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VOYAGE SUR LES RIVES DU BOSPHORE

 

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Pour accomplir l’excursion du Bosphore, l’une des plus admirables que l’on puisse faire dans le monde, il faut toute la journée, en ayant: soin de combiner l’heure de son départ de façon in prendre, pour aller, le bateau qui suit la côte d'Europe et, pour revenir, celui qui longe la côte d'Asie. Le bateau pointe d’abord sur le palais de Tchéragan et l’on voit au sommet de Pèra une vaste construction

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Bosphore (côte d'Europe). - Vue de Bebek

carrée, massue, avec un aigle sur les quatre faces, c'est l'ambassade d'Allemagne, puis, blanche et modeste, l'ambassade d'Italie Apres la station du Kabatach, le bateau côtoie la place et le palais de Dolma-Bagtché, dont le quai de marbre blanc a, de distance en distance, de longues marches qui descendent des [91] portes du palais à la rive pour se perdre dans la mer. Plus loin, voici Bechiktache, le tombeau du fameux corsaire Barberousse; Kourou-Tchesmé où, dit la légende, aurait abordé avec Jason, à. son retour de la Colchide, et y aurait planté un laurier fameux dans l'antiquité.

Il faut ensuite franchir la fameuse pointe d’Akindi-Bournou, le cap du Diable, appelé ainsi parce que le courant est d'une violence extrême. Quand on a passé Bebek, la ligne, jusqu’ici ininterrompue des villages et des kiosques,

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Bosphore (côte d'Europe). - Rouméli Hisar

[92] est coupée par un cimetière pittoresque, le plus vénéré des champs des morts musulmans, parce que c’est ici que furent ensevelis les premiers Ottomans qui passèrent d'Asie en Europe, à la suite de Mahomet II.

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Bosphore (côte d'Europe). - La baie de Thérapia.

A Rouméli-Hissar se trouvent les ruines imposantes du fameux château bâti par Mahomet un an avant la prise de Constantinople. On monte toujours, les sites se métamorphosent a chaque pas, les types des passagers variant à chaque station et, dans plusieurs endroits, des mâts de navires sombrés servent de perchoir aux mouettes.

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Bosphore (côte d'Europe). -Quai de Bouyouk-Déré.

On croise des pêcheurs qui retirent leurs filets, des paquebots qui sortent ou rentrent au port, une canonnière turque.

Thérapie est pendant la belle saison le séjour de prédilection du monde diplomatique.

La ville s’étend au pied d'une haute colline et se développe autour d'un petit golfe bordé de cafés pittoresques, d'hôtels élégants, de belles maisons qui s'avancent jusque sur l'eau. C'est là que se trouve la résidence d’été de l'ambassadeur de France, une grande baraque que 1'on s'empresserait de démolir si, au lieu d'être sur le Bosphore et de servir à l'ambassadeur, elle appartenait  à un particulier un peu artiste. L’emplacement, est  si joli ! L’entourage si pittoresque !

Encore quelques tours de roue et le bateau touche à, Bouyouk-Déré, le point extrême de l'excursion, car si l’on va jusqu’à la mer Noire,

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Châteaux sur le Bosphore

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Les deux phares à l'entrée de la mer Noire. [sic, il s’agit de cabanes de pêcheurs !]

que l'on aperçoit a quelques kilomètres, avec ses deux phares en bois, on ne pourra revenir le même jour d’Asie La première station, en quittant Bouyouk-Déré, est  Anatoli-Kavak.

Tous les villages paraissent merveilleusement groupés pour le charme des  yeux, lorsque tout est éclairé par un brillant soleil. Il faut que la nature - entière soit en fête, pour laisser toute leur poésie à. ces noms qui résonnent au loin : Hounkiar, Iskélessi  Beïcos, Kanlidjé et tant d'autres, mais qui, de près, ne désignent que des agglomérations de mesures.

Par ci par là, deux ou trois palais plus fastueux qu'élégants; mais toutes ces maisons de plaisance ne possèdent  ni la diversité, ni le luxe des nombreux chalets qui décorent nos plages normandes. Et quand on passe [96] devant les murs de marbre élevés par le vice-roi d'Êgypte, Méhémet-Ali, devant le kiosque du sultan aux Eaux-Douces d'Asie et devant l’éclatante blancheur du palais de Beylerbey où, dans tout l'éclat du triomphe et d’un luxe

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Sur le Bosphore. - Fontaine, aux Eaux-Douces d'Asie. - Kiosque du Sultan aux Eaux-Douces d’Asie.

[97] impérial que rendait sans exemple le faste oriental d'Abd-ul-Aziz, logea  l’impératrice Eugénie lors de l’inauguration du canal de Suez, le cœur se serre en songeant à la nudité des appartements et à la misère actuelle  de la Turquie. Sur les murs, quelques glaces ou de mauvaises tentures ; de-ci de-là, deux ou trois vases de Sèvres dont on n'a pu tirer parti parce qu'ils sont trop encombrants, des divans et des fauteuils dont le crin est indiscrets. Dans les salles de marbre, l'herbe pousse en liberté et une épaisse couche de crasse cache les dalles , où se posèrent les pieds mignons chaussés de mules brodées d’or.

Sur le Bosphore. (Côte d’Asie). - Beylerbey.

Eaux-Douces d'Europe. - Les Eaux-Douces d'Europe, - en langue turque, kiat khamé, - sont très fréquentées au printemps et pendant les mois de mai et de juin. Situées au fond de la Corne d’Or, on y parvient en remontant, sur un espace de trois ou quatre kilomètres, une paisible rivière, presque un ruisseau, le Barbyzès, qui serpente entre des prairies trop dénudées.

