[Chrétiens]

Des sectes chrétiennes sont aussi représentées parmi les populations du Kourdistan. La principale est celle que l'on désigne ordinairement sous le nom de Nestoriens, que d'ailleurs ils n'acceptent pas : ils se disent eux-mêmes « Nazaréens messianiques », « Nazaréens de Syrie » ou simplement Nazaréens, et leur langue est en effet un dialecte araméen, provenant de l'ancien syriaque ; les missionnaires ont eu l'idée d'enseigner l'hébreu à leurs écoliers, qui le comprennent avec une étonnante facilité, et, pour ainsi dire, sans l'apprendre (1). Plus nombreux que les Yezidi, — peut-être deux cent mille (2), — ils sont répandus comme eux sur un vaste territoire, et c'est probablement à leur secte qu'appartenaient les Nestoriens de

1. Ernest Renan, Assciation scientifique de France.
2. Millingen, Wild Life Among the Koords.

 [354] Chine, dont il ne reste plus que le souvenir, et les Nassareni-Moplah de la côte de Malabar, qui ont encore le syriaque pour langue sacrée et reconnaissent pour chef le patriarche de Babylone, résidant à Mossoul. On ne sait à quelle époque ni à quelle occasion les Nazaréens de la Perse et du Kourdistan turc quittèrent leur patrie syrienne pour s’établir au milieu de populations différentes par la race, la langue et les mœurs : cet événement est sans aucun doute antérieur à l’hégire. Lorsque les musulmans s'emparèrent de la Mésopotamie, ils ne se donnèrent point la peine d'envahir la région montagneuse de Djoulamerk, entre les deux lacs d'Ourmiah et de Van, où les Nestoriens avaient leurs forteresses et leurs communautés importantes. Indépendants de fait, les chrétiens se croyaient inattaquables ; mais, en 1843, les Kourdes musulmans des alentours, encouragés par les autorités turques, se ruèrent sur les villages nestoriens : les hommes qui se défendirent furent passés au fil de l’épée ; on emmena les femmes en captivité, et les garçons, circoncis, devinrent par force des mahométans, ennemis futurs de leurs propres familles. Actuellement, la Turquie n'a pas de sujets plus soumis que les chrétiens de Djoulamerk. Comme les Kourdes des environs, ils se divisent en deux classes, les nobles ou assireta [aşiret] et les paysans, peu différents des esclaves. Toute une hiérarchie de prêtres les gouverne sous le patriarcat d'un prêtre-roi, désigné sous le nom de Mar Chimoun ou « Seigneur Simon ». L'ordre de succession au pontificat se fait de l'oncle au neveu ; pendant la grossesse, la mère du futur patriarche est astreinte au régime végétarien, qui est celui des prélats ; si son espoir est trompé et qu'elle donne naissance à une fille, elle est condamnée à la vie religieuse (1).

Les Nestoriens se préoccupent peu des subtilités théologiques sur la nature humaine et sur la nature divine de Jésus-Christ, qui eurent pour conséquence le schisme de Nestorius ; mais les différences des cérémonies ont suffi pour créer des haines séculaires entre eux et les autres sectes religieuses. Les Chaldéens, c'est-à-dire les chrétiens de la Mésopotamie et du Zagros, qui vivent pour la plupart dans les régions basses, autour de Diarbekir et au nord de Bagdad, se sont rattachés depuis le seizième siècle, du moins officiellement, au catholicisme de Rome. Ils ont cependant conservé diverses pratiques de leur ancien culte et leurs prêtres se marient, à l'exception des grands dignitaires ; mais un certain nombre de missionnaires catholiques tâchent de rapprocher peu à peu les rites chaldéens de ceux de l'Église d'Occident. 

