CHAPITRE XVII
SCUTARI 

La Tour de Léandre. - Légende amoureuse. - Dans une du Bourgourlou. - Le tombeau du saint. - Guenilles musulmanes et chiffons chrétiens. - Le berger dans le cimetière israélite. – Le Champ des morts. - On dirait des gens ivres. - Derviches hurleurs. - Evangiles et petits miracles. - La mosquée d'Eyoub. - Deux marches en marbre. - Derviches tourneurs. - Le tour des murs. - Immondices pestilentiels. - Ali de Tebelin. 

Pour aller à Scutari, j’ai préféré le caïque au bateau à vapeur. Au lieu de m’y rendre en un quart d'heure, j'ai mis le double de temps, mais j’étais libre de revenir quand il me plairait et d’approcher tout à mon aise du rocher que battent les eaux de [314] la mer de Marmara pour entrer dans le Bosphore et sur lequel se dresse la tour de Léandre. C'est à tort, d'ailleurs, qu’elle porte ce nom, car pour aller rejoindre Hèro, Léandre ne traversait pas le Bosphore, mais l'Hellespont. Les Turcs ont également une légende sur cette petite tour. Elle est assez poétique et mérite d'être rapportée. Le sultan Mohammed, - quand on ne sait pas exactement le nom d'un Sultan, on peut l'appeler Mohammed, ce sera toujours exact, - avait une fille belle connue l'aurore, séduisante comme les trois grâces réunies. Désireux de connaître le sort qui lui était réservé, il consulta une bohémienne très habile, qui rendit un oracle terrible.
- Ta fille, dit-elle, Ô grand et puissant seigneur, mourra de la piqûre d'un serpent.
On devine le désespoir du malheureux père. Sa fille, son adoration, cette beauté sans pareille devait mourir si tristement. Pour conjurer l’affreux destin, le Sultan fit construire une tour, là, en pleine mer, sur ce rocher toujours caressé par les vagues et que nul reptile ne saurait atteindre. Lorsque la tour fut terminée, il y enferma sa fille Mehar-Chegid, sa bien-aimée. La captive, on le comprend, ne s'amusait pas beaucoup dans cette étroite prison, d’autant plus qu’elle avait l'âme tendre et qu’avant d'être enfermée, elle avait distingué, dans l’entourage de son père, un jeune prince persan. Gracieux et charmant [315] comme il convient à tout prince qui se respecte, le jeune Persan, lui aussi, adorait Méhar-Chegid. On juge de sa douleur, lorsqu’il apprit la captivité de sa bien-aimée, car le sultan Mohammed voulant sauver sa fille, exigeait qu'elle ne vit, dans sa tour, que ses femmes et ses eunuques. L’amour, heureusement, sait vaincre tous les obstacles. On peut tendre des chaînes dans le Bosphore et séparer deux mers, mais nos deux cœurs qui s'adorent.
Le prince eût bientôt gagné les femmes et les eunuques. C'était un jeu d’enfant. Chaque nuit il venait en barque, au pied de la tour, remettre à la princesse des fleurs cueillies de sa main ; l'on dit même qu’alors prit naissance ce doux langage symbolique des fleurs, si répandu depuis à Constantinople. Mais, si le prince apportait ses fleurs, il n'avait pu vaincre la sévère consigne et franchit le seuil de la tour. ll jetait son bouquet par une fenêtre ouverte, Méhar-Chegid le remerciait d'un sourire et c’était tout. Un soir donc, ou plutôt une belle nuit d’été, une de ces nuits où, sous les lueurs du ciel constellé d’étoiles, une brise légère, fraiche, indiscrète et voluptueuse à la fois vous enivre de ses effluves amoureuses, le prince offrit à sa bien-aimée une gerbe de roses et de lilas. Dans un transport de joie, peut-être de désirs, Méhar presse la gerbe sur son sein. Elle se grise [316] de parfums, elle cherche, sur chaque fleur, les baisers que le prince y a déposés, quand, ô terreur, un aspic, un aspic hideux sort d'une rose, dresse sa tête au moment où elle pressait les fleurs sur ses seins nus, et la mord. Au bas de la tour, le prince, qui attendait un sourire pour récompense, entend un cri d’angoisse. Il se rappelle la prédiction. Il devine tout. Fou de douleur, impuissant devant la fatalité, il veut finir ses jours dans les flots profonds de la mer. Mais une fée bienfaisante, une houri errait par là, balancée mollement sur un nuage. Elle voit ce désespoir. Touchée par tant de constance et d'amour, elle prend le jeune homme par la main, le soulève au milieu des airs et l’introduit dans la tour, dans la chambre même où, prête à mourir, gisait la malheureuse Méhar. Ce qu'il fit, les amoureux le devineront sans doute. Il posa sa lèvre sur la plaie et but le venin que le reptile y avait enfoncé. La princesse fut guérie, elle rendit en baisers au prince ce qu'il lui avait donné en fleurs, et le Sultan les maria tous les deux. *

