CHAPITRE XII
Nuit blanche. - Le quartier de Top-Hané. - Ordures et pourriture. – J’entre à l’église grecque. - Mon drogman Grégoire. - Les serafs - Pas du confiance.- Au sommet du la tour. - Inoubliable vision.- Le pont du Stanboul - La mosquée de Yani-Valide-Djami. - Il est avec Allah des accommodements. - Pas de femmes.- La prière. - Dans le tramway. - Sur la place d’At-Meidan - Le passé et le présent. - Lamentations sur les ruines. - Sainte-Sophie. - Un cours de Coran. - L’apparition de la croix. - Souvenirs, anecdotes et légendes. - Fenêtre froide et colonne humide. - Sept cent prêtres. - Les pigeons de Bazazid.

Impossible de former l’œil pendant toute la nuit. A chaque instant, le silence est troublé par le bruit agaçant du veilleur de nuit qui passe dans une des rues voisine, en frappant les dalles de son lourd bâton ferré, et par les aboiements des chiens. Ces intermittences de silence et de vacarme sont toujours plus [206] désagréables qu’un bruit continuel. Il faut s'y habituer, si l'on peut dormir paisiblement.

En attendant un drogman que M. Flament a fait prévenir, je vais faire une promenade dans le voisinage de la grande rue de Péra, du côté des hauteurs dominant Top-Hané. Chaque année, le quartier européen, bâti en pierre, ayant plus d'air et de propreté, conquiert un peu de terrain, mais, de ce côté, la colonie turque est encore nombreuse. Elle ne cède que lentement, pas à pas, avec une opposition difficile à vaincre, surtout à cause de sa force d’inertie.
Quitter le boulevard de la Madeleine, monter dans le train et s'endormir, pour ne s’éveiller que dans ces ruelles informes et infectes, serait, assurément, l'une des sensations les plus étranges que l'on puisse éprouver. Il serait impossible de faire une comparaison plus lumineuse entre les progrès et le bien-être d’un peuple avide de sciences, d’art, de travail et de jouissances, et la misère d'une race s’obstinant dans le passé sans vouloir connaitre le présent.
Les maisons, en bois, se fassent les unes sur les autres, comme si elles voulaient s'écraser. Petites, étroites, le premier étage surplombant le rez-de-chaussée, presque toutes les fenêtres fermées par un épais treillage en bois jusqu’à moitié de la hauteur, elles ne semblent tenir que par un prodige d'équilibre, ou par laide qu'elles se prêtent [207] mutuellement. Des champignons poussent avec une luxuriante végétation, le long des planches disjointes ; des toitures sont trouées. Partout, c'est la misère et la rnalpropreté.
Les rues ont une boue fétide et noire qui les transforme en un véritable cloaque. A chaque porte, il y a des détritus de toutes sortes que personne ne balaye jamais, où les chiens errants trouvent leur vie, et qui pourrissent en répandant leurs miasmes délétères.
Et dans ces maisons, dans ces rues, vit une population énorme, pressée, serrée, mais peu remuante ; l’immobilité est la position la plus naturelle du Turc. Quelques passants circulent, hommes et femmes, tristement vêtus, les hommes avec un costume à peu près moderne. Les femmes, enveloppées dans de misérables pièces d’indienne sans couture, des yachmacks, et chaussées de savates éculées. Beaucoup de bouchers crient leur marchandise, dont la vue n’est pas faire pour exciter l'appétit des estomacs délicats. Ils marchent, ayant sur l'épaule un long bâton, auquel sont accrochées des tripes et des têtes de mouton couvertes de leur laine et coupées ras les deux oreilles. Ils ne vendent pas autre chose, cependant les portes des maisons s’ouvrent devant eux, et le nombre des têtes ou des tripes, rebuts des abattoirs, diminue rapidement.
En revenant, j’entre dans une église grecque où [208] l'on célèbre la cérémonie religieuse. Dans l’intérieur, il y a une grande affluence ; pas un siège, tout le monde est debout. Les hommes occupent la nef principale er même une partie des bas-côtés. Les femmes sont assez rares, celles que l’on voit se tiennent modestement vers le fond de l'église. On dirait qu’elles se dissimulent, se faisant toutes petites, peu embarrassantes, pour être tolérées.
Quand je reviens à l'hôtel, le drogman qui m’est destiné m’attend. Il s’appelle Grégoire. Avec son nez un peu culotté, sa mine légèrement rougeaude, il a l’apparence d'un homme dont l'intelligence est juste en rapport avec ses importantes fonctions. M. Flament me le donne comme un honnête interprète, c'est le point important. A Constantinople, un étranger ne peut faire un pas sans être accompagné d'un drogman. Que l'on veuille visiter un monument, changer sa monnaie, parcourir le bazar, prendre un caïque, il est indispensable d'avoir avec soi un compagnon connaissant la langue du pays. Sans cet impedimentum, on est sans douze un peu moins volé, mais on a beaucoup plus d’ennuis.
