma les plans; & pour les exécuter, on employa dix mille ouvriers, qui tous les soirs recevaient leurs salaires en monnaie d'argent. L'empereur lui-même, revêtu d'une tunique de lin, surveillait chaque jour leurs travaux, & excitait leur activité par sa familiarités, par son zèle & par ses récompenses. La nouvelle cathédrale de Ste. Sophie, fut consacrée par le patriarche, cinq ans onze mois & dix jours après qu'on en eut posé la. première pierre; &, au milieu de cette fête solemnelle, Justinien s'écria avec une pieuse, vanité : Gloire à Dieu qui m'a jugé digne d'achever un sì grand ouvrage ! O Salomon ! je t'ai vaincu ! Mais un tremblement de terre, qui renversa la partie orientale de la coupole, humilia bientôt l'orgueil du Salomon romain. Le même prince répara ce désastre, &, la trente-sixième, année de son règne, il fit pour, la seconde fois la dédicace d'un temple qu'on admire depuis douze siècles.

L'architecture de Ste. Sophie, devenue la principale mosquée de Constantinople, a été imitée par les sultans turcs, & cet édifice continue à exciter L'enthousiasme des Grecs 6c la curiosité plus raisonnable des voyageurs européens. Des demi-dômes & des combles, dont l'inclinaison est désagréable, fatiguent l'oeil du spectateur : la façade occidentale manque de simplicité & de magnificence, & une foule de cathédrales latines ont une plus grande dimension. Mais l'architecte qui éleva le premier une coupole dans les airs, mérite des éloges pour cette conception hardie, & la manière savante dont il l'a exécutée. Le dôme, éclairé par vingt-quatre fenêtres, forme une si petite courbe, que sa profondeur n'excède pas un sixième de son diamètre ; ce diamètre est de cent quinze pieds ; & le point le plus élevé du centre, où le croissant a supplanté la croix, a une hauteur perpendiculaire de cent quatre-vingt pieds au-dessus du pavé : le cercle en Maçonnerie, qui porte la coupole, repose sur quatre arceaux, soutenus par quatre gros pilastres, auxquels quatre colonnes de granit d'Egypte, placées aux côtés du nord & du sud, donnent de la force. L'édifice représente une croix grecque dans un rectangle ! sa largeur est de deux cent quarante-trois pieds, & on peut estimer à deux cent soixante-neuf sa plus grande longueur depuis le sanctuaire, placé à l'orient, jusqu'aux neuf portes occidentales qui donnent dans le vestibule, & du vestibule dans le narthex ou portique extérieur. C'est sous ce portique que se tenaient avec humilité les penitens : les fidèles occupaient la nef ou le corps de l'église; mais on avait foin de séparer les deux sexes, & les galeries supérieures & inférieures étaient réservées aux femmes.

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Au-delà des pilastres du nord & du sud, une balustrade, terminée de l'un & l'autre côté par le trône de l'empereur & par celui du patriarche, séparait la nef du chœur; le clergé & les chantres occupaient l'espace intermédiaire qui se trouvait ensuite jusqu'aux marches de l’autel.

Justinien, se souvenant des malheurs passés, défendit d'employer le bois dans le nouvel édifice : il n'en excepta que les portes ; &, pour donner de la force, de la légèreté ou de la splendeur aux diverses parties, on choisit les matériaux avec foin. Les pilastres qui soutiennent la coupole font de gros blocs de pierres de taille, coupées en formes quarrées ou triangulaires, munies de cercles de fer, & cimentées avec du plomb mêlé à de la chaux vive. La légèreté des matériaux diminue le poids du dôme, qui est de pierres ponces ou de briques de l'ile de Rhodes, cinq fois moins pesantes que l'espèce ordinaire. Le tout est de briques ; mais une couverture de marbre cache ces matériaux grossiers ; & l'intérieur, la coupole, les deux grands demi-dômes & les six petits, les murs, les cent colonnes & le pavé offrent à l'œil [42] enchanté des barbares un assortiment varié de diverses couleurs. Cette église, bâtie en l'honneur du Christ, sut ornée des dépouilles du paganisme; mais la plus grande partie de ses matériaux précieux venaient des carrières de l'Asie mineure, des îles & du continent de la Grèce, de l'Egypte, de l'Afrique & de la Gaule. Une dame romaine donna huit colonnes de porphyre qu'Aurélien avait placées dans le temple du Soleil; le zèle ambitieux des magistrats d'Ephèse en donna huit autres de marbre vert, dont on admire la grandeur & les proportions, mais qui ont des chapiteaux fantastiques, dédaignés dans tous les ordres d'architecture : on remplit Ste. Sophie de belles mosaïques, & on exposa á la superstition des Grecs les images du Christ, de la vierge, des saints & des anges, qu'a dégradées le fanatisme des Turcs. On distribua les métaux précieux en feuilles légères ou en masses solides, selon |a sainteté de chaque objet : la balustrade du chœur, les chapiteaux des colonnes, les ornemens des portes & des galeries étaient de bronze doré; l'éclat resplendissant de ra coupole éblouissait les yeux; le sanctuaire renfermait quatre cents quintaux d'argent; les vases sacrés & les décorations de l'autel étaient de l'or le plus pur, [43]

enrichi de pierreries d'une valeur inestimable ; un temple auguste fait honneur au goût & â la religion nationale ; & l'enthousiaste, qui arrivait fous le dôme de Ste. Sophie, avait la tentation de le croire la résidence ou l'ouvrage de la divinité.

Cet édifice dure depuis douze cents ans, espace de temps pendant lequel il a beaucoup souffert des tremblemens de terre. Les quatre minarets qui accompagnent le temple & qui en font détachés, ayant chacun une forme différente, ont quelque chose de la légéreté des aiguilles des églises gothiques, & comme effet pittoresque, sont assez bien d'accord avec les autres parties de l'édifice, dont elles diminuent aux yeux la lourdeur.

Au-dedans du temple, rien ne rompt la vue; on peut en saisir toutes les parties distinctement, & les effets qui résultent d'un grand ensemble ne sont point affaiblis par les distractions que donneraient des objets moins importans : le pavé, originairement en mosaïque de porphyre & de vert antique, est entièrement couvert de riches tapis & débarasse de toute espèce de siéges & de bancs. La tribune du sultan est fermée par une jalousie dorée, & le trône du muphti placé au haut d'une longue suite de marches étroites.

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Mahomet second [Mehmet II], après avoir consacré Ste. Sophie à sa religion, éleva lui-même en 1471 une mosquée quí porte son nom : elle a été si endommagée par le tremblement de terre de 1768, que Mustapha trois a été obligé de la rebâtir presque en entier.