** Scutari, jadis Chrysopolis. Quelle évocation ! C’est la vieille histoire grecque qu'on revit en débarquant [317] sur le môle en bois où mon caïque aborde.

C’est peut-être là, à cette même place, que Xénophon s'arrêta avec les Dix Mille avant de repasser en Europe ; c'est là qu’Alcibiade avait fait établir un péage pour les navires et que, plus tard, les Byzantins élevèrent trois statues colossales, en mémoire du secours qu'ils avaient reçu d'Athènes conte Philippe de Macédoine.

 Les plaines ondulées des environs ont vu les dernières victoires de Constantin le grand sur Licinius. Aujourd’hui, ce n’est plus qu’une ville turque, dont les premières maisons semblent habitables, parce qu’elles se baignent dans le Bosphore, mais dont les rues tortueuses, sales, sont bordées de masures peintes d’une couleur rouge sale qui leur donne un aspect maussade et monotone. Rien que des musulmanes, au nombre de cinquante mille environ l’habitent.

Avant d’aller au Tekkè des derviches hurleurs, nous montons, Grégoire et moi, dans une araba qui date au moins du temps de Mahomet, sauf la garniture intérieure, qui est en damas jaune à ramages [318] rouges avec des rideaux verts. Sa caisse est peinte en rouge, ses grands ressorts sont à moitié cassés, le siège ne tient plus. C’est dans cet équipage, capable d'attendrir les biftecks les plus récalcitrants, par les horribles secousses qu'il procure même sur une belle route, que nous allons au sommet du tuent Bourgourlou, en suivant un chemin tellement encombré de pierres, tellement parsemé d'ornières, qu’après quelques centaines de mètres je préfère suivre l'araba à pied. Grégoire, habitué à ce moyen de transport, résiste aux cahots et me demande la permission de rester, ce que je lui accorde volontiers. Il trouve même le moyen de s'endormir, et je dois le réveiller quand nous sommes au sommet du Bourgourlou. Alors, il faut bien oublier la fatigue. C’est encore plus beau qu'au sommet de Galata : Le Bosphore ressemble à un large ruban bleu que continue la moire verte de Marmara, au milieu de laquelle les quatre iles des Princes semblent de gigantesques pains de sucre. Au pied du mont Olympe, dont la neige scintille sous le ciel, on distingue très aisément Brousse. Plus près de nous, voici le chemin de La Mecque. En treize jours de marche on gagne le désert. Quelques chameaux y cheminent, précédés de leur chef de file habituel, un petit âne. A côté de ce chemin, les hauteurs de Cartule. A mes pieds, Chalcédoine, et devant moi, [319] là-bas, la montagne d'Eyoub et le palais de Bélisaire. A l’horizon, le village de Tsaratsa et une grande montagne blanche. On aperçoit même le chemin de fer de Roumélie sur une grande longueur depuis son départ de la pointe du Sérail. C’est plus de vingt-cinq lieues de terre européenne que le regard embrasse. Tout près du meilleur endroit pour contempler ce spectacle si grandiose se trouve le tombeau de Bourgourlou, le saint qui donna son nom à la montagne. Il date de 420 ans, dit-on, et mesure quatre mètres de long. D'après la légende, Bourgourlou avait un frère véritable géant ; leur père avait la taille double de la sienne. La tombe s’élève sur un tertre où poussent des rosiers. Elle est énorme, entourée d'une double enceinte, la première en claire-voie, la seconde en pierres. Un ermite loge dans cette retraite perdue, mais nous avons beau l'appeler, cogner à la porte, personne ne répond ; ce doit être un ermite coureur. Grégoire n’a pas souvenir de l’avoir jamais trouvé chez lui. Ce tombeau est un lieu de pèlerinage très fréquenté des malades. La claire-voie est couverte de ficelles, de cordons, de petits morceaux d'étoffes noués au mur des morceaux de bois. Je veux en dénouer pour me rendre compte de leur usage.
- N’y touchez pas, me dit Grégoire avec vivacité ; si l’on vous voyait ! [320]
- Eh bien ?
- Ce sont les malades qui viennent prier le saint. Ils nouent autour des planches ces morceaux d’étoffe pour laisser leur maladie. Si vous enlevez l’étoffe ou le cordon, la maladie ira les retrouver. N'y touchez pas, monsieur, on vous ferait un mauvais parti. Décidément, pensai-je, la bêtise humaine est partout la même. A Constantinople ou en France, musulmans et chrétiens sont aussi disposés aux croyances les plus saugrenues. Ces petits chiffons et ces rubans noués autour de cette tombe pour y laisser ses maladies me rappelaient une rencontre l’année précédente auprès de Serquigny, dans le département de l’Eure. Je chassais avec quelques compagnons, lorsque en suivant mon chien qui, lui-même, suivait une piste, je me trouvai tout à coup devant les restes d’un vieux mur couvert de ronces, de mousse et de lierre. Dans le mur, il y avait une sorte de niche et dans la niche, un morceau de pierre informe. A toutes les branches voisines se trouvaient des morceaux d’étoffe noués avec soin pour que le vent ou la pluie ne pussent les faire tomber à terre. Intrigué par ces chiffons noués aux branches, j’oubliai mon chien, qui continuait à suivre la piste, un lapin en profita pour me passer entre les jambes et dès que j’eus rejoint les autres chasseurs, je leur lis part de ma découverte. [321]