1. Eugène Bore, Mémoires d’un voyageur en Orient ; — Millingen, ouvrage cité.

[355] Quant aux Nestoriens, restés fidèles au culte nazaréen de Syrie, ils sont principalement, depuis 1831, sous l'influence de missionnaires protestants américains, qui entretiennent une soixantaine de stations dans leur pays et contribuent au traitement des prêtres indigènes et à l’entretien des écoles ; maintes fois ils protégèrent d'une manière efficace les montagnards chrétiens contre les Turcs et les Kourdes.

Les villes sont relativement peu nombreuses dans ces pays montueux d’Arméniens et de Kourdes, si fréquemment désolés par les incursions de pillage et les grandes expéditions de guerre. La famine s'ajoute souvent aux maux qui affligent la contrée. Lorsque le manque de pluies ou toute autre cause a privé les cultivateurs de leur récolte habituelle, il ne leur reste qu'à manger les herbes des champs, à se pétrir du pain de glands et d'écorces ; n'ayant point d'argent, ils ne peuvent acheter de blé dans les provinces voisines, dont les séparent de rudes sentiers. Les malheureux qui ne meurent pas de faim vont mendier chez les tribus voisines ; le voyageur traverse alors des villages complètement abandonnés et des villes où les décombres occupent plus d'espace que les maisons. Une moitié de la population mène une existence semi-nomade, entre les pâturages d'hiver et les pâturages d'été, et les pauvres constructions qu'élèvent ces pâtres sont de celles que le temps a bientôt confondues avec le sol environnant. La tente, habitation d'été du pasteur kourde, se présente sous un aspect autrement imposant que l'humble cabane d'hiver : le cône de feutre noir, contrastant avec l'étendue verte des prairies, s'élève à 5 ou 6 mètres de hauteur et se rattache par de longs cordages en crin au cercle des pieux enfoncés dans le sol. Du côté où la vue s'étend le plus loin sur l'horizon montagneux, les bords de la tente sont relevés à double hauteur d'homme par des poteaux inclinés dont les pointes festonnent le feutre en courbes régulières, et par cette large ouverture on voit, occupés à leurs travaux, les personnages de l'intérieur, tantôt à demi voilés par l'ombre, tantôt se détachant en lumière sur le fond noir. Les logis d'hiver, aussi bien ceux des Arméniens que ceux des Kourdes, sont pour la plupart des huttes à demi souterraines, dont les toits, recouverts de terre, se distinguent à peine du sol contigu ; les mêmes herbes croissent sur la maison et sur les terrains environnants, au printemps et en été les mêmes fleurs s'y épanouissent. Si Ton ne voyait les pyramides de fumier desséché qui s'élèvent à côté de chaque demeure, on passerait sur un village sans remarquer son existence. Quelques chefs puissants parmi les Kourdes possèdent de grandes maisons en pierre ayant même des cheminées de marbre, mais toujours

 [356] distribuées de manière à ce que le maître ait sous les yeux les chevaux qui font sa gloire et sa joie : un mur à hauteur d’appui sépare l’écurie de la grande salle et porte les colonnes qui soutiennent le toit (1).

A l’ouest de Batoum et du delta du Tchoroukh, que la Russie a séparés des possessions turques, les marins longent le littoral sur un espace de plus de 150 kilomètres avant d'apercevoir une ville ou même une bourgade importante. Atina, antique colonie grecque qui porta jadis le nom d'Athéné comme la capitale de l’Attique, n'a que des maisons éparses et, dans le voisinage, quelques débris de murs auxquels on donne le nom d'Eski-Tirabzon ou « Vieille Trébizonde ». Rizeh [Rize] est une petite escale dominée par une redoute et visitée par les acheteurs d'oranges, de noisettes et d'une toile solide, la toile dite « de Trébizonde », que tissent les femmes lazes des environs. Of et Surmené sont des groupes de cabanes devant lesquels mouillent quelques barques.

