[Erzincan]

Erzendjan ou Erzingan [Erzincan] est une antique cité ; avant l'ère chrétienne, Erez était fameuse en Arménie comme sanctuaire de la déesse Anahid (Anaïtis), que les Hellènes confondirent avec Artémis, devenue ensuite la Diane romaine et enfin la Panagia des chrétiens ; l'ancien temple d'Anahid fut transformé en église de la Vierge.

1. Carl Ritter, Asien, voL X  ; — François Lenormant, Les Premières Civilisations.

[363] Erzendjan [Erzincan] était avant Erzeroum la ville principale de cette région de Haik, dont les Haïkanes ou Arméniens ont pris le nom, et dans les hautes vallées des alentours se trouvent quelques-unes des « montagnes saintes » les plus vénérées. Lorsque Marco Polo la visita, elle était une grande cité où se fabriquaient « les meilleurs bouquerans du monde », probablement des mousselines. Elle possédait aussi « les meilleurs bains de sources qui existent », bains qui aujourd'hui ne sont plus connus ou plus utilisés, mais il se peut que des commotions du sol les aient déplacés, cette région ayant beaucoup souffert des tremblements de terre ; en 1667, une secousse renversa la ville, engloutissant la moitié des habitants. Située à 1366 mètres d'altitude, Erzendjan jouit d'un climat notablement plus doux qu'Erzeroum et les cultures de ses riches campagnes sont déjà celles de la zone tempérée : vergers, vignes, melonnières entourent la cité.

En aval d'Erzendjan, les rochers se rapprochent du lit et Tune des cluses dans lesquelles s'engage l'Euphrate, sans que la route puisse l'y suivre, est formée par des parois presque verticales, hautes de trois à cinq cents mètres. Un des promontoires qui précèdent la cluse porte au sommet et sur ses pentes la vieille cité de Kemakh, qu'entoure une forte muraille continuant les escarpements de la roche : c'est dans cette ville, jadis imprenable par l'escalade, que les rois arméniens du commencement de l'ère actuelle avaient leurs plus beaux temples, leurs trésors, leur prison d'État, leurs tombeaux. Au pied de la colline, des forêts de mûriers, qui longent le fleuve, attirent au printemps des myriades de cailles, dont la venue soudaine passe pour un miracle. Le contraste des jardins verdoyants et de la roche nue donne un aspect saisissant à Kemakh ; mais bien plus remarquable encore est Eghin ou Akin, située sur la rive droite de l'Euphrate Kara sou, en aval de la vallée profonde par laquelle débouche le Tchalta-tchaï : en cet endroit le fleuve, cessant de couler à l'ouest et au sud-ouest comme pour aller se jeter dans le golfe d'Alexandrette, commence à décrire vers le sud la série de courbes par laquelle il échappe aux montagnes de l'Arménie. Quand on arrive au-dessus d'Eghin, sur le bord du plateau qui la domine à l'occident, et qu'on regarde la ville au fond d'un abime de plus de 1000 mètres, elle paraît être entièrement dans la vallée, mais quand on est descendu sur le rivage du fleuve, que traverse un pont de bois, on la voit s'élever en amphithéâtre au milieu de rochers découpés en tours et en aiguilles ; des peupliers, des platanes entourent la base des collines ; des noyers au vaste branchage, des jardins, remplis de mûriers dont le fruit fournit aux habitants une part notable de leur nourriture, recouvrent les talus de débris appuyés sur les blanches parois de la falaise,

[364] Eghin, que de Moltke dit être « ce qu'il a vu en Asie de pins grandiose et de plus beau », est un lieu de retraite pour un grand nombre d'Arméniens qui ont fait fortune à Constantinople on dans les Tilles de la plaine : banquiers, négociants, portefaix Tiennent y jouir de leur fortune bien ou mal acquise ou prendre une retraite chèrement achetée. Dans la l’allée tributaire du Tchalta-tchaï, la ville importante est Divrig ou Divrighi [Divriği], que l’on croit bâtie sur remplacement de la Nicopolis ou « Cité de la Victoire », qui rappelait le triomphe de Pompée sur Mithridate (1). Le goitre est une infirmité très commune dans cette région des montagnes, surtout à Eghin.