L'un d'eux, se mit à rire.
- Vous ne connaissez pas saint Anselme, me dit-il ?
- Ma foi, non, je n’ai pas cet honneur.
- C’est un saint qui guérit les coliques des enfants. Le vieux mur que vous avez vu est le reste d'une chapelle qui lui était consacrée. La pierre placée dans une petite niche est sans doute un morceau de sa statue, et beaucoup de mères dont les enfants ont des coliques viennent ici en pèlerinage. Elles apportent un morceau de la chemise de leur enfant et l’attachent aux branches. Il y en a même qui apportent leur enfant. Si le lendemain le bébé meurt, c’est parce qu'elles sont venues trop tard. Leur foi n'est pas atteinte… Je ne vois pas de différence entre saint Bourgourlou, un infâme mahométan qui, sans doute, doit être en enfer, et saint Anselme, un giaour, un chien de chrétien, que Mahomet a naturellement refusé de recevoir dans le paradis des fidèles croyants. Au retour, il me faut prendre le même chemin. La descente se fait plus facilement. Cette fois, malgré les cahots, j’ai pris place dans mon araba. Nous passons près d’un cimetière israélite. Un champ à flanc de coteau, parsemé Je grosses pierres plates et de formes quelconques. Pas une croix, pas un signe religieux, pas un: inscription.  [322]

C’est l’égalité absolue dans la mort. Des moutons paissent tranquillement les brindilles d'herbe poussées dans ce terrain rocailleux. Un vieux berger les garde. Il est couvert de peaux dont le poil est à l’intérieur ; son aspect est des plus bizarres. Immobile sur une pierre, on croirait voir un énorme mannequin placé là pour effrayer les moineaux. Toujours descendant, nous arrivons au grand cimetière de Scutari, le plus vaste de Constantinople, l'on pourrait dire le plus peuplé de l'Orient, si ce mot ne s’appliquait pas à des morts. C’est un immense bois de cyprès coupant un terrain montueux raviné par les eaux de pluie. Les arbres atteignent d’énormes proportions et prennent les formes les plus variées, le sol est considéré comme une terre sacrée. C’est là qu'a été fondée la dynastie des Ottomans et c'est de là que l’Islamisme est parti pour se répandre en Europe. Aussi, beaucoup d’hommes illustres ont-ils voulu être enterrés dans ce cimetière de Scutari. [323]