- Eh bien ! monsieur Grégoire, lui demandai-je, des que nous eûmes fait connaissance et convenu du prix de sept francs par jour, pendant toute la durée de mon séjour à Constantinople ; je désire aller, aujourd’hui, à la tour de Galata, sur le pont de Stamboul, dans deux ou trois mosquées, [209] surtout à Sainte-Sophie, et si nous trouvons quelque chose d’intéressant sur notre passage, vous me l’indiquerez.
- Quand partons-nous, monsieur ?
- Immédiatement, je ne veux pas perdre de temps.
Me voilà donc en route, accompagné de Grégoire. Il me faut d'abord changer quelques napoléons en monnaie du pays. La chose n'est pas difficile. Tous les dix pas, dissimulés à l’encoignure d'une porte, cachés sous un auvent, accroupis devant une boutique, il y a des serafs. Ce sont des changeurs, dont toute l’installation consiste en une vitrine dans laquelle se trouve une certaine quantité de pièces d'or et d'argent. Ils ont à la main quelques medjidiés qu'ils remuent constamment, afin d’appeler l’attention des passants par ce bruit métallique. Ces serafs sont une des plaies sociales de Constantinople. Véritables vampires, [210] ces juifs fainéants sucent une énorme partie de tout l’argent qui sert aux transactions. Ils prélèvent un gain pour changer l'or en medjidiés, puis pour changer les medjidiés en quarts de medjidiés, enfin pour transformer ces dernières pièces en paras et en piastres. De temps à autre, ils accaparent toute la menue monnaie et augmentent le cours du change ; ils sont d’ailleurs aidés dans cette excellente opération par quelques gros banquiers auxquels la corporation donne un honnête bénéfice.
Comme il faut en passer par leurs mains, je donne à l'un d’eux mes napoléons ; Grégoire examine très attentivement les pièces données en échange, il les retourne, les fait sonner, et semble soumettre son esprit à un travail ardu ; finalement, il m'informe que mon compte s'y trouve et que les pièces sont excellentes.
Voilà encore pourquoi l'on aurait tort de se formaliser, en Turquie. La confiance est si complète, si absolue, que l’examen attentif de toutes les pièces de monnaie est une habitude nécessaire. On ne vous prend pas pour un malhonnête homme, parce que l’on regarde si votre medjidié est faux ; grand Dieu, non seulement, une erreur est si vite commise, surtout si facile à commettre !
Enfin, j’ai ma monnaie. Nous poursuivons notre route, en voyant croître mon désenchantement et décroitre mes illusions. Les rues tortueuses se succèdent, la saleté s’étend toujours et partout. [211] Ce n'est pas sans trébucher sur des tas d’ordures, sans glisser sur des dalles gluantes, sans buter, comme un vieil infirme, contre des pavés pointus et proéminents, que je parviens à la tour de Galata, une construction massive, ronde, sans beauté, sans goût, sans ornement, dont le pied est encombré de ruines, le sommet surmonté d'une sorte de lanterne, et dont l'entourage se compose de maisons que l'on peut hardiment classer dans la catégorie des masures. Je monte, précédé par Grégoire. Les marches sont à moitié détruites, les murs se lézardent ; à différents étages, les planchers en bois s’écroulent. En haut, la salle est circulaire ; elle voit le jour par quatorze fenêtres, autour desquelles tourne sans cesse, comme un écureuil dans sa cage, le pompier de service. Grégoire soulève une fenêtre, pour que je voie mieux. Alors, j’oublie la vermine et les guenilles, je ne songe plus à la saleté des rues, ni à la misère des maisons. La boue, les ordures, la puanteur ont disparu, je retrouve le Constantinople de mes rêves, celui qui flamboyait dans mon imagination, avec son cortège féerique et sa couronne de joyaux. Pour mieux jouir de cet incomparable panorama, je ne détaille rien, me contente de laisser mes yeux ravis errer au hasard, ou suivant le caprice d’une pensée fugitive. [212]

Le soleil éclaire vigoureusement Stamboul, tandis que quelques nuages planent mollement au-dessus de Scutari, où l'on peut saluer l’antique Ilion qui, près de ces rivages, étalait jadis ses murailles, ses temples, ses palais, sol habité, naguère, par tant de héros et de demi-dieux, immortalisés par les chants des poètes grecs et par les romances des bardes du moyen âge. Sur le Bosphore, la vie est intense. Dans la Corne d'or il y a un demi-repos, le bruit monte à peine jusqu'à nous. La mer de Marmara sommeille dans sa robe verte, ses eaux, paisibles, ne sont ridées que par des barques de pêcheurs, semblables à de gros oiseaux blancs. Les îles des Princes se dessinent au second plan, déjà très distinctement indiquées, et là-bas, tout là-bas, on devine plus qu'on ne voit, couvert de neige, le mont Olympe, [213] au pied duquel se trouve Brousse, la capitale de la vieille Turquie, tandis qu'ici, tout auprès, rafraichi par la brise du détroit, le mont Bourgourlou semble veiller sur le vieux Seraï, où l'esprit évoque tant de fantômes disparus et de lugubres histoires, sur le palais délaissé de Tchéragan, et sur celui de Dolma-Bagché, où le pauvre sultan Mourad, un sultan éphémère, éternise sa folie au milieu de son harem. 