La mosquée du sultan Bajazet [Beyazit] est célèbre pour ses marbres tirés de tous les édifices de Constantinople : on y admire vingt colonnes remarquables par leur grandeur & leur matière; dix font de vert antique, quatre de jaspe, & six de granit égyptien: les marbres de la mosquée du sultan Sélim ont été apportés d'Alexandrie de la Troade.

La mosquée du sultan Achmet [Ahmet] est placée sur l'un des côtés de l'Atmeydan, l'ancien Hyppodrome. Achmet mettait un si grand zèle à sa construction, que tous les vendredis il travaillait lui-même avec les ouvriers, & leur payait ensuite leurs salaires. La mosquée est accompagnée de six minarets d'une extrême hauteur & d'une grande beauté : quatre grands demi-dômes font liés avec le dôme central, & dans, les quatre coins de l'édifice il y a autant de petites coupoles : les fenêtres, faites, de verres colorés en petits compartimens, font d'une richesse singulière ; &, comme l'a dit un poëte, enseignent la lumière à contrefraire les ténèbres & font d'un effet très agréable.

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L'Osmanie a été commencée par Mahomet quatre, vers la fin du dernier siècle. Ce prince avait des connaissances en architecture ; &, s'étant procuré des plans des plus célèbres églises d'Europe., il avait voulu en adopter un pour bâtir une mosquée; mais il fut détourné de ce choix par les gens de loi. Elle fut achevée par son frère Osman, qui lui donna son propre nom. Le dôme couvre & forme la mosquée toute entière, sans pilastres ni colonnes ; il est d'une grande élévation & d'une extrême légèreté. 

Près de l'Osmanie on voit une partie d'un sarcophage de dix pieds sur six, & dont la profondeur est de huit pieds : il est fait d'un bloc de porphyre, très-bien poli ; là dessus en est perdu, & il est rempli d’eau : la tradition dit qu'il contenait le corps de Constantin.

Auprès de chaque mosquée est le turbeh ou chapelle sépulcrale de son fondateur, arrangée à la manière des mosquées, & fermée du côté de la rue par des grilles de fer qui laissent voir distinctement le cercueil couvert d'un velours cramoisi brodé en or : à la tête du cercueil est placé le turban, & à ses pieds un chandelier d'argent de quatre ou cinq pieds [46] de haut, & au-dessus un cercle de lampes. Dans le turbeh du sultan Mahmoud on conserve l'alcoran écrit de sa main.

Outre les mosquées impériales, il y en a plusieurs élevées par la piété des sultanes mères : les principales de celles-là font Yeni-Giamisi, près du port, la feule où l'on voie des colonnes de jaune antique; & deux autres, l'une près la porte d'Andrinople, l'autre à Scutari [Üsküdar], fondées toutes deux par la même sultane Validé, &, comme le disent les Turcs, avec le prix de ses pantoufles. 

Les sultans, qui ont fondé des mosquées,  n'ont pas seulement satisfait leur attachement à la religion en élevant ces grands rnonumens, ils ont encore contribué au bien public, en attachant à ces fondations des hôpitaux, des écoles & des professeurs. La plupart des mosquées impériales ont aussi des bibliothèques; il y en a treize de publiques à Constantinople, établies par les sultans ou les visirs, dont aucune ne contient pas moins de deux mille volumes tous manuscrits. Leur prix est fort cher : on paie quatre ou cinq cents francs pour un in-folio mince, mais bien transcrit, sans orne» mens & fans enluminures. La bibliothèque de Ste. Sophie a été fondée par, Soliman-le-Magnifique, dans le seizième siècle, & fort [47] enrichie par sultan Mahmoud [Mahmut] en 1754. Parmi les manuscrits, sont un coran, écrit par Osman, le troisième calife, cent trente-trois volumes de commentaires, & deux cents volumes des révélations de Mahomet à ses coopérateurs.

En usant du droit de conquête, les Turcs ont converti en mosquées la plupart des églises grecques : plusieurs de ces églises étaient enrichies de marbres pris dans les anciens temples payens, & avaient des coupoles incrustées en mosaïques, qui paraissent être une invention des Grecs du moyen âge. Les historiens déplorent l'enlèvement d'un grand nombre de statues & de colonnes tirées de Rome, pour, les faire servir à l'embélissement de sa nouvelle ville. Constance second, en 655, fit de Constantinople à Rome un voyage, qui eut pour cette dernière l'effet d'un pillage ennemi. Il attaqua d'abord le panthéon, dont il fit détacher l'argent & le bronze qui ornaient la voûte de l'édifice, & les plaques de cuivre qui le couvraient: toutes ces richesses surent transportées à Syracuse. Rome y perdit beaucoup, & Constantinople n'y gagna rien ; car les Sarrasins, devenant bientôt maîtres de la Sicile, s'emparèrent des riches dépouilles que Constance y avait mis en dépôt.

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[Le dôme de Sainte-Sophie, Ayasofya]

 L'applatissement du dôme, qu'on a beaucoup critiqué, a cependant un effet bien imposant; & si l'architecte a voulu, comme on le prétend, irriter la voûte des cieux, il faut convenir que l'imitation est plus heureuse dans Ste. Sophie que dans St. Pierre de Rome.

Tout l’intérieur de la Voûte au-dessus des fenêtres est incrusté en mosaïque formée de petits dés d'une substance vitrifiée ressemblante au verre, & en cubes d'environ un huitième de pouces; excepté quatre figures colossales qui représentent des Séraphins, elle est toute entière dotée, mais dégradée en beaucoup d'endroits par le temps plutôt qu'à dessein. Il y a, attenant le portique, une espèce de chapelle dont la voûte est aussi en mosaïque, mais presqu’entièrement détruite; parce que les officiers inférieurs de la mosquée en vendent de petits fragmens aux étrangers curieux, & aux Grecs dont la superstition y attache un grand prix. Certains critiques n'accordent au dôme de Ste. Sophie que le mérite d'être un grand effort de l'art pour la construction; ils admirent l'idée de placer une coupole sur une croix grecque, mais ils prétendent que cette entreprise a été faite quatre siècles trop tard pour être exécutée avec toute la perfection qu'elle pouvait avoir. Ils y remarquent [49] beaucoup de fautes en architecture que les Grecs & les Romains des bons siècles n'auraient pas commises, comme des colonnes placées sans régularité, des chapiteaux n'appartenant à aucun style ou sans entablement. Procope dit que ce dôme est si légèrement construit, qu'il semble suspendu au ciel par une chaîne; mais c'est sur la terre que nous cherchons les fondemens d'un édifice terrestre, & fî nous ne les voyons pas, notre raison n'est pas contente.

