CHAPITRE XVI
A TRAVERS CONSTANTINOPLE
Au Bazar. – Il ne faut rien achever. – Le Bazar des Esclaves. – Place de Serai-Médan. – Du sang partout. – La fontaine du bourreau. – Les antiquités sous clef. – Alexandre le Grand résiste. – Musée des Janissaires. – Trois gamins. – Triomphe de l’assassinat. – Turbé de Mahmoud. – Femmes fidèles et infidèles. – Premières étoiles.

La visite du Bazar n’offre pas tout l’intérêt que l’on se promet d’y trouver. Cependant on ne saurait manquer d’y aller, car le Grand Bazar de Constantinople est une des curiosités commerciales de l’Orient.

Il couvre un immense espace de terrain et forme comme une seconde ville au milieu de Stamboul avec ses rues, ses ruelles, ses passages, ses carrefours, ses fontaines, inextricable labyrinthe où l’on a de la peine à se retrouver [300] même après plusieurs promenades. Aussi le guide est nécessaire. Les marchands le savent bien, et l’étranger est pour eux un être taillable à merci. Tout le bazar est voûté. Le jour y tombe par une quantité de petites coupoles qui mamelonnent le toit plat de l'édifice, jour doux, vague et louche, bien plus favorable au marchand qu'à l'acheteur, car c’est à peine sien plein midi on y voit clair. Jamais on n'allume de lumière dans le bazar. Il ouvre vers neuf heures et ferme dès que le jour baisse ; en hiver, la durée de la vente n'est donc pas de longue durée. Pour le voir dans route son animation, il ne faut y aller ni le vendredi, ni le samedi, ni le dimanche qui sont des jours fériés, le premier pour les Turcs, le second peur les juifs, le troisième pour les chrétiens. A de nombreux étalages, il n'y a guère que de la camelote, des objets sans valeur, produits par l’industrie parisienne ou viennoise. Il faut entrer dans l'arrière-boutique pour trouver les objets précieux, et tout le curieux bric-à-brac de l'Orient qu'il faut voir, tirer, marchander, mais ne jamais acheter sous peine de payer chaque objet trois fois sa valeur. Il est préférable de réserver ses achats pour Paris, où l'on trouve les mêmes objets beaucoup moins chers, sans avoir le grand embarras du transport.  [301] Seulement la tentation est si forte. les marchands sont si habiles à faire miroiter sous vos yeux les plus chatoyantes couleurs de leurs broderies, qu'on se laisse prendre. Puis tout le monde s'en mêle, le guide qui vous conduit, auquel le marchand donne tant pour cent sur les achats opérés par son client ; des nuées de parasites qui, dans le bazar, vous harcèlent pour vous conduire aux bons endroits ; les marchands eux-mêmes qui vous appellent, vous tirent par le bras, vous suivent et vous poussent presque de force dans leurs petits trous, vraies cavernes de voleur.
- Combien ceci, demande-t-on pour dire quelque chose, après avoir admiré tout ce qu’ils étaient sous vos yeux.
- Cinq cents francs, et j'y perds ; c'est parce que les affaires vont mal. ll faut payer mon loyer. Et puis je vois bien que Monsieur s'y connaît.
Timidement, on offre trois cents francs, osant à peine prononcer un prix si dérisoire. Le marchand se récrie, on le ruine. Il va fermer son magasin. C’est impossible de vivre. Alors il ollre une tasse de café. On ajoute cinquante francs, ce il vous accorde la marchandise à perte, parce que c’est vous. Enchanté d’une telle aubaine, vous emportez votre acquisition à l'hôtel, où le maitre de la maison [302] vous dit, s’il est honnête comme M. Flan-lent, mon hôte, à l'Hôtel du Luxembourg :