Mais ce champ des morts, de même que tous les cimetières de Constantinople, n'inspire aucun recueillement. On peut y étudier, sur les tombes anciennes et modernes, toutes les formes que le fez a revêtues successivement depuis deux ou trois siècles. En comme ces fez sont taillés au sommet de pierres, dont pas une n’a gardé sa position verticale, cela donne l’idée d'une bande de braves gens rentrant chez eux, après avoir festoyé à la noce au village voisin, un peu plus tard que de coutume. La plupart de ces tombeaux sont ornés de fleurs de nénuphars gravées ou peintes. Les plus récents ont une façade d'un vert superbe. Quelques-uns viennent d'être construits, ils sont recouverts d’un treillage doré. On croirait voir une énorme volière. Les Turcs ne réparent rien, ces tombeaux se trouvent [324] souvent à côté d'une autre tombe crevassée, ravinée, d'où émerge un bras ou une jambe. Des ossements gisent au hasard sans être jamais ramassés. Les troupeaux se promènent au milieu de ces cimetières. Les enfants y jouent. On y fait des parties de plaisir ; sur l’herbe, en maints endroits, il y a des papiers ayant servi à envelopper des victuailles ou marquant les étapes après un bon repas. C’est d’ailleurs ainsi dans tous les cimetières de Constantinople, et il y en a partout, au coin des rues, sur les places, derrière des maisons, autour des mosquées. Ils sont placés au petit bonheur, sans clôture, sans entrave ; on ne les entretient pas, on ne les détruit jamais. Ils s'étendent toujours. La moitié de Constantinople appartient aux morts, l'autre moitié aux vestiges des siècles passés. Les vivants s'entassent comme ils peuvent, où il y a de la place. *