Outre la grande coupole, il y a deux grands demi-dômes & six moindres. Le plan géométrique de l’édifice est une croix grecque inscrite dans un carré; mais l'espace intérieur du levant au couchant forme un ellipse dans le demi-dôme qui termine l'édifice : du côté de l'est était autrefois le sanctuaire.

La galerie environnante, anciennement réservée aux femmes, a soixante pieds de large & est formée par soixante-sept colonnes dont huit font de porphyre, & avaient été employées dans le temple du soleil à Rome, élevé par l'empereur Aurélien. Elles ont été apportées de Rome par1 ordre de Constantin; six autres colonnes font de jaspe vert, & ont été prises du temple de Diane à Éphèse. Le premier vestibule ou portique a vingt-huit pieds de large, [50] & neuf portes de bronze ornées de bas-reliefs.

Les anciens monumens de l'intérieur font fort dégradés, si l'on en excepte les nombreuses colonnes de porphyre & de jaspe & la mosaïque du dôme. Le temps & la superstition des Turcs ont détruit ces ornemens, au lieu desquels on voit de grandes tables où sont gravés en caractère arabes les noms de dieu de Mahomet & des quatre premiers califes, Aboubeckre, Omar, Osman & Hali. Du grand-dôme sont suspendues une infinité de lampes de verre de diverses couleurs, mêlées de globes de crystal, d'œufs d'autruche & d'ornemens d'or & d'argent attachés à des cercles concentriques les uns dans les autres; la lumière de toutes ces lampes doit donner à cette immense concavité un effet prodigieux aux yeux des spectateurs.

La vue de Ste. Sophie, par le dehors, n'a rien d'agréable, sans en excepter même la principale entrée à l'ouest. Des constructions hétérogènes & ajoutées, ne présentent que des masses confuses & sans beauté; & à l'exception du dôme, n'ont rien de distinctif & de frappant.

[Mosquée Suleymaniye]

De toutes les mosquées de Constantinople il n'y en a aucune qui approche plus de Ste. Sophie, par la beauté de son dôme, que [51] la Solymanie fondée par Solyman second, le plus magnifique de tous les sultans. On peut dire qu'elle surpasse Ste. Sophie par les dehors, car ses arcs-boutans lui servent d'ornement; ses fenêtres font plus grandes & mieux disposées; les galeries qui règnent d'un arcboutant à l'autre, plus réguliers & plus superbes; tout l'édifice est bâti des plus belles pierres que l'on ait trouvées dans les ruines de Chalcédoine. L'indispensable nécessité où sont les musulmans de faire leurs ablutions, les obligent à construire de grands cloîtres auprès des mosquées royales; la fontaine est toujours placée au milieu, & les endroits pour se laver sont aux environs; celle qui est dans le cloître de la Solymanie fournit d'autres petites fontaines; la cour qui la renferme est très belle & plantée d'arbres : le principal dôme est un peu moindre que celui de Ste. Sophie, mais il est dans les mêmes proportions, ainsi que les douze petits dômes qui font autour.

Le nom donné à Constantinople par les Turcs, est Stamboul, corrompu du grec moderne, qui signifie la demeure des fidèles; dénomination employée dans leurs monnaies. Sa longueur, depuis la porte dorée jusqu'au rivage de la mer, est de quatorze mille soixante-quinze pieds [52], & de soixante mille cent cinquante pieds dans l'autre dimension.

La grande muraille, depuis les sept tours jusqu'au Havre, est de quatre milles garnie de tours élevées de diverses formes, sur lesquelles font des inscriptions gravées fur le marbre en lettres de fer.

Dans cette partie de la ville il y cinq portes, auxquelles on arrive en passant autant de ponts de pierre jetés sur le fossé qui est large de vingt-cinq pieds. La plus remarquable de ces portes est celle de Topkapessi [Topkapi], ou porte de St. Romain, par laquelle entrèrent les Turcs, & où sot tué l'empereur Constantin paléologue.

On ne lit rien dans l'histoire de plus intéressant que le récit de ce funeste siège. L'esprit est frappé des traits héroïques qui se déploient dans ce grand évènement, envoyant d'un côté les travaux prodigieux des assiégeans, & de l'autre la chute de ces nombreuses tours qui défendaient la cité impériale. Nous sommes partagés entre l'admiration, pour les efforts étonnans de ce peuple barbare, & la compassion pour le sort d'un grand empire périssant en même-temps que son magnanime souverain.

[Porte dorée]

La porte dorée est un arc de triomphe élevé [53] par Théodose après sa victoire sur Maxime; autour de la porte dorée font des colonnes de granit & des fragmens en marbre, remarquables par l'élégance & la beauté du travail. Une grande route qui se prolonge parallèlement à la muraille, permet de jouir du coup-d'œil frappant que fournit cette vaste structure, presque dans toute son étendue; cette vue est variée par des ruines pittoresques & par des arbres d'une grande beauté & d'espèces différentes qui croissent le long des fossés.

Outre les effets naturels du temps & la violence des tremblemens de terre, les murs & les fortifications de Constantinople ont soutenu sept siéges mémorables; & il est étonnant que ces ouvrages soient encore si bien conservés. A l'extrêmité sud, proche de la mer, est le château appelé par les Turcs les Sept tours, d'abord élevé par les empereurs, qui lui donnèrent un nom qui a la même signification.  En 1458 Mahomet second le rebâtit en grande partie, en ajoutant trois tours aux quatre anciennes, pour y mettre son trésor en sûreté & y renfermer les personnes d'état; la dernière personne de marque qui y ait été mise est l'envoyé de Russie au commencement da la guerre en 1784; trois des sept tours ont été jetées bas par le terrible tremblement de [54] terre de 1768, & n'ont pas été relevées. L'apparence extérieure de cette forteresse est désagréable; les tours, qui font de grands octogones, ont leurs toits en forme conique, ce qui les fait ressembler à des moulins à vents.

Les maisons des riches Turcs sont grandes, la partie la mieux située est occupée par le Harem, qui est ordinairement environné d'une cour grande ou petite, dans le milieu de laquelle est une fontaine. Les appartemens du harem font remarquables par la propreté & par toutes les commodités convenables au climat & que le genre d'architecture du pays peut permettre; car c'est-là seulement que le maître fait quelque dépense en meubles & en ornemens. Quant aux maisons en général, ce font de mauvaises barraques en bois, fraîches en été, mais incommodes & mal-saines dans les faisons humides & froides, sans cheminées, sans vitres :on ne s'y chauffe qu'avec des terrines de charbon de terre dont la vapeur vous suffoque en vous échauffant. Le sol des chambres du bas est une continuation de la rue, & l'escalier montant â l'étage supérieur, est une sorte d'échelle incommode & communément placée dans un lieu obscur.