A l’orient d'Erzeroum, la route de Perse franchit un col facile (2090 mètres), élevé seulement de 125 mètres au-dessus de la ville, le Deveh boinou, — « col du Chameau », — jadis fortifié pour défendre la Tille contre les Russes ; le seuil sépare le bassin de l'Euphrate et celui de l’Araxe. De ce côté aussi une forteresse, maintenant impuissante contre les Russes, défendait le passage. Hassan-kaleh ou le « château de Hassan » n'est plus qu'un petit groupe de masures, au pied d’une colline où se voient les débris d'un fort, que la tradition unanime, mais erronée, attribue aux Génois (2) : les marchands italiens auraient bordé de châteaux la route des caravanes entre Trébizonde et Tabriz. Près de Hassan-kaleh jaillissent des sources thermales, qui sont parmi les plus fréquentées de l'Arménie, si riche en fontaines minérales d'une haute température.

En aval de Hassan-kaleh, près de la frontière transcaucasienne, la route se bifurque : un chemin, se dirigeant au nord-est, suit l'Araxe jusqu'au bourg de Khorassan, puis gravit les plateaux pour gagner la place forte do Kars, tandis que le chemin de Perse, restant sur le territoire turc, franchit le fleuve sur le « Pont du Berger » que la légende attribue à Darius, fils d'Hystaspes, et par de nombreux circuits s'élève sur le seuil de Deli-baba ou du « Père Fou », d'où l'on redescend dans la Tallée du haut Mourad-tchaï, l'Euphrate oriental. Là point de villes. Topra-kaleh, jadis centre de population arménienne, a été presque entièrement abandonnée après la première invasion des Russes et n'offre guère que des ruines. Outch-kilissa [üç Kilise] ou les « Trois Eglises », située plus haut dans une cluse du Mourad-tchai, n'est qu'un lieu de pèlerinage où les Arméniens Tiennent de toutes parts, même du fond de la Perse et des bords du Don, visiter les reliques de Sourgh-Oannes ou saint Jean-Baptiste, transmises de martyr en martyr, dit la légende, à Grégoire l'Illuminateur (2). 

1. Von Moltke, Briefts über Zustände und Begebenheiten in der Türkei.
2. Brant, Journal of the Geographical Society, 1836 ; — Carl Ritter, Asien, vol. X.
3. Moritz Wagner. Reise nach Persien und dem Lande der Kurden ; — Cari Ritter, Asien, vol. VIII.

[365] Plus haut encore, Diyadin, bâtie au pied d'une ancienne forteresse, à l'endroit où viennent se réunir les premières sources du Mourad, issues de l'Ala-dagh, a perdu son rang de vile et n'est plus qu'un bourg ruiné, où s'arrêtent les caravanes, à l'entrée ou à la sortie du territoire persan. Près de là s'élevait la grande ville de Zahrawan, que détruisirent les Persans au milieu du quatrième siècle et qui aurait été peuplée à cette époque d'environ 80000 habitants, dont 50000 Juifs, Bayazid, qui s'élève au sud de la route et du col de partage entre le bassin de l'Euphrate et celui du lac d'Ourmiah, remplace une autre cité arménienne disparue, Pakovan, fondée au premier siècle de l'ère vulgaire. La ville actuelle, qui doit son nom au sultan Bayazid Ier, son fondateur, est un des groupes de décombres les plus pittoresques de l'Asie Antérieure.

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L'amphithéâtre des constructions recouvre des pentes très inclinées, que surmontent la double terrasse d'un palais à demi ruiné et l'élégant minaret d'une mosquée. Une citadelle enracinant ses murs sur d étroites corniches domine le palais. Plus haut, un rocher de marbre rouge veiné de blanc dresse ses parois aux mille créneaux, et par delà se hausse une cime neigeuse. Le palais de fiayazid, œuvre d'un architecte persan, était naguère le plus beau de tout l'empire turc (1) : portiques, colonnades et murailles sont en entier du riche marbre rouge de la montagne voisine. Les sculptures, formées d'arabesques et de feuillages entrelacés, sont d'un goûti merveilleux ; mais, plus sobre de goût que la plupart des artistes persans,

1. Brant, Journal of the Geographical Society, 1836.

[366] celui qui décora les monuments et le palais de Bayazid ne s’est pas laissé entraîner à recouvrir d'ornements toutes les parois. La mosquée est dégradée en caserne ; les édifices voisins secoués par les tremblements de terre se sont lézardés, une partie de la ville s'est écroulée, mais le gracieux minaret a gardé son équilibre (1). On envoyait jadis les fiévreux d'Erivan se guérir à l'air salubre de Bayazid (2).