- Monsieur, voulez-vous prendre une tasse de café ? c'est le profit du gardien, me demande Grégoire. - Va pour une tasse de café. - C’est beau, n'est-ce pas, monsieur ? Tous les voyageurs qui viennent ici sont toujours contents. Grégoire veut m'indiquer les mosquées, les monuments, les palais. Il a conscience de son savoir et veut gagner son argent ; je m'y oppose. Si j’entendais débiter l'insipide boniment répété chaque jour il chaque voyageur, la moitié du charme serait détruit. je reviendrai, pour examiner à loisir les minarets et les dômes, pour me rendre compte de l’emplacement des quartiers, pour braquer ma lorgnette sur chaque toit. Aujourd'hui, je veux garder intact ce merveilleux ensemble, j’ai peur de diminuer son intensité, en cherchant le détail. Je descends de la tour et nous allons au pont de la Validé sultane, le grand pont qui relie Galata à Stamboul, sur lequel passe chaque jour tout [214] Constantinople, et où le touriste peut rester de longues heures sans ennui, car il y voit défiler tous les types de l'Orient. C’est là qu'il est possible d’étudier les nationalités de l'Asie occidentale, de l'extrême-Europe et du nord de l'Afrique. Avant d'y arriver, on passe devant le ministère de l'artillerie, à la porte duquel deux soldats montent la garde, immobiles sur les étroites plate-formes où ils sont perchés. L'entrée du pont est envahie par une foule énorme. Sur la petite, des marchands de toute sorte stationnent, criant leurs marchandises. Il y a des chevaux en liberté, des chiens couchés en rond, la tête entre leurs pattes ; de vieilles voitures qui attendent le client. On se heurte, on louvoye au milieu des groupes, on donne ses deux paras aux employés, des hommes vêtus d'une blouse blanche et coiffés du [215] fez qui, debout à l'entrée, font payer, et l’on pénètre sur le pont. Alors, il faudrait avoir avec soi non pas un vulgaire drogman, mais un ami complaisant et érudit. L’animation, le chatoiement des couleurs, la diversité innombrable des types et des costumes, vous créent mille sujets d’étonnement et font naitre à votre esprit mille questions curieuses. Regardez : c'est le monde qui passe, depuis l'Anglais légendaire, en complet d’écurie, un voile au chapeau, jusqu’à l’Africain, vêtu du costume le plus élémentaire. Au milieu de la foule des fez, quelques feutres modernes, entrevus çà et là,[216] tachent de leur point noir ce champ de coquelicots. Il y a des Chinois olivâtres, des nègres du plus beau noir, avec leurs lèvres tombantes et leurs cheveux crépus ; des Grecs passent en égrenant leurs chapelets de perles noires et rouges, en os, en buis ou en cuivre. Voici des femmes, avec leurs feredjès rouges, verts, bleus, jaunes, la tête voilée dans un Hoc de mousseline ne laissant voir que les yeux, les pieds chaussés de mules légères sur lesquelles retombent, presque toujours, des bas dont la blancheur n’est pas immaculée. Elles ont les ongles teints en rouge avec du henné ; les élégantes vont jusqu’à se rougir les bras. Derrière, c'est un derviche, coiffé d'un haut bonnet de feutre gris, en forme de cône tronqué ; il est vêtu d'un caftan couleur café au lait. Sous son bras, il tient bourgeoisement un parapluie, et ne s’occupe aucunement de deux prêtres catholiques qui le croisent. L'un est Français, il porte la soutane et le chapeau noir aux larges ailes ; l'autre est un Égyptien, il a sur le dos un grand manteau noir, et sur la tête un haut bonnet noir, aux formes rigides, entouré d'un turban de mousseline. Puis ce sont des eunuques, des hammals, à moitié écrasés sous leurs fardeaux, des marchands de [217] fruits ou de pâte, un diminutif du nougat, un officier ou un pacha à cheval, de lourds chariots et de mauvais fiacres, tirés par deux maigres rossinantes. Quelquefois, la voiture est accompagnée de deux ou trois satellites à cheval, moitie civils, moitié soldats. C’est un ministre, un patriarche ou quelque haut fonctionnaire. ll y a des Circassiens avec leurs armes incrustées d'ivoire, des Tziganes, des pèlerins retour de La Mecque. Les descendants de Mohammed sont nombreux, ils portent le turban vert au fez ; des Juifs, encore