On reconnaît jusques dans les rues, sur-tout, parmi le peuple, beaucoup de choses [55] de ces habitudes & usages domestiques décrits dans s les contes arabes intitulés les mille & une nuit, & on retrouve un souvenir agréable du plaisir qu'on a goûté à la lecture de cet ouvrage, en reconnaissant les originaux du tableau des mœurs communes à toutes les nations orientales.

Constantinople souffrirait beaucoup du manque d'eau, si les sultans ne l'avaient pas pourvue d'un grand nombre de fontaines dont les eaux font amenées par des aqueducs, ouvrages d'une magnificence vraiment impériale. On trouve presque dans chaque rue une fontaine, qui fournit au musulman le moyen, de satisfaire aux pratiques de Ca religion & aux besoins que donne le climat. A la vérité elles ne font pas accompagnées, comme à Rome y des richesses & des ornemens de l'architecture„ ni obéissantes à l'art qui les fait jaillir dans les airs & tomber en napes sur des rochers artificiels; mais elles fournissent une eau pure, coulant d'un simple tuyau de fer, & invitent le passant à jouir de leur délicieuse fraîcheur.  Les fontaines turques font de petits bâtimens carrés & bas, couvert d'un toit en plomb, relevé par les bords dans le goût chinois, & quelquefois dorés & peints d'une grande variété de couleurs, & portant des inscriptions en vers.

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[Aqueduc de Valens]

Pendant la durée de l'empire grec, Valens ayant résolu de faire démolir les murs de Chalcédoine, pour punir les habitans de lui avoir résisté, en fit transporter les pierres à Constantinople, & il les employa en partie à la construction d'un aqueduc réunissant la troisième & la quatrième montagne par plus de quarante arches. Cet ouvrage est très-massif, bâti, comme les murailles, de couches alternativement de pierres de taille & en briques, & ayant en quelques parties une double arcade; Justinien le jeune le répara en 570, & Soliman le Magnifique, réparant tous les anciens aqueducs, rétablit en entier celui-lá. Cet aqueduc amène le ruisseau appelé Hvdrade, de Belgrade à Constantinople, & il peut être considéré comme un des monumens des plus frappans de l'ancienne grandeur de la ville devenue la capitale de l'empire ottoman.

L'espace vuide le plus étendu qu'il y ait dans l'enceinte de Constantinople, est ce qu'on appèle aujourd'hui l’atmeydan, et que les Grecs appelaient l'hyppodrome : c'est-là que se donnaient les spectacles publics & les combats d'athletes, pour lesquels les grecs étaient si passionnés.

L’atmeydan est un grand cirque long de [57] plus de cent vingt toises, & large de cent cinquante. II fut commencé par l'empereur Sévère, & achevé par Constantin. II y a d'un côté la mosquée du sultan Achmet, & de l'autre un grand édifice qu'on dit avoir été autrefois le palais du questeur, & qui est aujourd'hui une maison destinée à recevoir les fous que les Turcs n'entreprennent jamais de guérir, parce qu’ils estiment que la folie & l'imbécillité font des faveurs particulières du ciel pour celui qui en est atteint. 

II reste dans l'atmeydan trois monumens remarquables des Grecs.

[Obélisque]

L'obelisque, qui est d'un seul morceau de granit de soixante pieds de haut, chargé sur ses quatre faces d'hiéroliglyphes égyptiens, a été apporté de Thèbes en Egypte, & élevé à J'aide d'un mécanisme très-curieux, en trente-deux jours, fous la direction de Proculus, prêteur de la ville, & fous le régne de Théodose l'ancien.

Son piedestal a sept pieds de haut, & est sculpté en bas-relief d'un si mauvais style, qu'il suffit pour montrer la grande décadence des arts dans ce siècle.

[Colonne serpentine]

Le second monument conservé dans le cirque, est la colonne serpentine, seul reste d'un grand nombre de colonnes & de belles [58] statues dont il était orné. II y a lieu de croire que la colonne serpentine soutenait autrefois le trépied de Delphes qui était dans le forum d'Arcadius, l'un & l'autre ayant été placés par Constantin dans fa nouvelle ville. Il reste des serpens que les trois corps, qui, entrelassés, forment la colonne. Mahomet second avait abattu la tête de l'un d'un coup de sa hache d'armes, connue pour donner une preuve de fa force. Les deux autres ont été enlevées en 1700, sans que les Turcs ayent fait aucune recherche pour les retrouver.

[Obélisque de Constantin Porphyrogénète]

On voit enfin dans l'atmeydan une colonne réparée par Constantin Porphyrogenete, & couverte par lui de bronze doré. C'est tout ce que signifie une inscription grecque qui est sur fa base : elle a quatre-vingt-quatorze pieds de haut, & sert à marquer une des extrémités de la lice dans l'hyppodrome: mais, en arrachant les plaques de cuivre, on l'a si fort endommagée, qu'elle paraît ne pouvoir pas durer encore long-tems.

Dans la plupart des cérémonies publiques où assiste le sultan, la marche se porte à l'atmeydan. On voit aussi dans cette place, les Turcs se livrer à une sorte d'exercice militaire appelé djirìt. Deux ou plusieurs combattans, montés sur des chevaux très-vifs [59], font armés d'un bâton blanc d'environ quatre pieds de long, qu'ils se lancent l'un à l'autre avec une grande violence; l'adresse, consiste à éviter le coup & à poursuivre son adversaire dans sa retraite, à arrêter son cheval au galop, ou à se baisser assez pour ramasser le djirit à terre sans quitter la selle. Les Turcs, étonnent par l'agilité avec laquelle ils exécutent ces évolutions fatigantes & dangereuses. Les jeunes gens à la mode s'étudient à exceller dans ce jeu, parce qu'il est regardé comme une partie nécessaire de leur éducation.

L'intérieur de Constantinople ne répond point à ses dehors brillans, les rues font étroites, fort sales & mal pavées. Les historiens de Byzance rapportent les dévastations rapides & fréquentes causées par les incendies qui doivent avoir lieu dans une ville dont toutes les maisons font en bois. Son principal mérite est une forte de magnificence sombre dans le voisinage des grandes mosquées. C'est ce qui fait dire à un voyageur avec raison : Je ne crois pas qu'il y ait dans le monde, une ville qui, vue de quelque distance, promette tant, & qui vue de près, tienne si peu.