[Trébizonde, Giresun, Bayburt]

Trébizonde [Trabzon], le Trapezos des Grecs, le Tirabzon des Osmanli, est l'une des antiques cités de l'Asie Mineure : il y a plus de vingt-six siècles qu'une colonie de Sinope s'établit en cet endroit. Elle fut la capitale du Pont, et au moyen âge devint le chef-lieu d'un empire : c'est là qu'au commencement du treizième siècle, Alexis Comnène fonda ce royaume, détaché de Byzance, qui arrêta pendant plus de deux siècles et demi le flot des mahométans vainqueurs et dont la gloire fut si longtemps célébrée par les romans de chevalerie : les poètes de l'Occident aimaient à répéter ce nom sonore de Trébizonde. Constantinople était tombée, que la capitale de l'empire des Comnène résistait encore ; depuis qu'elle a succombé, elle n'est plus que chef-lieu de province, mais elle a toujours gardé une certaine importance comme marché de la Perse sur la mer Noire ; de tout temps elle a été le port où débarquent passagers et marchandises à destination de l'Iran et où les caravanes apportent les denrées que la Perse expédie en Occident. Sans doute la ville n'a qu'une mauvaise rade, et pendant les mauvais temps les navires doivent aller mouiller plus à l'ouest, devant la gracieuse Platana, entourée de vergers ; Trébizonde ne se trouve point à l'issue d'une vallée pénétrant à de grandes distances dans l'intérieur, et l'étroit vallon de Dedjermen que l'on voit échancrer au sud-ouest le rempart des montagnes ne fournit au commerce que de faibles ressources ; la roule qui s'élève au sud sur les plateaux traverse des régions difficiles, souvent obstruées par les neiges, exposées au vent froid ; néanmoins ce chemin, le plus court et le plus facile qui relie à la mer les hautes terres de l'Azerbeïdjan

1. Millingen, Wild Life among the Koords.

[357] par le col de Bayezid et la plaine d'Erzeroum, est une voie historique par excellence, la diagonale maîtresse de l'Asie Antérieure entre l'Inde et le Pont-Euxin. De nos jours, le pénible sentier qui reliait Trébizonde à Erzeroum a été remplacé par une route carrossable de 540 kilomètres, dont les pentes ne sont nulle part supérieures à 10 centimètres par mètre et que gravissent les convois d'artillerie ; mais une voie détournée, celle des chemins de fer, qui commencent aux ports de Batoum et de Poti

[carte]

pour se diriger vers Bakou, et se continuer tôt ou tard vers la Perse par le littoral de la Caspienne, menaçait déjà d'enlever à Trébizonde la plus grosse part de son commerce. Presque tous les sucres expédiés de France, les thés et les tissus envoyés par l'Angleterre, avaient abandonné la voie d'Erzeroum pour prendre le chemin de la Transcaucasie ; les exportations persanes avaient aussi notablement diminué, surtout à cause du manque absolu de sécurité et du mauvais état des chemins qui traversent le pays kourde (1). Toutefois l'interdiction du transit transcaucasien prononcée

1. Importations : 43 323 455 dont 16 744 110 pour la Perse
  Exportations : 24 932 950 dont 3 793 390 pour la Perse
  Ensemble : 68 262 305 dont 20 337 500 pour le transit de Perse
  (Querry, Bulletin consulaire français, 1882)

[358] par le gouvernement du tsar doit avoir pour conséquence de rendre son ancienne activité au chemin d'Erzeroum. Tel convoi entre Trébizonde et la Perse comprend quinze cents bêtes de somme.