- ça vaut cent cinquante francs bien payé. Mais vous devez vous estimer heureux de ne pas avoir été volé davantage. J’aurais surtout voir le Bazar des Esclaves, lequel existe encore clandestinement. Ce n'est plus, comme avant un véritable marché avec des hommes, des femmes, même des enfants des deux sexes, parqués, ainsi que des animaux, dans des stalles d’écurie. Les Turcs sont devenus plus pudibonds. Ils protestent contre le mot de commerce, et les tcherkesses qui, clans les environs de Top-Hanè se livrent à ce négoce, donnent à leur maison la qualification honnête de : « Agence de placement mise à la disposition des chefs de famille soucieux de la bonne tenuc de leur maison. » C’est vertueux et très court. N’ayant pu voir ce qui se passe dans ces honnêtes demeures où se trouvent les denrées clandestines de chair humaine, je suis obligé de me contenter du tableau très fidèle, paraît-il, qu'en a tracé le comte de Bonneval :  [303]
« ll y a à Constantinople, des marchands de filles esclaves. Comme elles sont de différents pays, on commence par leur apprendre le turc. Ceux qui veulent se pourvoir vont chez ces marchands. Toutes ces filles sont vêtues simplement ; de sont que rien n’empêche qu'on ne voie leur ville. On les voit à visage découvert ; la seule précaution à prendre, c’est de le leur faire laver, ainsi que les mains ; car souvent on les farde pour cacher les défauts de leur teint. Le marchand, sur le certificat des matrones qui les ont visitées, répond qu’elles sont vierges. Quand c’est un homme de considération qui va chez lui, il lui donne une liste où l’âge, le caractère même de ces filles sont marqués. L'ordre de ces maisons en admirable. Tout y est réglé comme dans les monastères les plus réguliers. On s'y lève ou s’y couche, on mange, on travaille à la même heure. Quelques femmes et des eunuques en ont soin. La désobéissance, la mauvaise humeur, les querelles y sont punies avec sévérité. Aucun homme n’entre dans ces appartements ; le maître même en est exclu. Pour les faire voir, on les fait passer les unes après les autres au travers d’une cour. Elles y marchent fort lentement sans qu'elles vous voient, vous avez le loisir de les considérer. [304] Si on s'attache à quelqu'une, on la fait venir dans un espèce de parloir, mais alors un grand voile la couvre de la tête aux pieds. Elle chante, elle danse, si elle le sait faire, et montre quelques-uns de ses ouvrages. Ces visites ne laissent pas de coûter, bien que le marchand n'exige rien pour faire voir sa marchandise, mais il faut donner au moins deux ou trois medjidiès : c'est le profit des eunuques et des femmes qui ont soin de ces filles. »

Pour terminer ma journée, après une visite au Bazar, Grégoire me conduit au Musée des Janissaires et dans deux turbés que je n'ai pas eu le temps de voir le jour où je suis entré dans les mosquées. Les Turbès sont les tombeaux des sultans. Avant cela, nous passons sur la place du Seraï-Meidan, ou se trouve la « Porte Auguste» du légendaire palais des sultans. C’est là, assis sur l'une des bornes où l'on posait les têtes coupées pour satisfaire au passage la vue du maitre, qu'il faudrait lire l’histoire de la Turquie, histoire peu connue en Europe ; tissu effrayant de cruautés horribles et de voluptés abominables. Si l’on feuilletait ces pages, on aurait du sang sous les doigts, et il suffit de jeter les yeux autour de soi sur cette place pour respirer l’âcre senteur des gouttelettes qui suintent encore le long des murs, malgré les efforts du temps et le passage [305] des années. Derrière la splendeur des armées victorieuses et le prestige des conquérants rentrant dans ce palais du vieux Serai, à la fois admirable et odieux, on trouve des séries d'atrocités sans exemple. Sur ses créneaux, les têtes s'accrochent hideuses dans leur martyre : par ces poternes, on jette dans le Bosphore des cadavres cousus dans des sacs. Derrière ces élégants treillages, on étrangle, on empoisonne. Voici la cage où le Sultan enfermait ses frères. je suis assis sur un tronc de colonne en porphyre à moitié enfoui dans l’herbe morte. La forme du cou est moulée dans ce bloc qui servait à décapiter les grands-visirs. Derrière moi se trouve la fontaine ou le bourreau lavait ses mains après ces tueries, devant moi, je regarde l'énorme platane, gigantesque arbre creux, vieux de treize cents ans, dans lequel vécut longtemps un chef de brigands fameux après la destruction des janissaires par Mahmoud II en 1826. C’est là qu’étaient situées jadis l'antique Byzance et l'Acropole. Sur cette pointe bercée par le vague murmure de la mer de Marmara et du Bosphore, dont les eaux se mélangent En ses pieds, s’éleva le palais de l’impératrice Placidie, les demeures des personnages les plus puissants de l'empire et les thermes d’Arcadius.