Dans les grandes villes de l'Europe, le bruit qui s'y fait entendre dans le jour, s'y prolonge la plus grande partie de la nuit ; [60]  mais à Constantinople, à peine les Muezzins ont achevé d'annoncer l'heure de la prière du soir, que tout honnête musulman se retire chez lui, & que les mêmes lieux qui, du lever au coucher du soleil, ont été fréquentés par une foule innombrable, deviennent déserts. Une heure après le coucher du soleil toutes les portes de la ville font fermées, & l’entrée en est strictement défendue.

Tout homme qui a habité une grande ville en Europe, ne peut qu'être infiniment surpris de la tranquillité qui règne pendant le jour dans les rues de Constantinople, quoique remplies de peuple. II n'y a pas de bruit de voiture, & les lieux où il y a le plus d'hommes rassemblés pour leurs affaires, diffèrent à peine d'un séjour consacré au silence. II y a quelques années qu'un Franc ne pouvait guère marcher dans les rues de Constantinople, sans courir le risque d'être insulté, & les marchands de Pera se faisaient accompagner ordinairement par un janissaire. Aujourd'hui on n'a rien à craindre de pareil, au moins lorsqu'on est assez sage pour céder toujours le haut du paver à un Turc.

Les incendies sont si fréquens, que peu de mois se passent sans quelqu'accident de ce genre, & ils font communément si violens  [61] que des quartiers entiers font réduits en cendres. Aussitôt que le fléau est passé, on rebâtit les maisons & les rues se rétablissent comme elles étaient, fans qu'on mette à profit cet accident pour faire aucun changement & prendre des précautions. On avertit les habitans que le feu est à Constantinople, en frappant un gros tambour placé sur deux hautes tours. La garde de nuit parcours les rues en traînant ses gros bâtons ferrés sur le pavé & en criant, le feu est en tel endroit. Le sultan est averti par trois fois; & quand l'incendie a duré une heure, il est obligé de se rendre en personne sur le lieu, & de faire conduire avec lui des mules chargées de piastres, qu'il distribue de ses mains aux hommes dont la profession est de porter du secours dans les incendies, mais qui., avant qu'il arrive, ne se donnent aucun mouvement.

On remarque avec étonnement la résignation avec laquelle un bon Musulman voit sa maison consumée par les flammes, il ne montre aucune émotion; il s'écrie : allah karim, dieu est miséricordieux, & il se tient assuré que la même providence qui l'a réduit à un état misérable, peut lui redonner la richesse, si sa destinée le veut ainsi; les femmes n'ont pas cette haute philosophie & n'en usent pas [62] ainsi : elles s'assemblent en foule autour du sultan, elles l'accablent sans pitié des reproches les plus amers, articulant ses fautes & les erreurs du gouvernement, & lui imputant la calamité présente.

Le long du port est un quai & un grand nombre de portes dans la muraille flanquée de tours, qui forme l'enceinte de la ville : en face de l'autre côté du port J font les arsenaux, le logement du Capitan-pacha, grand amiral, les quartiers de Piri-pacha, de Sudlidge, où est une nouvelle fonderie de canons.

Le Bosphore de Thrace que fait communiquer les deux mers, verse dans la partie du sud, l'excédent des eaux que le nord répand dans la mer noire, & que sa surface ne peut évaporer. Des courans violens descendent à cet effet du canal & se portent sur la pointe du sérail; ce cape les divise & en intercepte une partie, qui après avoir circulé dans le port, en ressort par la rive opposée, pour rentrer dans la file du premier courant : c'est à ce mécanisme naturel que le port de Constantinople doit l'avantage de se dégager de tous les décombres & de toutes les immondices qu'on y précipite journellement. La mer s'y défend donc d'elle-même contre l'ignorance qui ne prévoit rien, & les vaisseaux de 80 canons [63] peuvent sans danger y mettre une planche à terre. La

Le commerce de Constantinople se fait principalement darìs les khans, les basars & les bezestems, selon la coutume de l'orient.

Les khans font de grands édifices quarrés, bâtis en pierres & à l'épreuve du feu ; ils sont ordinairement de forme quarrée, environnés d'une colonade formant un cloître avec de nombreuses célules, communément disposées en trois étages. On y reçoit les marchandises de toutes les parties de lempire, qui arrivent en caravanes.

Le marché aux esclaves de l'un & de l'autre sexe, forme un de ces kans, & ce n'est pas le moins digne de la curiosité du voyageur. C'est un endroit fermé de murailles avec de grands arbres au milieu & des galeries tout au tour, sous lesquelles font les marchands & les esclaves. La vente commence toujours par une prise pour le sultan. Lorsqu'elle est finie, le crieur public touche le prix que le vendeur en veut. Celui-ci se tenant toujours auprès de son esclave qui a le visage & le corps couverts d'une couverture dont il tient un bout. S'il se présente un acheteur, il lève la couverture pour voir si la marchandise lui plaît, & lorsqu'on est convenu du prix, l'esclave suit son [64] nouveau maître dans sa maison. Avant que les acheter, on les considère de tous côtés, on les examine, on leur fait faire l'exercice de tout ce qu'ils ont appris, & bien souvent cela se fait dans la même journée, fans que l'on conclue le marché. Les hommes & même les femmes auxquelles la nature a refusé des charmes, font destinés pour les services les plus vils ; mais les filles qui ont de la beauté & de la jeunesse, ont un sort bien différent; on va ordinairement les choisir chez leur maîtres, & ces maîtres qui sont des juifs, prennent grand soin de leur éducation afin de les mieux vendre. Ils leur font apprendre à danser, à chanter, à jouer des instrumens, & ne leur laissent rien négliger de ce qui peut inspires de la tendresse. On y voit des filles fort aimables qui se marient avantageusement, & qui ne se ressentent plus de l'esclavage; elles ont la même liberté dans leurs maisons, que les Turques de naissance.

Rien n'est si plaisant que de voir venir incessamment, de Grèce, de Candie, de Mengrelie, de Circassie, de Géorgie, &c. une prodigieuse quantité de filles destinées pour le service & les plaisirs des Turcs. Les sultans, les pachas & les plus grands seigneurs choisissent souvent leurs épouses parmi elles. [65] Les filles que leur fort conduit dans le sérail ne sont pas toujours le mieux partagées ; il est vrai que celle d'un berger peut devenir sultane, mais combien y en a-t-il de négligées par le sultan. Après sa mort, on les enferme pour le reste de leurs jours dans le sérail, à moins qu'elles ne soient recherchées par quelque pacha.

Les basars font des espèces de cloîtres en pierres, fort élevés & éclairés par des coupoles, & très-frais en été. Là sont rassemblés les marchands de toutes les nations, ayant chacun une boutique sur le devant & un magasin sur le derrière, pour déposer leurs marchandises.