Le trapèze de murailles qui a valu son nom à la cité existe encore. Du moins le plan des premiers remparts, reconstruits plusieurs fois, se retrouve dans la vieille enceinte aux tours tapissées de lierre ; au sommet du promontoire, entre deux précipices, se dresse une forteresse rattachée par une arête de quelques mètres de largeur à la montagne voisine de Boz tepe, le « mont Gris », composé de trachyte et de cendres volcaniques. Le palais des Comnène, dont le mur occidental est en même temps celui de la citadelle, domine à pic la gorge profonde et verdoyante que longe la courbe serpentine du rempart ; un château ruiné termine les fortifications du côté de la mer et ses pierres sculptées forment écueil : c'est à peu près tout ce qui reste de l’antique Trapèzes. La ville turque, bâtie en amphithéâtre sur le flanc de la colline, élève ses maisons peintes, ses minarets et ses bouquets d'arbres au-dessus de la berge, couverte de caïques, et des entrepôts du quai, aux colonnades tendues de filets. En dehors des murailles, au sommet d'un coteau qui commande la ville à l’orient, le quartier moderne du Ghiaour-Meïdan ou « Place des Infidèles » est habité par les Arméniens, les Grecs et les négociants d'Europe ; là s'arrêtent les caravanes de l'intérieur : parfois des centaines de chameaux sont réunis sur la grande place. Visitée presque journellement par des paquebots, la ville change peu à peu de physionomie et prend l'aspect des autres ports du littoral, où les gens à costume européen s'emparent graduellement des grandes rues, refoulant les pittoresques indigènes dans les rues latérales. Dans la population mêlée, la colonie persane est assez considérable et fournit à la ville presque tous ses ouvriers d'art ; les tailleurs sont Arméniens ; les Turcs, comme dans la plupart des autres villes du territoire qu'ils ont conquis, n'occupent, à part les places de fonctionnaires, que les moindres emplois : ils balayent la ville, portent les fardeaux et vont pêcher au large le khamsiy [hamsi] espèce d'anchois dont on fait dans tout le nord de l'Anatolie une grande consommation. Quelques grossières poteries et les fruits des jardins qui entourent la ville d'une ceinture verdoyante, tels sont les autres produits de Trébizonde. Au sud, sur une haute terrasse et dans une grotte énorme qui s'ouvre sur les flancs du Kolat-dagh, huit ou dix mille pèlerins « grecs » visitent chaque année au mois d'août la fameuse Panagia de Soumelas [monastère de Sumela] ou Miriam ana, la « mère Marie ». Même les femmes turques viennent en grand nombre implorer son intercession contre la fièvre ou la stérilité ; elle peut écarter tous les fléaux, mais c'est surtout

[359] contre les sauterelles que sa puissance éclate ; de la Paphlagonie à la Cappadoce, elle est connue sous le nom de la « Panagia des Sauterelles » (1). D'immenses domaines, sur les rives méridionales de la mer Noire, entre Trébizonde et Constantinople, appartiennent au monastère.

[Tirebolu]

A l’ouest de l’antique cité grecque, d'autres noms rappellent que l'influence hellénique fut jadis prépondérante sur le littoral du Pont. Tireboli ou Taraboulous est une des nombreuses Tripoli ou « Trois Cités » dont les murailles donnaient asile aux habitants d'une triple origine. Elle a sur Trébizonde l'avantage d'être située à la bouche d'une rivière assez abondante, le Kharchout, mais cette rivière s'engage en des cluses trop étroites pour qu'une route puisse en suivre le cours, et le chemin qui pénètre dans l'intérieur par Gumich-khaneh est encore plus montueux et plus difficile que celui de Trébizonde. Plus loin, sur la côte, se montre le petit port de Kiresoun [Giresun], autre colonie grecque, l'ancienne Kerasos, aux murs cyclopéens, d'où Lucullus apporta jadis à Rome les premiers plants de cerisiers : l'ancienne dénomination de l'arbre, keraz en arménien [kiraz en turc], prouve que la ville lui doit son nom (2). Lors du voyage de Tournefort, Kiresoun [Giresun] était entourée de forêts de cerisiers ; néanmoins ce sont principalement des noisettes que l'on exporte de la contrée. En 1881, les habitants en ont vendu 3500 tonnes, pour un million et demi de francs ; le tiers des achats est fait par des négociants russes, qui chargent les noisettes sur des bâtiments à voiles.

