CHAPITRE XVIII
VARNA, ROUSTOUCK ET GUIRGEWO
Déjeuner à l’ambassade de France. - Mes hôtes. – Douane turque. -- Au revoir Constantinople. – Le Danaé. – Nuit en mer. - Le temps est maladetto - Mauvais débarquement. – Ma vieille dame américaine. – De Varna à Roustouck. -Visites aux tombes. - Cruelle exécution. - Pour provoquer une guerre européenne. – Une mariée dans la boue. - La marraine assiste, -- Promenade triomphale d'une chemise. - Passage du Danube. – Dans l'île Guirgewo - Vision de la famille.

Voici quinze jours que je suis à Constantinople, l’heure du départ a sonné. J'ai retenu hier ma place sur le Danaé, un bateau de la compagnie du Lyold autrichien, qui doit me conduire à Varna. Il est à l’ancre, sa mine est rassurante. Bien que la traversée ne soit pas longue, quatorze heures en tout, elle n’est pas toujours des plus agréables [340] et le choix du bateau a son importance si l'on ne veut pas être trop secoué. je déjeune à l’ambassade de France, où le comte et la comtesse de Montebello avaient eu la gracieuseté de m'inviter. La comtesse est une délicieuse femme, le type accomplie de la Parisienne, aimable et jolie. Dans l'ambassade où son charme rayonne, elle sait faire revivre pour ses compatriotes un coin du Paris regretté. On ne se croit plus sur les rives du Bosphore, mais au bord de la Seine. Le comte est un diplomate d’esprit ; quoique jeune, il est de la vieille école et conserve, dans la politique, les traditions d'un temps où Von portait le jabot plissé et des dentelles aux manches. Après déjeuner, je monte en voiture et je cours déposer quelques cartes dans les maisons hospitalières où j’ai trouvé un aimable accueil, puis vers deux heures, je rentre à l'hôtel. A la hâte je boucle mes malles et je sers la main de l'excellent M. Flament, un hôte comme on en trouve peu en voyage. Toute la maisonnée, sa femme, ses filles, deux charmantes personnes, son beau-frère sont autour de moi pour me souhaiter un heureux retour à Paris. On fouille dans mes poches pour savoir si j’ai bien tout ce qu'il me faut, on m’accable de provisions et de recommandations. Ces excellentes gens n'en feraient pas davantage pour un ami de longue date. Et tout cela n’est pas porté sur la note. [341] - Allons, monsieur, il est temps, me répète Grégoire, implacable comme un justicier. - Au revoir. - Vous reviendrez ? - Certainement. Voyons, si j’ai bien tous mes bagages. Oui, voilà mes deux valises, ma couverture, mon carton à chapeau dans lequel j’ai fourré un bonnet de derviche que je me suis procuré à grand peine. Mes poches sont bourrées de boites de cigarettes d'Orient et j’ai semé mes acquisitions, soie de Brousse, bijoux levantins, foulards de Damas, écharpes, pièces d’étoffes brodées, dans mon linge sale. Les tapis et les armes me seront expédiés par bateau. M. Flament s'en est chargé. 

Pour tout cela, il me faudrait aller à la douane, courir de bureau en bureau, perdre beaucoup de temps et payer fort cher ; j’emploie un moyen beaucoup plus expéditif et moins coûteux, le seul moyen pratique en Orient. Je glisse un medjidié dans la main du douanier qui monte avec nous dans le caïque de l’hôtel me conduisant au Danaé. Sur l'eau, près du bateau, nous trouvons un vieux nègre caché au fond de son caïque immobile. C’est un surveillant. Il a mission d’empêcher les fraudes. En nous voyant aborder le Danaé, il s’avance vers nous ; mon douanier lui fait un signe. Les deux hommes se sont compris. lls partageront. Et je monte sur le pour sans avoir à m’occuper [342] d'aucune formalité. Encore quelques minutes, le bateau se met en marche. Ses puissantes roues tourmentent les eaux du Bosphore. Bientôt Stamboul, Péra, Scutari disparaissent. Le dernier minaret s‘évanouit dans un lointain délicieux et la dernière vision qu'emporte le voyageur, en quittant Constantinople, lui fait oublier les détails fâcheux que renferme ce cadre merveilleux, la seule chose qui restera sans doute dans quelques années. Le chemin de fer terminé rend le voyage facile. Les Balkans, loin d’êrre un obstacle, deviennent un attrait. Ni fatigue, ni danger pour venir désormais à la capitale de l'Orient. Il y aura peut-être de grands boulevards éclairés å l'électricité. De belles rues remplacent des ruelles tortueuses et de luxueux magasins tiendront lieu du bazar actuel. Il n'y aura plus de moucharabis aux fenêtres, plus de chiens galeux dans tous les coins et dans toutes les rues, plus de lépreux horribles sur les ponts, plus de chaises à porteur, de hammals en guenilles, plus de muezzins aux minarets et de derviches abrutis dans les couvents. Il y aura de l’argent dans les caisses de l'État, des routes ou l'on ne se cassera pas le cou et des agents de police qui protègeront réellement les habitants. La civilisation y gagnera certainement, [343] mais les amateurs de pittoresque regretteront sans doute cette époque actuelle, où la ville des califes de l'Islam conserve encore son aspect si particulier.