D'autres quartiers font occupés par les jouailliers, de qui l'on peut acheter à assez bon compte des pierres brutes, & par les libraires, qui ont tous un assortiment de manuscrits turcs, arabes & persans, dont ils connaissent peu la valeur, mais dont ils demandent des prix exorbitans. C'est dans les basars que se montre parfaitement le caractère national ; on ne peut ailleurs l'observer avec plus de facilité & le connaître mieux. Un étranger s'étonnera d'y voir souvent les boutiques ouvertes fans que le maître y soit, ni aucun gardien, tant la filouterie est inconnue parmi les Turcs. On y distingue [66] chacune des nations dont l'amas compose la vaste population de Constantinople, par la manière dont ils ont la tête couverte, & qu'on apprend bien vite à reconnaître, différence qui rend les grouppes des figures plus pittoresques, en rompant l'uniformité des autres parties de leur habillement.

Le besestein ou change public, est une pièce très-vaste où l'on rassemble des marchandises de seconde main, qui sont là colportees & vendues à l'enchère : dans une partie de cette salle sont les changeurs, la plupart Arméniens ou Juifs.

Constantinople est très-bien pourvue des choses nécessaires aux premiers besoins de la vie ; le métier de boulanger y est lucratif mais dangereux, s'il n'est pas inaccessible à la tentation de frauder. On vérifie ses poids au moment où il s'y attend le moins, & la punition ordinaire de celui qui est pris en fraude, est d'être cloué par l'oreille au montant de sa porte.

Les cafés, qui font en grand nombre, font arrangés dans le goût chinois & peints agréablement; l'intérieur est distribué en petits cabinets ; les personnes de tous les rangs y viennent assidûment, & plusieurs y passent la plus grande partie du jour, fumant trente & quarante pipes [67] par jour, & prenant autant de tasses de café bouillant, non clarifié & sans sucre. Aux cafés, il faut joindre les boutiques appelées « teriaki kana » où se vend l'opium ; on le prépare avec différens syrops, pour le rendre agréable au goût & moins enivrant ; quelquefois aussi il est en petites tablettes sur lesquelles font imprimés ces mots mash allah, c'est-à-dire l'ouvrage de dieu.

Les Turcs prennent de l'opium comme un enivrant, ou d'après l'idée qu'il fortifie, lorsqu'ils ont une fatigue extraordinaire à supporter. Les courriers tartares, qui voyagent avec une incroyable diligence, usent de ces mash-allah. Aujourd'hui l'usage de l'opium est fort diminué, à mesure que s'affaiblit le préjugé des mahométans contre le vin.

Les jeux de hasard n'ont pas lieu chez les Turcs ; ils font interdits par la loi de Mahomet. Les échecs font leur principal amusement, & leur grande habileté en ce genre prouve qu'on peut y exceller sans être pouffé à cette étude par l'amour du gain. Ils regardent aussi les gageures, cette forte d'affirmation anticipée du succès d'un événement futur & incertain, comme illégitimes.

C'est une chose remarquable qu'au sein d'une si grande population il y ait si peu d'affaires criminelles. [68] On entend rarement parler de meurtres » & le plus souvent c'est entre les soldats.

[Bains turcs]

C'est avec un soin égal à celui du gouvernement grec, pour la sante & la commodité du peuple, que les Turcs devenus maîtres de Constantinople ont établi ou entretenu des bains publics. On en compte aujourd'hui cent trente dans l'enceinte de la ville ; ils sont formés communément de deux chambres assez grandes, voûtées & éclairées par une coupole. La première est une espèce de vestibule où l'on se deshabille & l'on se r’habille ; la seconde est échauffée par des tuyaux de chaleur qu'on n'apperçoit pas, & c'est-là qu'on sue ; la chaleur y est portée communément au trentième degré de Reaumur;peu d'hommes peuvent y rester plus de vingt minutes. Au milieu est une table de marbre sur laquelle celui qu'on étuve est placé, & où deux hommes, les mains garnies d'une espèce d'étrille faite d'une pièce de drap de poils de chameau, le frottent avec du savon parfumé, de la tête aux pieds; ils pétrissent ses muscles, assouplissent ses jointures, en les tirant avec force, jusqu'à les faire craquer avec un bruit semblable à celui du coup de l'électricité. Toute l'opération est conduite, au reste, avec propreté & avec la décence la plus scrupuleuse. Après le bain, [69] on se rend dans une chambre voisine, on y trouve des lits rangés en file, on y passe heure à fumer, après laquelle on croit pouvoir s'exposer à l'air libre.

Les femmes ne vont jamais seules aux bains; ils deviennent des lieux de rendez-vous pour telles d'un état supérieur, qui y passent des heures entières à faire entr'elles la conversation & à prendre des rafraîchissemens ; les femmes ne subissent pas l'opération en silence, elles ont une espèce de cri de joie, qui consiste à répéter rapidement lillah ! lillah! qu'on entend jusques dans, la rue, en passant auprès des bains.

[Eyüp]

Eyub est un village en dehors des murailles de Constantinople, très-agréablement situé près du Havre; il a pris son nom d'Eyub ou Job, le porte-étendart de Mahomet, qui fut tué dans le premier siége de Constantinople par les Sarrasins. Mahomet second, à ce qu'on dit, eût une révélation qui lui découvrit le lieu de fa sépulture dans ce village ; il y éleva un mausolée & une mosquée où est déposé le sabre dont on arme le nouveau sultan; cette cérémonie se fait toujours dans la mosquée de Youb. En voici le détail.

Le premier soin d'un prince ottoman qui parvient au trône, est de se laisser croître la barbe; quelques-uns y ajoutent celui de la teindre en noir, afin qu'elle soit plus apparente le jour de la première sortie publique, dont l'objet est d'aller ceindre l'épée : c'est la prise de possession, le couronnement des empereurs turcs. Dès le matin du jour disposé pour cette fonction, toutes les rues depuis le sérail jusqu'à Youb, sont bordées des deux côtés par les janissaires en habit & bonnet de cérémonie; mais fans armes & les mains croisées sur la ceinture.