Entre Trébizonde et Erzeroum, le principal lieu d'étape est Baïbourt [Bayburt], située dans le bassin du Tchoroukh, sur sa haute branche orientale, au pied de la montée du Kop-dagh. Ce n'est qu'un amas de masures et de ruines, pareil à toutes les autres villes des montagnes de l'Arménie turque, à l'exception d'Erzeroum ; un important château fort de construction seldjoucide domine la bourgade, moins fier toutefois que l'une des forteresses voisines, le Ghenis-kaleh ou « Château-Génois », élevé jadis par les commerçants italiens sur la route de la Médie (3). Les mines d'argent des environs de Baïbourt ne sont pas plus exploitées que celles de Gumich-khaneh [Gümüşhane] ou « Maison d'Argent », située plus à l'ouest, dans le haut bassin du Kharchout, sur une colline abrupte qu'entoure un cirque de granit. Encore au milieu du siècle, ces gisements argentifères étaient les plus productifs de l'empire ottoman ; ils ont été en partie submergés (4).

1. Fallmerayer, Fragmente aus dem Orient.
2. Kiepert ; — Carl Ritter, Asien, vol. XVIII. 
3. M. Wagner, ouvrage cité.
4. Hommaire de Hell, Voyage en Turquie et en Perse.

[360] Gilmich-khaneh était l'école minière par excellence et les ingénieurs de Constantinople venaient y étudier leur profession. A une vingtaine de kilomètres au sud-est de Baibourt, des mines de cuivre, dont le puits principal descendait à plus de 400 mètres, occupaient environ 500 mineurs (1). Toute la vallée de Tchoroukh est parsemée de ruines : châteaux, églises et cités. L'ancienne Ispir n'est qu'un amas de décombres ; il n'y a point de villes dans la partie de la vallée laissée aux Turcs par les Russes, qui se sont emparés de la partie inférieure du bassin, où se trouve la populeuse agglomération d'Artvin. Toute cette contrée pourrait être transformée en un immense jardin, comme les campagnes de la vallée latérale du Tortoum [Tortum] ; le bourg de même nom alimente Erzeroum de fruits et de légumes\ C'est dans le voisinage que s'élèvent, sur un plateau entouré de montagnes, l'église et le monastère d'Evek Yank, le plus remarquable monument de l'art géorgien. En amont de son confluent avec le Tchoroukh, la vallée de Tortoum est barrée par un éboulis qui a fait refluer les eaux du torrent et formé un lac de 105 « coudées » de profondeur.

[Erzurum]

Erzeroum [Erzurum] a conservé une partie de son ancienne importance comme dernière citadelle de la Turquie contre les envahisseurs russes et comme point de convergence des caravanes dans les montagnes de l'Arménie : là se rencontrent les chemins de Trébizonde et de Batoum, ceux de Sivas et de Diarbekir, de Bagdad, de Téhéran et de Tiflis. Le principal commerce de transit, celui de la mer Noire à la Perse, a diminué depuis l'ouverture des chemins de fer de la Transcaucasie, et lors des deux invasions russes, en 1829 et en 1877, les ouvriers arméniens les plus habiles et les plus industrieux, notamment les travailleurs en métaux, ont abandonné la ville pour suivre les conquérants. Privée en grande partie de son commerce et de son travail, menacée en outre de nouvelles agressions et de changements politiques prochains, Erzeroum est une des villes de l'Asie turque qui ont le plus souffert et où les ruines occupent le plus d'espace. Le séjour en est redouté par les étrangers à cause des rigueurs de l'hiver, et tous ceux qui le peuvent s'empressent de la quitter pour une résidence plus agréable. Située à 1960 mètres d'altitude, dans une plaine sans ombrages et coupée de marais, elle a pendant plus d'une moitié de l'année ses rues obstruées de neige ; le vent l'amasse en tourbillons autour des demeures, et pour maintenir les communications de porte à porte, il faut se servir de la pelle pendant des semaines entières ; 