**

Ma montre marque Jeux heures. Il faut me hâter si je veux assister à la cérémonie des derviches hurleurs. Heureusement le Tekkè est auprès ; quelques minutes suffisent pour que nous y soyons. Là aussi [325] la consigne est devenue moins sévère. Il n’est plus besoin de firman. Un simple quart de medjidié vous donne le droit d'entrer dans la salle. Il y a des petites tribunes ; elles sont déjà pleines d’étrangers, hommes et femmes. On vient là comme on vu au cirque ou aux Folies-Bergères. Les musulmans ne s'en offusquent pas. La salle ou les derviches se tiennent est bien pauvre et bien mesquine. Le plafond est peint à la détrempe et les murs, crépis à la chaux, n'ont pour tout ornement que de malheureux petits tableaux renfermant des feuilles de papier sur lesquelles sont écrits des versets du Coran. Par ci par là sont accrochées de vieilles cymbales, des tambours de basque, des œufs d’autruche, et, près du Mirhab, deux grandes draperies avec des inscriptions blanches sur noir, roses sur gris. Le Mirhab est garni de quelques vieux drapeaux des prophètes, de gros chapelets, de bonnets des derviches morts en odeur de sainteté et d’objets singuliers. Des morceaux de fer ayant un énorme crochet auquel est suspendue une boule en bois avec de gros clous. Dans ces dernières années encore, les derviches se battaient et s’entretuaient avec ces instruments à certaines époques de l’année. Maintenant, cette pratique cruelle est défendue. Sur le sol, des peaux de moutons et de petits tapis de prière. [326] D’abord les premières prières. Le chef des derviches est accroupi devant le Mirhab, pendant que tous les autres, en rang derrière lui, semblent lire dans leurs mains, en psalmodiant une plainte gutturale. Par instant, l'un d’eux fait un solo. Il chante d’une façon si compliquée que les veines de son cou se gonflent et que la sueur ruisselle sur son visage. Puis, ils se remettent en cercle, s'accroupissent et commencent leurs chants en se balançant. Beaucoup sont vêtus de guenilles ; sauf le bonnet, tous portent des vêtements différents.  La cérémonie commence à deux heures, mais l’exactitude n’est pas une vertu musulmane, même chez les derviches. Il en arrive à chaque instant. Le nouveau venu se rend d’abord auprès du chef, lui embrasse la main, se tape la tête contre cette main et l’embrasse encore pendant que le chef pose ses lèvres sur ses propres doigts. On embrasse des ceintures rouges que l'on se noue ensuite autour du ventre avec le plus profond respect, ayant soin de faire, à chaque nœud, quelques pas en avant et de se mettre le pied droit sur l’orteil gauche chaque fois que l’on s’arrête. Puis enfin, après de nombreuses génuflexions, après des baisers, des accroupissements, des saluts, des salamalecs de toutes sortes, on ramasse les [327] peaux de moutons, la bande des derviches se place sur un rang au fond de la salle, chaque derviche serré coude à coude l’un contre l’autre, et l'un d'eux s'écrie :
- Que la fête commence ! Pour être véridique, je dois dire qu'il ne prononce pas ces paroles, mais de son pied, il marque la cadence et les hurleurs commencent à se balancer en poussant un léger grognement. Bientôt le grognement augmente, le balancement s'accentue. La cadence devient de plus en plus vive, pendant qu'un chef va de l'un à l'autre, leur donnant de grandes robes noires et distribuant des calottes en mousseline blanche, pour éviter les [328] refroidissements à la tête. Un nègre gigantesque, officier de la garde impériale, quitte sa tunique sous laquelle il a une longue chemise rose nouée à la ceinture par une écharpe blanche. C'est le plus extraordinaire à voir, tellement ses hurlements sont rauques et ses mouvements violents. Il se balance avec une véritable fureur, en secouant sa tête comme un battant de cloche. Bientôt la muraille vivante est emportée tout entière par la même secousse ; elle semble ballottée par un tremblement de terre. La sueur ruisselle sur tous les visages. Les têtes semblent ne plus tenir sur les épaules. Le hurlement, d’abord compréhensible et répétant la formule sacrée : La Allahil Allah ! n’est plus qu’un cri rauque, atroce, inhumain, une sorte de râle dans lequel on ne peut distinguer qu'un sifflement épouvantable qu’on croirait produit par une puissante machine prête à éclater. Aussi l'on est étonné, stupéfait, quand, la cérémonie faite, on voit ces hurleurs se retirer paisiblement de la salle pour s’en aller dans une petite pièce voisine où ils se mettent à boire du café en fumant une cigarette. Il y a encore des petits miracles appropriés à la circonstance et très appréciés des musulmans.
Des parents apportent leurs enfants malades et le chef des derviches se promène sur leur dos pour les guérir, mais il est soutenu sous les aisselles par deux confrères, heureusement pour les enfants. [329] Il ne les écrase pas. C’est tout ce qu'il peut faire. Si on lui en demandait davantage, il serait, sans doute, bien embarrassé. Après tout, nos curés disent des évangiles pour guérir les écrouelles, et des paralytiques vont se plonger dans les piscines glacées de Lourdes pour retrouver leur agilité. Il ne faut pas être plus royaliste que le roi et croire que les musulmans sont plus bêtes que nous. Ils le sont autant, mais pas davantage. Pour voir les derviches tourneurs, je suis allé, le lendemain, au monastère d'Eyoub, dans la campagne. Doux heures de voiture, par des rues et des chemins où chaque tour de roues est capable de vous rompre les os. Ce monastère est situé au bord de la Corne d’or, au milieu d’un site attristé. Dans l’eau, des travailleurs puisent la bourbe avec laquelle on confectionne les briques. Tour aux alentours, ce sont des cimetières. Deux ou trois kilomètres avant d’y arriver on suit des rues bordées de tombes. Elles sont même indiscrètes ces tombes. Elles grimpent [330] les unes sur les autres, on en voit dans les plus petits coins. Elles s'entassent, s'accumulent sans cesse.

Et l'on passe près de la mosquée d'Eyoub, la plus sainte de toutes les mosquées pour les musulmans. C'est la seule de Constantinople dont l'entrée soit interdite aux infidèles. La défense est si rigoureuse que les ambassadeurs eux-mêmes n'y sont pas admis. Elle fut construite par Mahomet le Conquérant en l'honneur du porte-étendard du prophète Eyoub, tué pendant le siège de Constantinople par les Arabes, en 668. On y conserve l'épée du prophète que tout nouveau Sultan doit ceindre lors de son avènement. Cette cérémonie remplace, chez les Turcs, le couronnement pratiqué dans les pays chrétiens. C’est la consécration officielle et religieuse du pouvoir des Sultans. Le nouveau Commandeur des Croyants arrive en caïque par la Corne d'or. Il descend, près de la mosquée, à une petite rue dont les trottoirs sont en marbre et qui est bordée de tombeaux. Près du débarcadère, une double marche lui permet de monter à cheval. Quand il est parvenu à l’autre extrémité de cette courte rue qui, pour la circonstance, est recouverte d’épais tapis de Smyrne, une autre marche de même forme et de même dimension lui sert pour mettre pied à terre. Sans doute, un Sultan fut jadis gêné par son ventre.