Au sud et au sud-ouest du bassin, jadis lacustre, dans lequel s'unissent le Mourad-tchaï et le Charian-tchaï, venu des plateaux de Pasin, entre Hassan-kaleh et Topra-kaleh, le cours du haut Euphrate oriental n'a pas encore été exploré dans son entier, quoique de nombreux voyageurs l'aient traversé : nulle grande route de caravanes ne se dirige dans le sens de cette haute vallée fluviale, et les tribus kourdes, plus sauvages, y sont aussi plus redoutées qu'ailleurs ; de grands vides se montrent encore sur les cartes détaillées de la région. D'ailleurs, bourgs et villages sont rares dans cette contrée montueuse, où la population a beaucoup diminué depuis que tant d'Arméniens se sont volontairement exilés de leur patrie. Melezgherd ou Manazgherd [Malazgirt], qui se trouve au bord d'une « rivière Saline » (Touzla sou), tributaire méridional de l'Euphrate, fournit de sel une grande partie de l'Armenistan. Mouch [Muş], la capitale du pachalik qu'arrose le Mourad, n'est pas située sur le fleuve, mais dans une vaste plaine latérale, à l'issue d'une gorge de rochers rouges, que dominent des montagnes nues, blanches de neige pendant six mois. A une altitude moindre de 500 mètres que celle d'Erzeroum, Mouch jouit d'un climat moins rude, des arbres fruitiers croissent dans les jardins ; des vignes même gravissent les talus qui s'appuient aux rochers. La citadelle ruinée fut autrefois la résidence de ces Mamigoniens, que gouvernaient des princes venus du Djenasdan, c'est-à-dire de la Chine, dans les premiers siècles de l'ère vulgaire (3). Deux illustres Arméniens sont nés dans le district de Mouch : Mezrop, l'inventeur d'un alphabet haïkane, et l'historien Moïse de Khorène.

Après avoir reçu l'affluent de la plaine de Mouch, un Kara sou qui s épanche silencieusement d'un cratère « insondable » ouvert au milieu de la plaine, le Mourad s'engage dans un défilé où il tombe en cascade : le fracas de l'eau brisée retentissant sur les rocs a fait donner au village le plus rapproché de la chute le nom de Gourgour ou Kourkour. Le fleuve, quoique déjà fort abondant, n'est point navigable : en se heurtant contre les rochers, il tournoie en de longs remous, puis descend en rapides à travers les écueils ;

1. Chantre ; Barry, Mission scientifique dans la haute Mésopotamie, le Kowrdistan et le Caucase.
2. M. Wagner, ouvrage cité.
3. Saint-Martin, Mémoire sur l’Arménie,

des montagnes transversales à son cours ne lui laissent en certains endroits qu'une fissure entre des parois verticales ou des escarpements abrupts, élevés de plusieurs centaines de mètres.

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Près du village d'AkrakIi, le Mourad n’a plus qu'une largeur de « vingt pas » (1). Il ne commence à prendre un caractère de fleuve à lit régulier qu'en aval de Palou, mais les tentatives de navigation faites de cette ville jusqu'au confluent des

1. Hahlbach, KaHe von einem Theile des Euphrats bei Palu.
2. Carl Ritter, Asien, voI. X. n.  47

[gravures]