des Juifs, avec la même pelure, la même crasse, le même aspect ; ils sont tous et toujours taillés sur le même modèle. Et dans ce milieu vivant, pittoresque, avec des lueurs brillantes que renouvelle sans cesse un va-et-vient perpétuel, une nuée de mendiants, manchots, sans jambes, goîtreux, rouges par des ulcères, le visage couvert de pustules horribles à voir, vous tirent sans façon par le bras pour mieux implorer votre pitié. Sur l'eau glissent silencieusement des centaines de caïques, sortes d'embarcations légères où l'on ne peut remuer sans craindre un plongeon, mais qu'un seul coup de rame du batelier suffit à faire courir. Les cordes grincent aux mâts des grands bateaux, la vapeur siffle au tuyau des navires en partance, à la poupe desquels flottent des pavillons de tous les pays. Il y a des cris d’hommes et [218] de bêtes. Les derniers ne sont pas les plus assourdissants. On entend des grondements de machines, des appels constants de mouettes aussi familières que des moineaux. Le pont de Stamboul est certainement l'un des points les plus curieux de Constantinople. Volontiers on y passe des heures, l’esprit occupé par un spectacle toujours nouveau, toujours varié. On peut même y compter les minarets des trois villes de Scutari, Stamboul et Péra, trinité dont le nom est Constantinople. Seulement, la forêt tant de fois décrite est bien exagérée. Malgré tous mes efforts je n'en ai compté que quarante-trois. Ce serait une bien petite forêt. De plus, ces minarets si vantés, à la dentelle de marbre, aux hardiesses si grandes, font simplement, comme l'a dit Paul Eudel, dans son si intéressant volume « Smyme, Athènes, Constantinople », l'effet d'une grosse chandelle en mauvais suif, au sommet de laquelle se trouve un éteignoir. Autour des balcons sur lesquels le muezzin appelle à la prière, pendent des lampions en verre blanc, accrochés par du fil de fer. On les allume chaque soir pendant tout le mois que durent les fêtes du Baïram et le Ramazan. Alors il doit y avoir un charmant effet, ces points lumineux formant autant de couronnes soutenues dans l'espace au-dessus des mosquées. A l’extrémité du pont, sur la petite place de Balouk-Bazar-Kapou, la cohue est immense.  [219] La foule des hommes, car les femmes sont toujours fort rares, piétine, crie, passe au milieu de la station des voitures de place et des tramways, bousculée par des hommes ployants sous les fardeaux qu'ils portent aux bateaux attendant auprès. Au fond de cette place, la mosquée de Yani-Validé-Djami ; devant, le long de ses murs, des Turcs se lavent En des robinets ouverts, scellés dans un marbre usé par le frottement des mains. Nous pénétrons par une petite ruelle å l’extrémité de laquelle Grégoire pousse une porte ; j'entre. Nous sommes dans un couloir dont le sol est en terre et les murs blanchis à la chaux.

- L'entrée particulière du Sultan, me dit Grégoire. 

- Elle n'est pas brillante. Un vieux Turc, accroupi sur des nattes, entouré de son café et de sa pipe, lève et m'offre des savattes pour mettre par dessus mes chaussures. Cela coûte un demi-medjidiè, mais remplace le firman nécessaire, [220] il y a quelques années encore pour entrer dans une mosquée. Aujourd'hui on est plus accommodant pour ces chiens de chrétiens. Les Turcs se sont dit, sans doute, avec raison que l’argent pris aux giaours serait bien employé, aussi, désormais, dans chaque mosquée, il suffit de payer deux francs cinquante et de chausser de mauvaises savates. Les Turcs eux-mêmes, ceux qui portent des chaussettes et des chaussures, ont pris l'habitude d'avoir toujours des socles par dessus leurs bottines. De cette façon ils n'ont même plus à se déchausser pour venir faire leur prière. Il leur suffit d'enlever ces socles qui ont en outre le double avantage de protéger les gens propres contre la boue ou la poussière des rues. A Constantinople, il y a toujours l'une ou l’autre. Je visite d’abord le petit salon du Sultan, meublé d'un canapé et de quelques fauteuils dont ne serait pas fier un bourgeois peu renté, puis je traverse la pièce réservée aux aides de camp et je m'installe dans la loge grillée de Sa Majesté.