[331] Pour éviter le même désagrément à ses successeurs, il fit placer ces deux marches en marbre. Je ne sais si elles ont vu autant de charmes et si elles ont entendu autant d'histoires galantes que les trois marches de marbre rose qui inspirèrent Musset, mais elles en savent long sur l’histoire de la Turquie, car toute la descendance des Osman les ont foulées du pied. Nous arrivons trop tôt au tékké des derviches tourneurs. J'ai près d'une heure à attendre. On me fait entrer dans une petite pièce garnie de nattes, sur lesquelles je m'accroupis. Grégoire me demande si je veux prendre du café. J’accepte volontiers. Aussitôt, un derviche met sur les charbons sa petite tasse en cuivre emmanchée d’une longue tige avec laquelle on prépare le café dans tour l’Orient, et quelques minutes après je suis servi. J’écoute le son monotone d'une flûte. Dans une dépendance voisine, un derviche s’exerce sur cet instrument qui sert pour leur cérémonie. La grande maison où je me trouve est l'habitation du chef des derviches. Au-dessus, il a son harem, dont toutes les fenêtres sont garnies de ces affreux moucharabies qui enlaidissent les plus jolies habitations. Dans la cour, [332] un enfant joue ; frais, rose, joufflu, il paraît avoir une douzaine d’années et porte le bonnet de feutre des derviches. C’est le fils du chef, son papa le prépare pour lui succéder' un jour. On est chef de derviches de père en fils. Quand la cérémonie commence, nous allons à la salle, toujours en payant un quart de medjidiè. Cette salle est bien plus élégante que celle des hurleurs. Son parquet est poli comme un miroir. Elle tient lieu à la fois de salle de bal et de salle de spectacle. Elle est carrée, avec des petites colonnettes qui supportent les loges grillées où se mettent les femmes, lesquelles entrent par une porte spéciale. On ne les voit pas. Sur la gauche, il y a quatre tombeaux de chefs de la communauté. Ces tombeaux sont recouverts de velours noir et de cachemire. Le bonnet de feutre est à l’extrémité d’un bâton, du côté de la tête. Un beau lustre en cristal descend du plafond, au milieu de la salle. C’est toute la décoration. Les derviches entrent pieds nus, [333] coiffés de leur bonnet et recouverts d'un grand manteau qui les enveloppe entièrement - il y a des manteaux noirs, violets, verts, rouges, bleus - puis ils se tiennent debout, appuyés contre les colonnes jusqu'à l’arrivée du chef. Alors, après quelques prières psalmodiées d'une voix lente, assez semblables à celles de nos prêtres pendant l'Office des Morts, il y a quelques instants de silence. Une flûte module ensuite un chant plaintif que rythment les coups frappés sur un tambour de basque. Aussitôt tous les derviches, - ils sont dix-sept, - enlèvent leur manteau et filent processionnellement autour de la salle. Eu voici de très jeunes, d'autres sont d’assez beaux vieillards à la longue barbe blanche. Le petit garçon joufflu, le fils du derviche est là, entre deux vieux à la tête branlante. En passant devant le Mirhab, ils se saluent réciproquement. Celui qui vient le dernier salue le tapis. Quand ils ont ainsi fait lentement trois fois le tour de la salle, la flute et le tambour de basque accélèrent le mouvement et, sous les accords peu harmonieux de cette musique capable, tout au plus, de faire danser des ours, ils se mettent à tourner. [334]