 [369] deux Euphrate par Moltke et Mühlbach n’ont pas réussi ; le courant du fleuve, qui se trouve encore à 868 mètres d'altitude devant Palou, est trop incliné pour qu'une barque puisse s'y aventurer sans danger ; les pêcheurs ne se servent que de kellek, minces planches de lattes réunies par des cordes et soutenues par des outres en peau de mouton : six de ces flotteurs portent quatre hommes au-dessus des remous et des rapides. Le dernier pont du fleuve en amont de Hilleh est celui de Palou ; au-dessus, sur la terrasse méridionale, se montrent les maisons, dominées par un pittoresque château, que la légende dit avoir été bâti par les génies, et près duquel se voient sur un rocher des inscriptions cunéiformes. La ville est environnée de vignobles, qui donnent le meilleur vin de l'Arménie ; au sud-est, se trouvent les forges importantes de Sivan-maden, établies au milieu d'un pays si riche en fer, qu'il n'est pas même nécessaire d'y creuser des mines : collines et vallées sont parsemées de blocs d'un minerai noir, qui suffiraient pendant des siècles au travail de l'usine (1). Près de Sivan-maden, le seuil de partage entre Tigre et Mourad est à un kilomètre à peine de ce dernier fleuve, profondément encaissé dans sa cluse de rochers. Le principal affluent du nord est le Mezour sou, que domine, près de la jonction, le massif igné de Takhtik. Le misérable hameau de Mazgherd, où Taylor reconnaît le nom iranien de Hormuz-gherd ou « Cité d'Ormuzd », groupe ses cabanes dans un bassin de cendres, au pied d'une plateforme de basalte où s'élevait jadis un autel du Feu, visible à une distance énorme. Les débris des constructions sacrées sont baisés avec dévotion par les Kizil-bach et les Arméniens des alentours (2).

En aval du confluent des deux Euphrate, Mourad et Kara sou, le fleuve garde encore pour les indigènes le nom de Mourad, qui lui vient, dit-on, des nombreux châteaux forts que fit élever le sultan Mourad Ier sur les collines de ses bords ; l'appellation de Frat, qui est celle du Kara sou, n'est donnée communément aux eaux réunies qu'à leur entrée dans la plaine. Nulle grande ville ne s'élève à la jonction : Kyeban-maden, qui se trouve à une faible distance en aval, sur la rive gauche, ne doit évidemment son origine qu'aux mines de plomb argentifère, récemment abandonnées, qui se trouvent dans les montagnes des alentours, car elle est bâtie ati milieu des rochers, dans un cirque sans arbres, même sans broussailles, n'offrant aucun avantage naturel. Les falaises qui resserrent le fleuve de distance en distance empêchent aussi la construction des chemins, 

1. Von Moltke, Briefe ûber Zustände und Begebenheiten in der Türkei
2. Taylor, Journal of the Geographical Society, 1868.

[371] et c'est plus haut, sur les plateaux et dans les vallées latérales, que passent les caravanes et que s'élèvent les agglomérations urbaines, avec mosquées et forteresses. Dans l'espace triangulaire limité par les deux Euphrate, la ville principale est l'antique Hierapolis, Tchemech-gadzak ou « Patrie de Tzimiscès », qu'entourent de trois côtés des roches gréyeuses percées de grottes, qui servaient autrefois d'habitations. Sur les plateaux de l'ouest, la grande ville d'Arabkir, ou « Conquête Arabe », qui, dans la langue des compatriotes de Mahomet, est celui de toute la péninsule d'Anatolie (1), occupe, à 3 kilomètres au sud d'une « ancienne cité » ou Eski chehr [Eskişehir], le fond d'une dépression environnée d'escarpements d'un basalte noir ; mais l'industrie des habitants a changé le gouffre sombre en jardin ; les murs formidables de l'enceinte de laves n'apparaissent qu'à travers la verdure des grands arbres. Non moins actifs que les jardiniers d'Arabkir, ses tisseurs importent même du fil d'Angleterre pour leurs métiers de cotonnades. La région péninsulaire limitée au nord par le Mourad, à l'ouest et au sud par le grand coude que forme l'Euphrate à sa sortie des montagnes tauriques, est commandée par la ville forte de Kharpout (Karberd), dont la colline escarpée se dresse au-dessus d'une plaine fertile et cultivée avec soin, qui produit tous les fruits de la zone tempérée. Au milieu de cette riche campagne est la ville de Mezereh, appelée aussi « Nouvelle Kharpout ». Le ce collège d'Arménie », fondé à Kharpout par des missionnaires américains, est le principal établissement d'instruction publique dans les contrées de l'Arménie et du Kourdistan. Des bandes d'émigrants descendent chaque année des hautes terres d'Arabkir et de Kharpout pour chercher fortune à Constantinople, Diarbekir, Damas, Alep et les villes de la côte ; presque dans chaque maison d'Alep on trouve des serviteurs venus d'Arabkir.