L’intérieur de la mosquée, jadis bleu, blanc et or, n’a rien de particulier, à l’exception des carreaux de faïence de Kutaya qui recouvrent en partie les murs et des vitraux dont la valeur artistique est réelle. D’ailleurs il suffit d'avoir visité une ou deux mosquées pour les connaitre toutes, Sainte-Sophie exceptée. C'est toujours les mêmes dômes. La même architecture, à peu près la même décoration.

[221] Les minarets sont plus ou moins hauts et se comptent de un à six, la demi-douzaine n’étant dépassée que par un septième élevé à La Mecque depuis que l’orgueilleux sultan Achmed avait ordonné la construction des six qui dressent leur tête dans le ciel de sa mosquée. Les nattes du sol sont les mêmes, les murs sont aussi nus. Il y a des versets du Coran, des lampions, deux ou trois crinières accrochées au mirhab. La seule différence consiste, pour le commun des mortels, en la grosseur des deux cierges allumés chaque soir pendant la prière qui durent les uns six mois, les autres cinq ans. Ceux-ci ont un mètre de circonférence. Ils pèsent quinze cents kilogrammes. Quand j’arrive, on fait la prière, celle de deux heures. Il y en a cinq par jour et les fidèles sont toujours nombreux. Rien que des hommes, pas une femme. Ils sont tous à genoux, alignés au cordeau, chaque rangée à environ douze pas l'une de l'autre. Ensemble, ils se prosternent continuellement avec une régularité parfaite, [222] le front jusqu’à terre. A d'autres instants, guidés par la voix du prêtre qui psalmodie, ils tournent le tète à droite, puis à gauche ; se passent la main aux yeux, sur le nez, s’essuient comme s'ils se mouchaient avec les doigts puis se touchent la barbe et prient en étendant les mains à des hauteurs différentes. Il y a chez ces hommes un sentiment religieux si profond que le respect s'impose. Quand la prière est terminée, je quitte la loge du Sultan, je rends les savates au vieux gardien et, de retour sur la place de Balouk-Bazar-Kapou, je monte avec Grégoire dans un tramway qui doit nous conduire aux environs de Sainte-Sophie. On s'empile dans la voiture autant que cela est possible, le nombre des personnes n'étant pas limité. je me suis casé tant bien que mal dans un coin, ce qui me vaut la bonne fortune de n’avoir qu'un Turc sur mon genou de gauche. A droite, je suis à peu près libre de mes mouvements ; le conducteur seul, qui n’a plus de place, me grimpe sur les pieds. Heureusement j’en ai pour quelques minutes tout au plus. Quand nous descendons, je n'ai pas eu le temps de m’engourdir. Malgré cela je regarde sans regrets le tramway qui s'éloigne. Alors, je vois devant les chevaux, leurs naseaux lui touchant l'épine dorsale, un jeune gars, sommairement chaussé, vêtu à la légère, lu main armée d'une [223] longue baguette en bois, courant presque sous les pieds des chevaux.

- Voilà un gaillard qui va se faire écraser, pensai-je tout haut.
Grégoire entendit ma réflexion.
- Cela arrive quelquefois, monsieur, quand il tombe, mais il marche au contraire devant les chevaux pour éviter les accidents.
Les Turcs ne se dérangent pas, même quand le tramway arrive, il faut souvent taper dessus, car il ne suflit pas de leur crier pour qu'ils se garent ; c'est pourquoi le coureur est armé d’un bâton, au besoin, il distribue des coups à droite et à gauche. En ne se dérangeant pas, les Turcs protestent sans doute, contre l’introduction des tramways en Orient ; c’est une façon comme une autre, cependant je ne crois pas que ce genre de protestation s’acclimate jamais dans des pays moins fatalistes. Tout en causant, nous cheminions avec Grégoire ; nous voilà bientôt sur une place à peu près rectangulaire, au sol inégal, défoncé, jonché de détritus. De ci de là, des marchands ambulants. Autour, des amas informes de constructions ou plutôt les ruines, maisons à moitié détruites, noires et pourries, l'une d’elles, sans un seul carreau ; quelques cafés borgnes devant lesquels sont alignés des tabourets de paille, sans paille, presque avec les seuls montants, attendent les fumeurs ; dans le fond, un obélisque en granit rose, puis un gros tuyau de bronze et une [224] colonne carrée en pierre de taille, chaque pierre se tenant par un prodige de complaisance ou par l'attraction qu’exercent sur elle ses deux voisines. A gauche, autour d’un dôme, des gros murs, de petites coupoles, d'énormes platanes que l'hiver, en ce moment, transforme en squelettes, puis des meurtrières, des portes basses, un amalgame de fenêtres étroites et de toits disparates.
- Voilà, monsieur, me dit Grégoire.
- Voilà quoi ?
- La place d'At-Meidan.
- Ah ! Très étonné de ne pas me voir plus d'enthousiasme, il ajoute :
- Cette colonne en bronze, c'est la colonne Serpentine ; à côte, c'est la Pyramide de Constantin.