1. Hamilton, Researches in Asia Minor.
2. Deyrolle, Voyage dans le Lazistan el l’Arménie, Tour du Monde, 1er sem. 1876.

 [361] les malheureux qui vivent dans les huttes des faubourgs, en pierre ou en pisé, ferment la seule ouverture de leur tanière pour ne pas mourir de froid. La plupart des voyageurs, voyant Erzeroum en été, ne peuvent imaginer combien est triste son aspect pendant les froidures ; ils admirent le bel amphithéâtre des montagnes, les canes réguliers des volcans neigeux, les pentes fleuries des collines et les grasses prairies des fonds où viennent se refaire les animaux des caravanes. Le sol de la plaine, composé de cendres rejetées par le cratère du Sichtchik et mêlées aux alluvions fluviales et lacustres, est d'une extrême fertilité, qui compense les désavantages du climat d'hiver ; les récoltes sont en général très abondantes ; par ses riches cultures, le bassin d'Erzeroum devait être un poste avancé de la civilisation au milieu des populations nomades.

La colline isolée sur laquelle s'élève depuis des siècles la citadelle d'Erzeroum explique le choix de cet endroit comme centre stratégique. L'ancienne ville arménienne d'Arzen, où les caravanes venaient échanger leurs 

[362] denrées, était située plus à Test : le fort de Théodose ou Theodosiopolis, qui fut bâti au commencement du cinquième siècle au-dessus de la ville de Garin ou Karin, prit aussi le nom d'Arzen, mais ce fut l'Arzen-er-Roum, ou l’Arzen des « Romains », c'est-à-dire des Grecs de Byzance. Peu de cités furent plus fréquemment assiégées et conquises : place forte des Byzantins, des Persans Sassanides, des Arabes, des Mongols, des Turcs, des Russes, elle fut successivement prise et reprise par tous les peuples qui se rencontrèrent sur ce faîte de l'Asie Antérieure. Elle appartint à tous, si ce n'est à la nation sur le territoire desquels elle se trouve ; même avant la première invasion des Russes, les Arméniens d'Erzeroum avaient à subir les pires humiliations de la part des Osmanli ; maintenant, au contraire, ceux d'entre eux qui se réclament de la protection du consul de Russie bravent impunément les Turcs, mais sans pouvoir espérer autre destinée que celle d'un changement de maîtres. Suivant les alternatives de guerre, la population a singulièrement varié ; avant le siège de 1829, Erzeroum eut, dit-on, 130 000 habitants ; l'année suivante elle était réduite à 15 000 individus ; les chiens ont été souvent les seuls occupants de quartiers abandonnés. La cité n'a plus de monuments remarquables, si ce n'est sa pittoresque citadelle de basalte grisâtre et la mosquée des Deux-Minarets, revêtue de faïences émaillées dans le style persan. L'industrie locale ne comprend plus guère que la chaudronnerie et la préparation des cuirs ; le travail des armes, qui eut jadis si grande importance, n'occupe plus qu'un petit nombre d'ouvriers. Les mines ne sont plus exploitées, et pourtant ce pays est celui que les traditions représentent comme la patrie des premiers forgerons, ces Tibaréniens et ces Chalybes qui savaient déjà fabriquer des armes et des instruments de bronze et de fer alors que leurs voisins en étaient encore aux engins néolithiques (1).

A l'ouest d'Erzeroum, la route descend en suivant la rive du haut Euphrate Kara sou, dépasse bientôt les thermes d'Ilidja, les plus fréquentés de l'Arménie, puis traverse plusieurs bassins populeux, alternant avec d'étroits défilés ; mais elle ne rencontre de ville qu'à la distance d'environ 200 kilomètres, dans une plaine fertile que parcourent plusieurs ruisseaux, tributaires de l'Euphrate.