Les ministres, les grands officiers, les gens de loi, & généralement toutes les personnes qui par état font attachées au gouvernement, se rendent de bonne heure au sérail, afin de prendre le grand-seigneur dans sa marche. Cette marche commence, ainsi que nos processions, par les gens les moins importans qui défilent fans ordre; ils' font tous à cheval, & chacun d'eux est environné d'un grouppe de valets de pieds, proportionné à l'état & aux facultés du maître; les gens de loi font remarquables par la grosseur de leurs turbans & la simplicité des housses de leurs chevaux; mais le grouppe du janissaire aga présente le tableau le plus riche dans la classe des grands officiers. Outre le nombre de valets qui environnent son cheval, il est précédé par deux files de tehorbadgi, [70] qui à droite & à gauche marchent à pied devant leur général; ces premiers officiers en bottes jaunes, les coins de leur robe retroussés dans leur ceinture, chacun un bâton blanc à la main, & coëffés d'un casque brodé en or surmonté d'un grand panache à la romaine, forment une longue allée de plumes, au fond de laquelle on voit le janissaire aga qui domine au milieu de la foule de ses gens : mais un objet vraiment curieux, c'est le vêtement de l’achetehi-bachi (1), qui marche à pied au milieu des deux files de colonels, dont je viens de parler, & seulement quelques pas en avant de son général. Une énorme dalmatique de cuir 'noir chargée de gros clous d'argent recouvre un corset également de cuir, & non moins bisarement décoré; ce petit gillet est fixé sur sa personne par une large ceinture à gros crochets & à charnières qui soutient deux énormes couteaux, dont les manches couvrent presque entièrement le visage du major; tandis que des cueillères, des tasses, & d'autres ustensilles d'argent suspendus à des chaînes du [71] même métal, lui laissent à peine l'usage de ses pieds. II en est en effet tellement chargé, que dans toutes les occasions publiques qui obligent cet officier à se vêtir ainsi, deux janissaires doivent lui servir d'acolythes pour soutenir son habit.

(1) Chef de cuisine. Chaque compagnie a le sien, qui fait l'office de major : il veille à la subsistance & à la grande police ; celui du janissaire aga fait l’office de major-général.

Le tchavuche-bachi [çavus basi], l'un des ministres de la Porte, dont l'office a essentiellement rapport aux affaires civiles, est précédé par les huissiers dont il est le chef; chacun deux porte une plume d'autruche fur le côté de son turban. Le bostandgy-bachi est également précédé par deux files de bostandgys le bâton à la main, & dont les habits & les coëffures de drap rouge présentent au coup-d'œil une uniformité assez agréable. Ces différens officiers de l'empire saluent à droite & à gauche les janissaires qui bordent la haie, & qui y répondent en s'inclinant ; mais ils rendent cet honneur avec bien plus de respect, aux seuls turbans des grands seigneurs qui précèdent sa hautesse, & qu'on porte en cérémonie. Deux de ces coëffures, chargées de leurs aigrettes, n'étaient d'abord destinées qu'à changer celle que l'empereur porte lui-même au cas où il le juge à propos; mais cet usage de pure commodité, devint dans la suite un objet de pompe & d'ostentation. Ces turbans, placés sur des espèces de trépieds [73] de vermeil, font portés de la main droite par deux hommes à cheval, entourés d'un nombre de tchoadars; & ces officiers doivent seulement faire incliner un peu les turbans à droite & à gauche, à mesure que les janissaires, au nombre de sept ou huit à-la-fois, se courbent profondément pour saluer les aigrettes impériales.

Dans cette marche, aussi curieuse à voir que pénible à décrire, le visir [vizir] & le muphti, tous deux vêtus de blanc, le premier en satin, le second en drap, marchent à côté l'un de l'autre entourés de leurs gens, & précédés de chevaux de main & des chatirs du visir ; espèces de valets de pied distingués par des ceintures de vermeil. A côté de ce ministre marchent les alaitchaouches, ou huissiers à verge appartenant à la dignité de pacha; ils font constamment mouvoir leur bâton d'argent garni de petites chaînes assez semblables à des hochets, & dont le bruit l'accompagne jusques dans son propre palais. Un charriot couvert, grossièrement construit, mal sculpté, mais richement doré, contient un petit sopha, & suit ordinairement le muphti, pour le recevoir quand il est fatigué.

Viennent ensuite les capitaines des gardes de l'intérieur, & le grand & le petit écuyers [74] qui précèdent les chevaux de main du grand-seigneur. Ces chevaux font couverts de housses très-riches qui traînent jusqu'à terre, & qui ne laissent appercevoir que la tête des animaux, dont le front est orné d'une aigrette de héron; ils portent aussi chacun une queue de cheval suspendue à la sous-gorge, & sur la selle un sabre & une masse d'armes recouverts d'un bouclier. Chaque cheval est conduit par deux hommes á pied, qui tiennent chacun une longe fixée à la tête de ces animaux; immédiatement après suivent deux files d'assekis, corps d'élite tiré de celui des bostandgys; ils ont le sabre pendu en sautoir & le bâton blanc à la main: une troupe de zulufichis, coëffés d'un casque de vermeil & la lance haute, marche également sur deux files & précède les peisks ; ceux-ci, vêtus à la romaine, portent des faisceaux que surmonte une hache d'argent, & marchent avant les solacks, qui chaussés d'une espèce de cothurne, armés d'arcs & de flèches, font coëffés d'un riche casque surmonté d'un panache en éventail, dont les extrémités en se réunissant, forment deux haies au milieu desquelles le grand-seigneur marche seul à cheval. L'aigrette du prince domine au-dessus de ce superbe grouppe; son approche inspire un silence morne ; les janissaires s'inclinent  [75] profondément avant que la haie de plumes ait dérobé l'empereur à leurs regards: de son côté, sa hautesse a l'attention de répondre à ce salut par un petit mouvement de tête â droite & à gauche.

Un nombre infini de tchoadars environnent & suivent le grand-seigneur; ils entourent en même-temps le seliktar-aga qui porte le sabre impérial sur l'épaule, & est vêtu d'un habit d'étoffe d’or : cet habit est le seul des habits turcs qui joigne à la taille.

Le kislars-aga, ou le chef des eunuques, paraît ensuite suivi du kasnadarz-aga qui ferme la marche, & qui distribue de l'argent au peuple dont la foule l'accompagne. Le capidgelar, ou capitaine des gardes de la porte, & le bostandgy-bachi, qui précèdent le grand-seigneur dans toutes les sorties publiques, doivent, à son retour au sérail, mettre pied à terre, au fond de la première cour, pour venir au-devant de sa hautesse; ils doublent leurs pas lorsqu'ils en approchent, se prosternent aux pieds de son cheval, & l'introduisent dans la seconde cour en marchant devant lui jusqu'au lieu où le prince met pied â terre, & où les officiers de l'intérieur le reçoivent.