- Mais alors, nous sommes auprès de Sainte-Sophie?
- C'est ici Sainte-Sophie, monsieur.
Grégoire me montre de sa main, ces constructions bizarres qui s’élèvent sur ma gauche. J’ai envie de lui demander s’il en est bien certain. Cette place de l’At-Meidan, l’ancien hippodrome de l’empire byzantin, est probablement le lieu qui a vu couler le plus de sang du monde entier. C'est là qu’ont été égorgés plusieurs milliers de citoyens pendant les factions du cirque. C'est là que les [225] janissaires, au temps de leur puissance, firent tant de victimes et que se tint le quartier général impérial pendant toute la durée de leur destruction en juin 1826. Ainsi voilà Sainte-Sophie. Ces deux colonnes dont on parle tant, vestiges précieux de l’antiquité, sont ces ruines verdâtres, entourées d’immondices, sans protection contre les morsures du temps ! Et l’on ose comparer Sainte-Sophie à Saint-Pierre de Rome, dont la majesté écrase les mortels, à Saint-Marc de Venise, cette perle de l’Adriatique, Notre-Dame de Paris, dont la finesse, l’élégance et la hardiesse de ses détails font un bijou sans [226] prix, à la cathédrale de Milan, ce merveilleux joyau couronné d’une forêt de statues comme si par lui seul, il n'avait pas déjà une valeur inestimable! Décidément à Constantinople, il ne faut chercher que les souvenirs ; dans le présent, que l’on admire pour faire comme tout le monde et ne pas se heurter à des opinions toutes faites, il faut surtout revivre le passé. Ce tuyau en bronze, c'est la fameuse colonne formée de trois serpents dont les têtes, conservées aujourd'hui dans un musée, soutenaient jadis le trépied d’or consacré à Apollon. Elle orna le devant du temple de Delphes pour rappeler les victoires de Platée et de Salamine. Cette colonne de pierres branlantes eut une cuirasse de bronze doré, et Constantin traça sur ses flancs de fières inscriptions. Et cette mosquée, cet amas noirâtre de constructions diverses, Sainte-Sophie enfin, c'est la vie à travers les âges de Byzance et de Constantinople. C’est aussi l’évocation mythologique, puisque construite avec les débris de tant d'autres temples, d'Éphèse, d’Héliopolis, d’Athènes, de Délos, de Cyzique, d’lsis et d'Osiris, les dieux de l'Olympe ont ainsi contribué à la glorification de la croix abattue dans la suite des temps sous le poids du croissant. S'il n'est plus nécessaire d'avoír un firman pour visiter les mosquées, dans quelques-unes les étrangers [ 227] ne peuvent entrer par les grandes portes réservées aux seuls mahométans. Sainte-Sophie est de ce nombre. De cette façon, les purs croyants ont trouvé un accommodement de plus entre leur conscience et leur poche. Ils ne sont pas d'ailleurs les innovateurs de ce système. Toutes les religions pratiquent plus ou moins l'art d’accommoder les petits profits avec l'obtention du paradis. La religion catholique encore plus que les autres. Nous entrons donc par un étroit couloir à l’extrémité duquel se trouve la porte. Grégoire soulève la lourde portière de cuir. Nous sommes dans le grand péristyle où je chausse, moyennant un demi-medjidié, les savates désormais traditionnelles. Encore une portière en cuir. Nous voici dans l'intérieur. Faut-il admirer ou rester sur la grande déception déjà produite par la vue du dehors ? je n'en sais trop rien. Je ne crois pas que le touriste seulement amateur éprouve une grande émotion. S’il revit le passé, s’il songe aux difficultés sans nombre accumulées par la construction de cet édifice, à une époque où la main des hommes n'avait pas le secours des inventions modernes, peut-être sera-t-il enthousiasmé. 

