CHAPITRE XV
LA SUBLIME-PORTE
On mendie partout. - Artin-Pacha est un barbiste. – Le petit homme rouge des Tuileries. - Saïd-Pacha. - Pas d’initiative. - Les lenteurs turques. - Comment on travaille. - Les employés. - Le phylloxéra combattu par la camomille. - Quarante mois d’arriérés - La toilette d’une grande dame.

La Sublime-Porte n'a de sublime que le nom. De loin, le mot est sonore, poétique. De près, la vue est sans attrait. C’est une très grande construction en marbre, affirment les guides, mais dont l’aspect est triste et maussade. Elle possède un large toit et un pignon pointu. Sa façade est décorée de versets du Coran. Elle domine Stamboul, se trouve près du Seraskeriat, autrement dit le ministère de la guerre, et plonge sur le Bosphore. [290]

Jadis, la Sublime-Porte a pu enthousiasmer les voyageurs. Aujourd'hui, ce n’est plus qu’une splendeur passée. L'herbe pousse sans entraves dans les pavés disjoints et pointus de la petite cour qui l’entoure. Plusieurs fenêtres n'ont plus leurs volets. D’autres ne sont plus retenues que par un gond. La couleur jaune, apanage de la puissance en Turquie, a des teintes terreuses, les murs s'effritent et la Sublime-Porte appelle des réparations urgentes qui ne viennent pas. Il faut en accuser surtout le tempérament turc. A Constantinople, on construit à nouveau, mais on ne répare pas et personne n'attache d'importance au bon entretien des monuments publics ou privés.
C'est là que se trouvent les bureaux du grand-vizir et du ministre des Affaires étrangères. C’est là où se réunissent les ministres pour délibérer.
L’intérieur est mieux tenu que le dehors. Il y a des restes de dorure à certains plafonds, et les couloirs sont réputés. On y pénètre comme on veut. Nul obstacle, nulle consigne n'arrête les solliciteurs et les importuns. Pendant que je prenais le café dans le cabinet du secrétaire général, Naoum-Effendi, en attendant l’arrivée du ministre, un sourd-muet est entré comme chez lui et nous a demandé un bakschisch que le secrétaire général lui a très charitablement donné.
Pour aller d'un bureau à un autre, ou quand on change d'étage, une bande de mendiants, d'estropiés, [291] de goitreux vous suivent et vous harcèlent en tendant les mains pour obtenir une aumône, qu'ils implorent avec leur accent trainard fortement agaçant.
A l'entrée principale, un poste de soldats dont l’habillement n'est pas absolument irréprochable, et, devant la porte des ministres, deux sentinelles, montées sur une épaisse planche qu’ils ne quittent pas, présentent les armes à Leurs Excellentes quand elles passent. Telle est l'habitation servant de cadre à la puissance visible à la Turquie. La puissance suprême est le Palais impérial, mot magique qui couvre tout, protège tout, arrête et active tout. Rien ne se fait sans le Palais. Tout y va et tout en vient. Quand un ministre vous a dit: c’est l’ordre ou la défense du Palais : inutile d’insister pour avoir des explications. Il ne vous en donnerait pas. Dans le langage courant, le mot Palais remplace même le nom du Sultan que, par respect, on prononce le moins possible. Et quant à la Sublime-Porte, tout est bien convenu, conclu et arrêté, quand on croit l’affaire terminée et la décision prise, le ministre vous dit : « Maintenant, je mis transmettre le dossier au Palais. » Or, le Sultan, voulant tout voir par lui-même, ne peut, malgré son activité, son travail opiniâtre dépasser les limites du temps. Il arrive donc que la patience des Occidentaux est mise à une rude [292] épreuve. Surtout si l’on ajoute que les ministres viennent au ministère vers midi, et s'en retournent à leurs demeures respectives sitôt qu’il fait nuit.
Le travail à la lumière est une chose exceptionnelle Et la Sublime-Porte. On compte les jours où ce fait a pu se produire. Un ancien ministre m'a raconté qu'une fois, il avait dû rester jusqu’à neuf heures du soir dans ses bureaux. Une date dans sa vie politique.
Il serait d'ailleurs injuste d'accuser pour cela les ministres de négligence ou de paresse. Ce sont les habitudes turques. Pour ce peuple, le temps n'a aucune valeur, et la devise des Orientaux est le contraire de celle des Américains.