Dans une riche vallée, au-delà d'Youb [76] à une lieue & demie de Constantinople, est une maison royale nouvellement bâtie, où le grand-seigneur se rend souvent les jours de gala, & va se promener avec ses femmes; on l'appelle kiatchana, & c'est aux Français que les Turcs en doivent l'idée. En 1722, Mehemet-Effendi étant de retour de son ambassade de France, parla avec tant d'admiration au grand-visir, des maisons de plaisance de l'empereur des Français, que ce seigneur conçut le projet d'en construire une à leur imitation, pour les plaisirs du grand-seigneur. Un double vallon, formé par deux chaînes de collines & arrosé par une petite rivière, est le lieu charmant où est situé ce nouveau palais; plus de deux cents belles maisons, bâties sur les côteaux d'alentour, présentent de loin la plus belle perspective qu'il soit possible d'imaginer; elles font entourées de palissades de bois peint. Nous entrâmes dans ce palais, du côté de la rivière, par un berceau couvert de petits dômes, de distance en distance, dont le treillage est une espèce de mosaïque à jour,' cette galerie aboutit à une grande cour près de laquelle font plusieurs vergers, dont les compartimens font très-agréables; les chambres font ornées de marbre & de peintures; à droite du sérail est un kiosk ou pavillon quarré d'une magnificence [77] royale; son circuit est près de cent pieds. II est tout entier de marbre blanc, lambrissé d'une mosaïque précieuse, & soutenu sur plusieurs colonnes dont les chapiteau & les bases font de cuivre doré; la distance qu'il y a entre chaque colonne est à jour, & se ferme avec des rideaux & des volets; en face du kiosk est un canal immense, revêtu de marbre dans toute sa longueur, & bordé de platanes qui forment un ombrage délicieux : on est surpris de voir Marly transporté dans la Thrace.

[Janissaires]

Les gardes prétoriennes, les mammeloucs & les janissaires ont été célèbres par leur valeur & leurs talens militaires, & dans le temps de leur institution, ces derniers n'ont pas été inférieurs aux premiers. Ce fut le sultan Amurath second qui le premier établit en Turquie une armée permanente; ce sut lui qui, après avoir étendu le cercle de ses conquêtes depuis l'Hellespont jusqu'au Danube, forma le projet bien entendu de conserver son empire par un corps de milice accoutumé à la discipline, & qu'il eut soin d'attacher à sa personne par des privilèges particuliers.

Dans cette vue, il s'empara de chaque cinquième enfant de tous les chrétiens qui se trouvaient sous sa domination, & qui étaient âgés de moins de quinze ans. Il les confia pour [78] deux ou trois années aux foins des laboureurs, chargés de les endurcir au travail, & de les élever dans la religion mahométane, & ensuite on leur enseigna avec un soin particulier le maniment des armes. Pour les familiariser encore mieux avec le carnage, on les accoutuma à faire Fessai de leurs sabres sur leurs prisonniers ou sur les criminels. Lorsqu'on se crut parvenu à bannir de leur cœur tout sentiment d'humanité, on les enrôla dans le corps des Yennichirì ou janissaires, & ils formèrent l'élite de l'armée turque. L'institution de cette nouvelle troupe donna à cette époque une supériorité décisive aux armes des Turcs; ils avaient adopté un système de discipline, une organisation bien combinée qui n'avaient point encore de modèle dans les armées des autres puissances de l'Europe. Ces légions fameuses surent long-temps la terreur des nations environnantes, & on continua à les regarder du même œil jusqu'au milieu du dix-septième siècle. A cette époque, la puissance des Turcs commença à rester dans une forte de stagnation: leurs efforts pour s'agrandir, éprouvèrent bientôt de puissans obstacles, & ce ralentissement forcé doit être considéré comme le prélude d'une décadence vers laquelle ils n'ont cessé de s'incliner depuis, & qui devient de jour en jour [79] plus effrayante pour eux. Plus les années s'écoulent & plus leur dégradation est sensible. La discipline de cette soldatesque féroce ne pouvait être protégée que par des souverains également féroces. Les sultans n'eurent pas plutôt abandonné les camps pour se livrer aux débauches du sérail, que les janissaires, cessant de respecter leur autorité, se révoltèrent à diverses reprises, & renversèrent du trône le monarque qui leur paraissait indigne de tenir les rênes de l'empire.

Le Sultan Mahmud, qui redoutait l'esprit guerrier & turbulent de ce corps, mit toute sa politique à le plonger dans l'avilissement. II permit que des hommes de la plus basse classe du peuple, que des gens à juste titre regardés comme infâmes, s'enrôlassent dans les janissaires. Il en résulta que ce corps sut considérablement augmenté & que sa réputation dégénéra en proportion. Un grand nombre d'entr'eux font notés pour la poltronnerie, aussi-bien que pour les vols & pour d'autres crimes dont ils se rendent journellement coupables, tandis que les autres énervés par la vie oisive qu'ils mènent dans le sein des villes, & par l'habitude de se livrer aux professions les plus viles, ne conservent rien de militaire que le nom de janissaire qu'ils continuent á [80]  porter. Comme ce titre est héréditaire, il y a peu de Turcs, même parmi les gens de métiers & les marchands, qui ne soient enrôlés dans quelque Odah ou régiment de son choix, pour jouir du privilège du corps; ce qui l'exempte de recevoir la bastonade sur la plante des pieds & lui donne le droit de l'avoir sur le dos, ainsi que l'honneur d'être étranglé quand il est condamné à mort. II y a cent une légion de janissaires, & le Sultan est enrôlé dans la première, dont il est le chef; & à de certains jours, il reçoit sa paye dans la seconde cour du sérail, lorsqu'on leur distribue le pilau des cuisines de l'empereur.

Celui qui veut y être admis, doit, en commençant & durant sa jeunesse, être le garçon de cuisine et le valet de son Ortah ou division. Pendant ce noviciat, il est soumis aux ordres d'un caporal â qui il doit obéir aveuglement, comme dans les ordres monastiques, un jeune frère obéit à son supérieur. Ces novices portent une ceinture de cuir, ornée par-devant de deux larges plaques de cuivre. Ils ont soin des marmites & distribuent les portions; Ils font affranchis de ce service sitôt qu'ils ont des moustaches; ils portent imprimée à leurs bras & sur la chair, la marque qui distingue l’Odah auquel ils appartiennent [81], tiennent, & qui tracée avec de la poudre â canon, selon un procédé bien connu, ne peut plus s'effacer. Le premier Odah à pour symbole un croissant, d'autres ont des figures grotesques ou des figures d'animaux, comme un lion, un rhinocéros.

Le plus grand malheur qui puisse arriver à un corps, est la perte de ses marmites; & pour le prévenir, ils ont constamment deux batteries de cuisine. Lorsque toutes deux ont été prises par l'ennemi, la légion est rompue, & on en forme une nouvelle à laquelle on donne de nouvelles marmites. Dans la dernière guerre, les Russes s'étant emparés du camp des Turcs, & employant leurs marmites en présence des prisonniers, ceux-ci se montrèrent extrêmement choqués & scandalisés de cette profanation.

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