Aujourd’hui, toutes les vieilles sultanes y viennent vivre leurs derniers jours dans une sorte de solitude qui, dominant à la [306] fois la mer de Marmara, le Bosphore et la Corne d’or, respire le calme et la sérénité qu’inspirent toujours les grands spectacles de la nature.
Le Musée d'antiquités est à deux pas, dans les jardins. Nous y allons. Il est fermé. C’est la troisième fois que j'y viens, il est toujours fermé, je n'ai pas de chance. Cela provient de ce que l’heure varie chaque jour pour les Turcs. Ici on règle sa montre sur le Soleil, et comme chaque Turc voit lever le soleil à des heures différentes, il en résulte que toutes les montres varient. Quand le gardien du musée juge qu'il a suffisamment gagné sa journée, il ferme la porte au nez des visiteurs en disant qu’il est l’heure.  
Dans les jardins couverts d’or dures, avec des allées qui continuent les plates-ban des sans que l’on puisse savoir où les unes commencent et où finissent les autres, une trentaine d’ouvriers turcs transportent un lourd fardeau.
On me dit que c'est le sarcophage d'Alexandre le Grand. Il est enveloppé de grosses planches, placé sur des rouleaux, et les Turcs cherchent à le faire mouvoir en tirant sur une corde grosse comme un câble. [307]   Ils tirent en cadence, lentement, sans faire d’efforts, en s'accompagnant par un rythme monotone. Le sarcophage ne remue même pas. Les ouvriers ne s'en préoccupent en aucune façon et continuent à tirer sur la corde.
Tout le caractère turc se démontre dans cette petite scène. L’insouciance, la paresse, le manque d'initiative. On leur a dit de tirer sur la corde, ils tirent. La besogne n'avance pas ; que leur importe ?
Au Musée des janissaires, situé dans une vieille baraque en bois où L’on monte par un escalier étroit, sombre, si peu solide qu'il ne faudrait pas s'aventurer plusieurs à la fois ; on voit une collection de grotesques en cire, vêtus des anciens costumes turcs dont les moins ridicules se rapprochant à peine de ceux qui font la joie de nos enfants aux jours de carnaval.
Le chef de l'Islam est couvert de son grand manteau blanc ; les gardes impériales ont des coiffures d’une hauteur invraisemblable, en plumes de paon ; le chef Je cuisine a l’un des plus brillants costumes, celui qu’il revêtait pour assister au Selamlick à ses côtés se trouvent les porteurs de gâteau du harem impérial. Le bourreau (Haseki) est vêtu d'une longue robe rouge ; son bonnet rouge, énorme, a de larges pans qui retombent en arrière. Des mannequins figurent les principaux fonctionnaires de la maison du Sultan, depuis les vizirs et les ministres jusqu'aux eunuques noirs et blancs.  [308]

