Lettre LXI. 

MONSIEUR DE Choiseul & le Ministre Impérial m'ont sérieusement assurée qu'ils ne me laisseroient pas partir sans être accompagnée d'un Tchouadar du Visir ; c'est-à-dire, d'une espèce de premier serviteur, ou créature du Visir. Ils en demandèrent un pour moi, mais comme on ne les emploie jamais à accompagner des Voyageurs, & qu'on les envoie seulement avec des officiers d'Artillerie François, lorsqu'il s'agit d'élever un fort, ou de dresser une batterie, la sublime Porte fut extrêmement surprise de leur requête. On passa cinq jours à feuilleter tous les registres, pour voir si jamais un Tchouadar avoit escorté un Voyageur. — On n'en trouva pas d'exemple, & on répondit à mes deux amis, que les annales de l'Empire ne faisoient mention de rien de pareil. Ils insistèrent cependant pour que l'on m'en accordât un. 

Le Visir fut si surpris de cette demande, qu'après en avoir nommé un, il l'envoya à Terrapia, pour juger si j'étois digne de tout l'embarras qu'on venoit de lui occasionner à cause de moi. — Vous croyez peut-être qu'il le chargeait de s'informer de ma naissance, ou de quelqu’autre particularité : point du tout. Il ne l'envoyoit que pour voir si j'etois jolie. 

Hier, avant le dîner, M. de Choiseul me pria de descendre dans la salle de compagnie ; j'y vis, en entrant, un Turc jaunâtre, assis sur un sopha. M. de Choiseul me dit que c’étoit le Tchouadar nommé pour m'accompagner. Je le saluai, & après qu'il m'eût regardée tout à son aise, il prit congé de nous. 

M. d'Herbert m'a dit depuis, en riant, qu'il avoir rendu de moi un compte si favorable, que le Visir avoit dit publiquement qu'il ne pouvoit jamais allez faire pour moi. J'ai loué deux bateaux grecs, avec des matelots grecs, pour ramer, lorsque le vent fera contraire. Je dois descendre dans une Ville Turque, nommée Varna, sur la côte de la mer Noire, appellée Romélie. Là, je prendrai des chevaux pour traverser la Bulgarie jusqu'à la Ville de Silistrie, où le Prince de Valachie, donc le territoire confine à cette Ville, me fera trouver tout ce qui me sera nécessaire. On dit que Varna est le lieu où Ovide fut exilé ; cela peut être, mais il passa la plus grande partie de son exil en Moldavie. Un Lac, sur les bords duquel il se promenoit souvent, est devenu fameux. On se souvient encore, par tradition, dans cette partie de la Moldavie, de la douceur de ses mœurs, & des charmes de sa voix.

J'ai acheté une voiture Allemande, & le Tapissier de l'Ambassadeur y a placé avec beaucoup d'adresse un petit lit. — M. de Choiseul & ses amis, s'occupent de tout ce qui peut contribuer à la sureté & à l'agrément de mon Voyage. J'ai une belle carte coloriée de la Ville de Constantinople & du canal, exécutée de main de maître, par M. Khauffer, son Intendant & son Ingénieur. — M. de Choiseul m'a donné pareillement une bouteille d'essence de roses ; & M. de Brintanneau m'a fait présent d'un bel éventail turc peint de fait pour moi à Constantinople. J'espère vous donner bientôt de bonnes nouvelles, car vous pouvez compter que j'écrirai de tous les endroits d'où je pourrai vous envoyer une lettre. — J'ai avec moi un Interprète, & je dois avoir une garde de Janissaires sur la route, par-tout où on le jugera nécessaire. 

Adieu, pour la dernière fois, de ce lieu magnifique, dont la situation incomparable me sera désormais regarder tous les paysages comme peu intéressans, adieu, jusqu'à la première occasion qui se présentera de vous réitérer l'estime sincère, & l'affection que j'ai pour vous. 

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