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Le palais, construit jadis par Mahmoud pour une sultane adorée, et qu'habita souvent Abd-ul-Aziz après y avoir ajouté de nombreuses cascades artificielles et de merveilleux jardins, est dans un état presque complet de dégradation.

Aux Eaux-Douces d'Europe.

La mosquée qui l’avoisine est en ruine, des soldats l’habitent. Cette excursion permet de voir les deux rives de la Corne d’Or, où se succèdent le grand ministère de la marine, l’arsenal, aujourd'hui presque désert; - Fanar, la ville des Grecs, que domine une grande construction peinte en rouge, l'École du patriarcat;- Has-Keïn, le quartier juif dont les maisons semblent grimper les unes sur

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Vue panoramique de la Corne d'Or prise du Vieux-Séraï

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Eyoub. - La rue des Tombeaux et la mosquée sainte.

les autres, comme ces curieux qui, dans les foules, se haussent pour mieux voir par-dessus la tête de leurs voisins ; - Defterdar-Iskélissí, où se fabriquent, tous les fez de l'armée ottomane, (les autres, ceux des civils, viennent en grande partie du centre de la France) ; enfin Eyoub, où se cache au milieu des arbres, au pied de la colline, la mosquée sainte, dont l'entrée est interdite aux infidèles. La défense est si rigoureuse, que les ambassadeurs eux-mêmes n’y sont pas admis.

C'est à cette mosquée que l'on conserve le sabre du Prophète, que tout nouveau sultan doit ceindre lors de son avènement. Cette cérémonie remplace, chez les Turcs, le couronnement pratiqué dans les pays chrétiens.

[101] A Scutari. – L’excursion de Scutari et du mont Boulgourlou prend également une journée. Il faut choisir le jour où, dans leur téké, les derviches hurleurs font leur cérémonie: l'une des choses les plus curieuses pour le voyageur, car en peu de temps ces hommes semblent pris d’un accès de folie. C’est un vertige qui finit même par s’emparer des spectateurs , et les hurlements deviennent si rauques que l'on croirait entendre le cri d’un chien enragé.

Pour voir les derviches tourneurs, plus poétiques,  valseurs merveilleux, qui, habillés de leurs grandes robes, tournent presque sans mouvoir leur corps, tant [102]

Le chef des derviches hurleurs.

leur mouvement est gracieux et léger, il faut aller au monastère d’Eyoub, dans la campagne. Deux heures de voiture, par des rues et des chemins où chaque tour de roue est capable de vous rompre les os. Ce monastère est situé au bord de la Corne d'Or, au milieu d'un site attristé. Dans Peau, des travailleurs puisent la bourbe avec laquelle on confectionne les briques. Tout aux alentours ce sont des cimetières. Deux ou trois kilomètres avant d’y arriver, on suit des rues bordées de tombes.

Les derviches tourneurs.

On peut y aller soit en bateau à vapeur, soit en caïque. Avec ce dernier moyen de transport, on peut approcher a volonté de la tour de Léandre, située à l’entrée de la mer de Marmara. (Pest a tort, d'ailleurs, que la tour porte ce nom, car, pour aller rejoindre Hero, Léandre ne traversait pas le [103] Bosphore, mais l’Hellespont. Les Turcs ont également sur cette petite tour une légende qui ne manque pas de poésie.

Scutari, jadis Chrysopolis, quelle évocation! C'est la vieille histoire grecque qu'on revit en débarquant sur le môle en bois où le caïque aborde.

C’est peut-être là, à cette même place, que Xénophon s'arrêta avec les Dix Mille avant de repasser en Europe; c’est lit qu'Alcibiade avait fait établir un péage pour les navires, et que, plus tard, les Byzantins élevèrent trois statues colossales, en mémoire du secours qu'ils avaient reçu d'Athènes contre Philippe de Macédoine. Les plaines ondulées des environs ont vu les dernières victoires de Constantin le Grand sur Licinius.

Aujourd'hui, ce n’est plus qu'une ville turque, où les [104] premières maisons semblent habitables parce qu’elles se baignent dans le Bosphore, mais dont les rues sont tortueuses, malpropres, bordées de masures peintes d'une couleur rouge sale qui leur donne un aspect maussade et monotone. Des musulmans, au nombre de quinze mille environ, l’habitent.

La pointe du Sérail

On prend un cheval ou une araba au choix, en ayant soin de faire son prix, et l'on monte facilement au Boulgourlou, d'où le panorama est admirable.

Le Bosphore ressemble a un large ruban bleu que continue la moire verte de Marmara, au milieu de laquelle les quatre îles des Princes semblent de gigantesques pains de sucre. Au pied du mont Olympe, dont la neige scintille sous le ciel, on distingue très facilement BROUSSE; près de Boulgourlou, passe le chemin de la Mecque où l'on parviendrait en treize jours.

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Un des caps aux îles des Princes

 

A l'horizon, le village de Tsataltsa et une grande montagne blanche. On aperçoit même le chemin de fer de Roumélie sur une grande longueur depuis son départ de la pointe du Séraï. C’est plus de vingt-cinq lieues de terre européenne et asiatique - car on est en Asie - que le regard embrasse.

Non loin de cet endroit, le plus favorable pour contempler un spectacle si grandiose, se trouve le tombeau de Boulgourlou, le saint qui donna son nom à. la montagne. Il date de quatre cent vingt ans et mesure quatre mètres de long. D'après la légende, Boulgourlou avait un frère, Véritable géant; leur père avait la taille double de la sienne.

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Cimetière israélite.

Au retour, on passe près d’un cimetière israélite, tout différent de l’immense champ des morts musulman qu'il faut aussi parcourir. Ce cimetière israélite est un champ à flanc de coteau, parsemé de grosses pierres plates et de formes quelconques. Pas une croix, pas un signe religieux, pas une inscription. C’est l’égalité dans la mort. 

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