[Van]

Dans la partie sud-orientale des plateaux de l'Arménie, la plus grande cité a donné son nom au lac de Van. Elle est située à 3 kilomètres environ de la rive, dans une plaine unie, entourée au nord, à l'est et au sud d'escarpements calcaires sans végétation. Une roche isolée, aride comme une scorie, coupée de failles dans toute sa hauteur, percée de trous et de cavernes, élève au-dessus des maisons à terrasses ses parois blanches et rouges qui brillent au soleil d'une lumière aveuglante. La cité proprement dite est limitée sur les trois côtés de la plaine par de larges fossés et par une double enceinte de murs crénelés, flanqués de tours. Mais la ville extérieure, celle des Baghlar ou « Jardins », est beaucoup plus considérable et s'étend à plusieurs kilomètres : c'est la région fertile qui a donné naissance au proverbe : 

1. Taylor, Journal of the Geographical Society, 1868 ; — L. Metchnikov, Notes manuscrites.

[372] « Van dans ce monde et le paradis dans l'autre! » Des ruisseaux parcourent ta plaine et y entretiennent une riche végétation d'arbres à fruits, de trembles et autres espèces à branchage étalé. En été, presque toute la population quitte la ville fermée pour se rendre dans le quartier des Jardins, dont les merveilles restent inconnues du voyageur qui passe ; les maisons et les mura élevés qui bordent les chemins et leurs rangées de saules, arrêtent la vue des massifs de verdure et de fleurs. Le vin que donnent les raisins de Van est léger et très agréable au goût.

[CARTE]

Les femmes du pays tissent une espèce de moire en poil de chèvre, imperméable à l'eau et très justement appréciée, même à Constantinople (1).

1. Millingen, ouvrage cité.

La ville murée est parfois désignée sous le nom de Ghemiran ou Semirara, comme tant d'autres lieux du Kourdistan et de la Perse, villages, vallées ou montagnes ; l'histoire nous apprend en effet qu'avant de s'appeler Van, d'après un roi arménien, qui fut son deuxième fondateur, la ville était désignée spécialement comme la « Cité de Sémiramis » ou Semiramgherd. L'ancien historien Moïse de Khorène, qui vit les magnifiques palais dont la fondation était attribuée à la souveraine fameuse, raconte qu'elle avait

[375] fait venir d'Assyrie 60 architectes et 42 000 ouvriers, et que cette armée de maçons et d'artistes travailla pendant cinq années à la construction de palais et de jardins qui devinrent l'une des « merveilles du monde ». C'est là que Sémiramis établit sa résidence d'été pour jouir de l'air pur des montagnes, H ne reste plus trace des édifices assyriens, mais le rocher de Van n'en offre pas moins une mine inépuisable de recherches. La puissante masse de calcaire nummulitique, longue de 600 mètres et s'élevant à près de cent mètres au point culminant, se divise en trois massifs principaux, ayant chacun galeries, escaliers, cryptes, inscriptions.

[CARTE]

A toutes les hauteurs, des lignes de caractères cunéiformes se voient sur les parois. Le premier savant qui les copia, Schutz, assassiné peu de temps après en pays kourde, avait dû s'installer sur un minaret pour étudier les lettres au télescope ; c'est au moyen de cordages et d'échelles suspendues au-dessus du vide que H. Deyrolle put les atteindre et en prendre les estampages. Une des inscriptions, trilingue comme celle de BIsoutoun, raconte presque dans les mêmes termes les hauts faits de Xerxès, fils de Darius ; 

[376] mais des écritures beaucoup plus anciennes échappèrent longtemps aux tentatives d'explication. Grâce aux patients efforts de M. Guyard et du professeur Sayce, on en possède maintenant toute une série de lectures ; ces textes en arméniaque ou vieil arménien ne sont plus un mystère et peu à peu se dévoileront les événements racontés par les archives de marbre. Dans les environs de Van, d'autres rochers portent aussi des inscriptions, dont plusieurs attendent leurs interprètes. Dans une des salles intérieures du rocher de Van suinte une fontaine de bitume (1). Au sud-est de Van, une autre forteresse assyrienne, Topra-kaleh, fière construction de blocs basaltiques posée sur un rocher calcaire, a été récemment explorée par MM. Chantre et Barry.