Ils tournent comme des toupies, vite, très vite, en avançant lentement, le corps immobile, les bras étendus, les yeux mi-clos fixés sur le bras gauche. Leur longue robe flottante, de nuance diverse, jaune, blanche, verte, rouge, s'étend, s'arrondit, se gonfle comme un ballon et semble les soulever de terre. Certains tournent avec une vitesse prodigieuse ; le gamin est déjà fort habile. Quelques vieux n'ont plus la force et titubent sur leurs jambes. Le parquet crie sous l’effort violent des pieds nus qui tournent, et sans cesse un derviche examine s'íl ne se produit pas dans le bois des éclats qui pourraient blesser. Il surveille également les tourneurs et frappe du pied pour avertir quand l'un d’eux ne conserve pas les bras horizontaux ou ne reste pas à sa distance. Quand ln musique se tait, ils s'arrêtent, se saluent, les bras étendus, l'une des mains ouverte, [335] l’autre fermée ; ils se touchent les oreilles avec le pouce, les doigts écartés et s'en vont fort tranquillement chacun chez soi, après avoir remis leurs manteaux. Moi aussi, j'aurais dû faire comme eux et m'en aller tranquillement à mon hôtel où j'avais à préparer mes bagages. C'était mon dernier jour à Constantinople. Le lendemain je devais m’embarquer sur le Danaé pour gagner Varna, afin de rentrer à Paris par la Roumanie. Mais on m'avait tant vanté le tour des murs que je voulus au moins en parcourir une partie. A cheval, l'idée eût été heureuse. En voiture elle était ml-faste, car le chemin de ronde où l'on passe pour faire cette excursion date de toute éternité et les énormes pierres pointues qui le parsèment n'ont pas été apportées par les hommes. Tous ces vieux murs, toutes ces ruines effondrées, rangées par le temps, craquelées comme une porcelaine trop chauffée, tapissées de feuillages et soutenues par des lierres séculaires ont encore une allure imposante. De cent mètres en cent mètres les tours se succèdent, quelques-unes sont encore entièrement debout. Elles ne supporteraient pas le choc de nos canons modernes, mais si le temps seul achève leur destruction, longtemps encore elles sauront résister à ses morsures.

Il y a, certes, un puissant intérêt à revoir ces murailles, témoins muets de tant d’événements, à visiter les [336] restes du château de Bélisaire, à monter dans le château des sept tours où les sultans enfermaient les ambassadeurs avant de les recevoir, mais les anciens fossés sont remplacés par des soupçons de jardins couverts de ronces, d'herbes parasites et des plus ignobles débris. De chaque côté du chemin qu’il faut suivre, il y a des amoncellements de détritus pestilentiels, apportés là depuis des années. C’est le dépotoir du trop plein de Constantinople et le cœur bondit dans la poitrine à la seule odeur qui s’échappe de ces charniers, au milieu desquels vivent pourtant, dans de misérables baraques, des agents de l'administration des douanes. Si l’on se faisait une opinion sur leur physionomie, on ne voudrait certainement pas les rencontrer seul à seul la nuit, en ces endroits où ils ont mission de réprimer les fraudes. Ils ont beaucoup plus l’aspect de brigands que d’honnêtes gens. Leurs vêtements sont en lambeaux, ils ont [337] aux pieds des bottes éculées. Un sabre pend à leur côté ; il y a toute une panoplie à leur ceinture. Quand on ne circule pas au milieu de fumiers, on chemine au travers des cimetières. Les pierres des tombes sont éparses. Une ici, une autre là. L'une d'elles est historique et porte un nom qu’Alexandre Dumas a popularisé dans le Comte de Monte-Christo. C’est la tombe d'Ali de Tebelin, pacha de Janina. Le corps ne s’y trouve pas. Il n’y a que la tête. Ce personnage un peu légendaire a été tué vers 1820, après une existence des plus mouvementées. Il débuta par le brigandage et par de nombreuses opérations financières faites à main armée, seule différence qui le distinguait de certains financiers actuels. Grâce à ces procédés, il acquit une grosse fortune. Pour en dépenser une partie, il se maria avec la fille d’un bey du pays et pour s'installer confortablement, il s’empara de la ville de Tebelin, dont sa famille avait été chassée jadis. Il servit la Turquie contre les Russes et fut créé pacha à deux queues. Tour å tour il aida et trahit Napoléon et les Anglais, augmenta sa puissance et devint si arrogant, si lointain, que de nombreux ennemis, qu'offusquèrent l'éclat de sa fortune, travaillèrent à le perdre. Ils y réussirent. Surpris par ruse, on le cribla de blessures et quand il tomba, d'un coup de cimeterre un officier lui coupa la tête. Elle fut parfumée et envoyée [338] à Constantinople, puis elle tut achetée par le derviche Soliman, ami d'enfance d'Ali, qui l'ensevelit de ses mains sous la pierre où se lit cette inscription :
Ci-gît, la tête d’Ali,
pacha de Tebelin,
gouverneur de Janina,
qui, pendant plus de cinquante ans,
travailla
pour l’indépendance de l’Albanie.

A lire l’histoire, on ne sait ce que fut réellement Ali. Des historiens le représentent comme un demi-grand homme, d’autres en font un affreux bandit. Peut-être, pour se faire une opinion, faut-il choisir entre les deux.