Mais s'il ne voit que le présent, il n’aura pas [228] l’occasion de s'émouvoir. Je sais bien que je vais passer pour un affreux profane, je le regrette, seulement j’indique mes impressions, non celles des autres. D’ailleurs, je ne veux pas décrire Sainte-Sophie. Chacun de ses détails est presque une page d’histoire. Je me borne à transcrire mes notes de voyage. Quand j’entrai, quatre imans accroupis devant l’X sur lequel on place toujours le saint livre, expliquaient le Coran a de jeunes prêtres en cercle autour d’eux. Chaque groupe se trouvait à l'un des angles de la grande nef, absolument comme s'ils jouaient aux quatre coins. Les professeurs parlaient sans s'arrêter, sans changer de ton, avec une volubilité qu’envieraient bien des jolies lèvres féminines. Les élèves, des hommes de 20 à 30 ans, accroupis, couchés sur le côté ou sur le ventre, les coudes à terre, vêtus de la façon la plus disparate, les pieds nus, sommeillaient béatement, ou n’écoutaient l’explication de la parole sainte qu’avec la plus complète indifférence. Jamais une observation du maître ne les exhortait à plus d’attention. Sous les piliers, près de la porte d'entrée, deux ou trois Turcs raccommodaient leurs vêtements et, sur un petit fourneau de cuivre, faisaient leur café. Tout d'abord, je n’osais pas circuler librement au milieu de ces prêtres, mais Grégoire parlant [229] haut, marchant avec la plus grande désinvolture, me communiqua son assurance. Je pus contempler tout à mon ai se les restes des splendeurs que Justinien créa jadis et que les Turcs laissent se dégrader avec une coupable insouciance. Il a même fallu empêcher certain petit commerce auquel on se livrait dans Sainte-Sophie. On arrachait des murs les morceaux de mosaïque pour les vendre aux collectionneurs des cinq parties du monde. Aussi le revêtement est, en quelques endroits, fortement endommagé. Ce qui reste n'est pas entretenu ou se trouve recouvert par d’affreux disques vert-pomme, sur lesquels sont gravés, en immenses lettres d'or, les monogrammes de quelques sultans [NDE : ce qui est faux], ou par quelques vieux tapis de prière. L’un d’eux surtout, relique sacrée, est un objet de vénération pour les musulmans. Il est à droite du Mirhab. C’est l'un des quatre tapis sur lesquels Mahomet faisait sa prière. Jadis à l'heure du triomphe, les Turcs ont caché sous l'or, des mosaïques représentant les anges, la croix, et tous les signes du christianisme. Aujourd’hui, quand le soleil pénètre par les nombreuses fenêtres, inondant de lumière et de rayons, la partie supérieure de la coupole, sous l’or qui disparait, les anges resplendissent, la croix se montre de nouveau, et, juste au-dessus du Mirhab, au fond du chœur, surgit la vision d’une tête [230] au-dessus de laquelle brille une auréole. C'est Jésus-Christ lui-même qui rentre dans son sanctuaire.
Le pèlerin qui fait une halte à Sainte-Sophie, en revenant de Jérusalem, peut donc espérer le retour du monument de Justinien au culte catholique. Il peut croire que le jour n'est pas éloigné où les chants liturgiques retentiront de nouveau sous ces voûtes, pendant que les parfums de l’encens monteront vers le ciel, se mêlant aux prières des enfants de Marie.  Ce jour-là est-il prochain ? Nul ne le sait. Le sultan actuel, dont l'intelligence politique est remarquable, peut seul l’éloigner, mais si ce jour se montre, sans doute, il ne voudra pas éclairer un carnage semblable à celui de 1453, lors de la prise de Constantinople par Mahomet.
Quand le conquérant pénétra à cheval dans l'église, jusqu'au maitre-autel, une foule de prêtres, de femmes et de fugitifs s'étaient réfugiés dans Sainte-Sophie, espérant y trouver un asile contre la barbarie des vainqueurs. Mahomet n'eut aucune pitié : « Dieu seul est Dieu et Mahomet est son prophète, s'écria-t-il. »  [251] Ce fut le signal du massacre. Nul ne fut épargné. On égorgea les femmes et les enfants. Un fleuve de sang coula sur le sol, se répandant tout à l’entour de la basilique. Seul, un prêtre survécut, raconte la légende. Il célébrait la messe. Devant les vainqueurs retenus par une puissance invisible, il quitta l’autel, emportant l’hostie préparée pour le saint sacrifice et disparut tout à coup derrière une porte pratiquée dans une galerie souterraine. Aussitôt s’éleva un mur de pierre que lus Turcs ne purent détruire. Et depuis plus de quatre siècles le prêtre attend dans sa cachette, que Sainte-Sophie soit rendue au culte chrétien. Alors le mur s'abaissera de lui-même, le vieux serviteur de Dieu viendra terminer sa messe, et entonnera le Te Deum: d’actions de grâces. Telle est la croyance que rien ne peut enlever aux Grecs ; pas même la découverte de la fameuse porte, derrière laquelle M. Fossati, l’architecte de Sainte-Sophie, n'a trouvé qu’une étroite chapelle et un escalier encombré de débris.

Dans l'autre nef, autre légende. Celle de la fenêtre froide. Ou se demande d'abord pourquoi on l'appelle ainsi, puisqu’il s’agir d’une porte fermant sur un étroit couloir et non d’une fenêtre. Située près du Mirhab, du côté nord, il y règne constamment, lorsqu'elle est ouverte, même par les chaleurs caniculaires de l’été, un vent frais qui passe pour avoir inspiré les plus célèbres docteurs [232] de l'islamisme. Quand un prêtre musulman est à bout d’arguments, il se dirige pieusement vers cette porte, l’ouvre, se prosterne, le front sur les nattes, et dans l'air qui pénètre, il entend le murmure des paroles du prophète. On le voit, dans tous les temps, chez tous les peuples, quelle que soit la religion, les prêtres ont su profiter de la crédulité populaire. Que ce soit à Pompéï, à Constantinople ou à Rome, on retrouve les mêmes duperies, les mêmes mensonges, les mêmes présages.