Il y a même un certain « Djivelek » dont le visage est caché par les franges de son bonnet et qui ne porte ni barbe, ni moustaches. Il avait une mission spéciale et ne se présentait jamais de face quand on avait besoin de ses services. Grégoire me le montre en baissant les yeux, et il parle bas pour m’indiquer trois gamins en costume de femme : Bizaben, Sertenk et Enderoum ; des modernes auxquels on coupa la langue après leur avoir bouché les oreilles. Abdul-Medziz eut des bontés pour eux, tout comme Henri III pour ses mignons. En France, toutefois, on ne peut voir, dans un musée, le souvenir presque fièrement rappelé de semblables mœurs. Du musée on s'en va visiter le turbè du sultan Achmed, où se voir le triomphe de l'assassinat. [309] Tous les tombeaux, recouverts d'une riche draperie brodée d'or et d’argent sont surmontés, dans les turbés, d'un bâton au bout duquel se trouve le fez porté de son vivant par celui qui repose sous ces dalles. Autour du cercueil d’Achmed, il y a les tombes de ses enfants. Tous leurs fez sont entourés d'un cordon rouge dont les extrémités retombent le long du bâton.
- Pourquoi ce lacet ? demandai-je à Grégoire.
- Monsieur, cela signifie qu’on a été étranglé. Quand il y a une écharpe rouge, l'écharpe indique que le cou a été coupé.
Il paraît que le sultan Achmed apprit que dans son harem un eunuque avait usurpé, pendant quelques jours, des fonctions pour lesquelles il n’était pas bien préparé. Il n’y eut pas de preuves. Mais un simple soupçon. Cela suffisait. Achmed n'hésita pas, il prit un moyen très radical. Toutes ses femmes furent jetées dans le Bosphore. Quant à ses enfants, on les étrangla et on leur coupa le cou, par moitié, afin d'éviter les jalousies de l’histoire.
Au turbé du sultan Mahmoud il n'y a pas de traces visibles d’assassinat. Au milieu d'une petite pièce octogone se dresse un catafalque en velours noir, brodé d'argent. A la tête, un fez sur lequel une aigrette d’oiseau de paradis est attachée avec une étoile de diamants de plusieurs carats.
Aux quatre coins, des chandeliers en argent garnis de cierges énormes et coiffés d’éteignoirs du [310] même métal. Une grille, également en argent, entoure le catafalque ; du sommet de la coupole descend un lustre qui vient de Londres, et de chaque côté de la porte, deux pendules françaises indiquent les heures en turc. Un vieux Turc, gardien de ce temple, fait voir aux visiteurs les ceintures en cachemire qui ont servi au sultan Mahmoud. Cependant c'est à ce souverain que remonte l’introduction du costume dit de la Réforme, c’est-à-dire de la redingote boutonnée droite.

Le tombeau du sultan Mahmoud est flanqué, d'un côté, par celui d'Abdul-Azis, son fils, de l'autre par les tombeaux des six femmes qui lui ont donné seulement des enfants mâles ; ces épouses sont les pures, les vraies, les fidèles. Leurs sarcophages sont en velours broché d’or et relevés par un grand nombre d'ornements également en or. Les autres femmes, celles qui ont eu des garçons et des filles, sont enterrées dans une petite salle basse, peu éclairée, à gauche en entrant. Les sarcophages ont la même forme que les autres, mais leur richesse est beaucoup moins grande. Quant aux sultanes mères seulement Je filles, elles sont indignes de reposer à l'abri sous le velours et l’or. Elles sont enterrées au dehors, dans le jardin. Chacune d’elle, repose sous une simple pierre ayant un trou dans le milieu pour permettre à l’eau d’y séjourner, et aux chiens ou aux oiseaux d’y venir boire. [311] Aux pieds et à la tête, une simple colonne en pierre ou en marbre.
Ce sont des épouses infidèles. Elles n'ont eu que des filles !... En Turquie, on n'a pas besoin d’autre preuve pour être fixé.
Je descends Stamboul au milieu de la cohue des marchands qui retournent à leur demeure. A l'entrée du pont, chacun se presse, par la nuit vient et les Turcs n'aimant pas être dehors quand il fait noir. Pendant que je traverse lentement le Bosphore dans un caïque, moyennant une piastre, le jour s'obscurcit rapidement. L'ombre s’étend sur Stamboul. Tout s'éteint à l’horizon, bientôt les lumières se montrent, rares et brillantes, derrière les fenêtres sans rideaux ni persiennes, s’étageant les unes sur les autres ; ou dirait les premières étoiles qui se lèvent au ciel. [313]