Du haut des fortifications, qui forment trois principaux groupes de murailles et de tours, on contemple le vaste amphithéâtre des montagnes et la nappe bleue du lac, dans laquelle se reflète le cône blanc du Seïban-dagh. Au delà, la bourgade d'Akhlat occupe le rivage d'une baie, à l'endroit où la route de Mouch et de l'Euphrate s’élève vers le seuil occupé par les eaux du Nazik. Ce n'est plus que le faible reste d'une cité jadis populeuse, dont les ruines sont éparses au milieu des jardins et qu'entourent des nécropoles creusées dans les roches gréyeuses des alentours. A l'orient de Van, le bourg d'Ertchek, autour duquel des corbeaux vénérés volent par myriades (2), domine la rive méridionale du lac d'Ertchek ou Ertech, et par delà se profile la rangée de montagnes qui sert de frontière entre les deux empires et que traverse le « col du Coupe-Gorge », bien connu des Kourdes pillards ; sur le versant iranien se trouve le poste militaire de Retour, appartenant jadis à la Turquie et réuni à la Perse par le traité de Berlin, avec un territoire d'un millier de kilomètres carrés. La dernière vaille turque, qui commence sur le revers méridional des montagnes de Bayazid, est l'admirable plaine d'Abaga, dont les campagnes verdoyantes contrastent avec les escarpements des monts neigeux.

[Aktamar, Yedi Kilise]

Au sud-ouest de Van se montre l'île montueuse d'Aktamar, jadis péninsule, que la crue graduelle a séparée de la terre ferme et qui en est éloignée maintenant de 4 kilomètres. Là résidèrent longtemps, des rois arméniens, auxquels est due l'église du dixième siècle, qui s'élève au milieu de l'ile : c'est la plus belle, la plus riche de l'Arménie turque ; ses patriarches prétendirent rivaliser en dignité avec ceux d'Etchmiadzin. 

1. Loftus, Turko-persian frontier.
2. Ernest Chantre, Mission scientifique dans l’Asie occidentale.

Au sud de Van, dans une vallée tributaire du lac, est un autre monastère fameux

[377] celui de Yeddi-kilissa ou des « Sept Églises » ; les jeunes Arméniens de riche famille y sont élevés dans un collège rival de l’école normale de Van» et comme elle établi sur le modèle des institutions scientifiques de l’Occident (1) ; dans ces régions écartées l'instruction est plus répandue qu'on ne pourrait s'y attendre ; souvent le voyageur européen est salué en français par les paysans haïkanes (2). Les Arméniens de la contrée sont grands voyageurs : des milliers ont visité Bagdad, Alep» Constantinople, Vienne, Paris. Les villages de la côte méridionale du lac envoient chaque année des centaines de portefaix sur les quais de Stamboul et des cités de la mer Noire ; les tailleurs de pierre» très habiles dans leur métier» descendent aussi par groupes du haut de leur plateau. Il est naturel que les montagnards soient attirés vers les riches plaines qui s’étendent au pied de leurs montagnes et vers lesquelles les conduit le cours des ruisseaux, s'élançant vers le Tigre, l'Euphrate et le Pont-Euxin'. En 1837, on évaluait à plus de trente mille le nombre des émigrés du district de Van, ouvriers ou commerçants, et le mouvement annuel de retour s'élevait en moyenne à 3000 personnes (2).

1. Deyrolle, Tour du Monde, 1876.
2. Fanshawe Tozer, Turkish Armenia and Eastern Asia Minor.
3. Carl Ritter, Asien, vol. X,

Villes principales du Pont et de l’Arménie turque avec leur population approximative :

VILAYET DE TREBIZONDE

Trébizonde, d’après Tozer 32 000 habitants

Kerasonde, d’après H. de Hell  4 000

Tireboli  3 000

Gumich-khaneh  3 000

Platana  2 500

Rizeh  2 500

VILAYET DE VAN

Van, d’après Tozer   30 000

Mouch, d’après Tozer   15 000

VILAYET D’ERZEROUN

Erzeroum, d’après Tozer   20 000

Erzendjan, d'après Brandt  15 000

Baibourt, d'après Tozer  10 000

Bayazid   2 000 

VILAYET DE KHARPOOT

Arabkir, d'après Taylor  35 000 

Kharpout, d'après Tozer  25 000

Divrighi   10 000

Eghin, d'après H. de Hell   8 500

Palou, d'après Tozer   7 500

Tchemech-gadzak, d'après Taylor   4 000

Arghana, d'après Brant. 3 500 

Kyeban-maden, d'après Brant .  2 500