Car Sainte-Sophie ne possède pas que cette fenêtre froide, elle a dans un bas-côté, près de la sortie, la colonne humide. Bélisaire, dit-on, s'y est guéri en la touchant. Depuis cette époque, d’innombrables malades sont venus y chercher un adoucissement à leurs maux. Pour éviter qu'elle ne soit usée parle frottement des doigts, il fallut la revêtir d'une armature de bronze que l’on remplace tous les cinq ou six ans. Chose extraordinaire, on ne paie rien pour la toucher. Cela ne rappelle-t-il pas le pied de saint Pierre, à Rome, dont il ne reste plus que le moignon, tant les fidèles s'y frottent la tête après l'avoir baisé avec une conviction digne d'une plus utile croyance ? J’aurais voulu monter aux étages supérieurs, d’où l'on jouit mieux du coup d'œil d’ensemble, mais [233] on n'y monte plus. Les prêtres, eux-mêmes, ont reçu la défense d'y aller, depuis certains faits regrettables, disent les guides. Il ne faut pas en vouloir à ces messieurs, ils sont si nombreux, Imans, Cheiks, Kiatibs, Muezzins, lecteurs, chanteurs. Sainte-Sophie seule en possède plus de 700. Leur vie est si uniforme, si peu remplie. Les prières cinq fois par jour, l’explication du Coran, quelques fêtes, dont les plus intéressantes [234] sont celles du Baïram et du Ramazan. Voilà tout. Ils vivent chichement de rations semblables à celles des soldats, c’est tout ce que peut leur donner le gouvernement. Leurs demeures, situées dans le voisinage des mosquées, sont tristes et noires. Il faut être ou bien paresseux, ou bien croyant pour vivre ainsi. Ils ne sont d'ailleurs pas plus blâmables que nos moines inutiles et crasseux.

Avant de quitter Sainte-Sophie, je jette un dernier regard tout autour de moi ; sur les murs, sur les prêtres toujours dans la même position, sur les lustres formés avec des lampions, auxquels pendent des grappes d’épis, offrandes de dévots cultivateurs après une bonne récolte, puis je regarde encore une fois la coupole. Des moineaux piaillent, des pigeons voltigent, roucoulent et se caressent dans les corniches. On comprend tout. Les pauvres musulmans n'ont pu résister à cette tentation que leur donnaient la vue des hardis pierrots et de ces doux volatiles, parasites charmants de toutes les mosquées. [235] Car on trouve des pigeons dans toutes les mosquées de Constantinople. Il y en a des quantités énormes. Celle où la race pigeonne pullule le plus, c'est la mosquée du sultan Bazazid. Quand j’y arrivai, il y en avait des milliers dans la cour. Impossible de faire un pas sans de grandes précautions. On a beau les pousser du pied, ils ne s’envolent pas et se contentent de sauter à quelques centimètres plus loin. Ils vivent là heureux, comme les coqs de Troie avant l'arrivée d'une poule. Ce sont des pigeons sanctifiés par la légende. Malheur à qui leur ferait mal en présence d’un Turc. Les deux premiers furent, dit-on, achetés par le sultan Bazazid et donnés par lui à la mosquée. Depuis, ils ont tellement pullulé que c’est une des plaies de la Turquie, même de l'Égypte. Victor Chesnel, qui sous lu signature de Kesmin-Bey, a écrit un volume sur l'Orient, auquel j’emprunte quelques détails, affirme que la nourriture des pigeons coûte, dans cette partie de l’Asie, plus de cent millions par an à l’agriculture. 

Même pour un oiseau sacré, c'est un peu cher. Il est vrai qu'une autre légende le considère comme un animal maudit, ce qui réduit chaque opinion à cinquante millions de francs. [236]

Un jour, un derviche persan faisait sa prière sous un arbre. Des pigeons qui se trouvaient dans les branches eurent l’impolitesse de vouloir renouveler l'anecdote de Tobie. Le saint homme ne fut pas aveuglé parce qu'il baissait la tête, mais son bonnet de feutre reçut des atteintes. Pour se venger, le derviche riposta en lançant sa malédiction contre l’arbre et ses habitants. L’arbre se dessécha aussitôt. Quant aux pigeons, ils devinrent, pour les bons musulmans, un animal maudit. Les pigeons, heureux de leur sort, n’ont jamais protesté.