Plusieurs fois, j’ai eu l’honneur de me trouver avec Said-Pacha, le ministre des Affaires étrangères, et avec son secrétaire d'État, Artin-Pacha, deux hommes fort érudits et des plus affables. Nous causions pendant longtemps, tout en prenant le café, comme dans un salon parisien. Le ministre, assis sur un fauteuil bas, à quelque distance devant son bureau, donnait par instants une signature à quelque secrétaire entrant sans être appelé. Artin-Pacha, assis sur un autre fauteuil aussi bas, dans le prolongement du bureau d’acajou, donnait parfois des ordres à des secrétaires qui circulaient librement dans ce cabinet. Et moi, assis sur un troisième petit fauteuil, entre ces deux messieurs, je fumais des cigarettes en admirant cette quiétude, ce calme, [293] cette liberté d'esprit dans un poste aussi compliqué, aussi délicat que celui des Affaires étrangères. Rien d'ailleurs, dans le cabinet du ministre, n’évoque l'idée d'un surmenage intellectuel. Ni cartes, ni plans, ni paperasses. De nombreux sièges en soie de Brousse à larges raies roses et rouges. Deux poêles en faïence, une pendule et un bureau sur lequel les papiers sont en ordre, ce qui n'a pas toujours lieu dans nos ministères. Said-Pacha, le ministre des Affaires étrangères, est un homme d'une soixantaine d’années, à la physionomie bienveillante. Le visage est morue comme chez la plupart des Turcs, mais l’œil est souriant et attire la sympathie. Ancien ambassadeur en Allemagne, il n'a pas puisé la haine de la France, au contraire. Avec Artin-Pacha, je me trouve en vrai pays de connaissance, très érudit, diplomate de premier ordre, ayant un dévouement rare pour Abdul-Hamid, son souverain ; c'est un ancien barbiste, lauréat de la Sorbonne :
- « Ce jour fut le plus beau de ma vie », me dit-il.
Il a séjourné dans l’Orléanais et me nomme des habitants de Gien, de Sully qui sont de mes amis et de ma famille. Inutile d’ajouter qu'il parle le français avec une correction parfaite et qu'il connait fort bien l'histoire de notre pays. Il sait même des [294] légendes et m’apprend celle du petit homme rouge des Tuileries, une histoire que Napoléon lui raconta une année avant la chute de l'Empire, alors que lui, Artin, était en mission diplomatique à Paris. Il paraît qu'un petit homme rouge se montrait dans la demeure impériale chaque fois qu’un événement important et désagréable devait arriver ; des domestiques l’avaient vu courir dans les salons et s’asseoir un moment sur le trône. Les femmes n'en parlaient qu'avec un petit cri d'effroi et en agitant leurs éventail: pour mieux chasser ce mauvais esprit. En 1869, le petit homme venait de se montrer quand Artin fut envoyé à Paris. Napoléon lui conta la chose en riant. L’année suivante, on la connait. La légende n’a pas menti. Pour la dernière fois que le petit homme rouge devait se faire voir, puisque les Tuileries n’existent plus, il a été le messager de bien tristes évènements. Il s’agit là de hauts personnages !... Dans les bureaux des auxiliaires, c'est bien autre chose. Sur de larges fauteuils couverts en soie d’Alep, une dizaine d’employés sont occupés. L’étoffe des sièges est toute usée par le frottement des chaussures et la paille s'échappe à travers les éraflures. Devant chacun d’eux se dresse un petit meuble tout semblable à une table de nuit, qui porte l'encrier et quelques plumes ; çà et là, des guéridons [295] minuscules pour déposer les allumettes et la cendre des cigarettes. Quelques employés écrivent. De la main droite ils tracent, avec une plume de roseau (galein) ces jolis caractères turcs ou plutôt arabes, qui ressemblent à des guirlandes. La feuille de papier placée repose sur la paume de la main gauche, car il n'est pas d’usage d'écrire sur les tables ; de temps en temps, le copiste s’arrête et admire en dilettante la dernière ligne qu’il vient de meure au monde. Les autres demeurent silencieux et inertes ; ils ne causent ni ne rient, ni ne lisent. Plongés dans leur kiff, ils égrènent leur chapelet et l’on chercherait en vain devant eux un livre, une brochure, un journal. Deux fois dans l’après-midi, on leur apporte leur café ; de temps en temps ils réclament un verre d'eau, c'est la seule marque de vitalité que donne leur indolence. S'il en est qui, plus intelligents, veulent donner une marque de leur savoir, ils comprennent vite que les directeurs et les chefs de bureau n'ont qu'une tactique : empêcher tout progrès et défendre avec férocité le statu quo. Kesmin-Bey, à qui j’emprunte cette description des employés turcs, m':t raconté au sujet de ce statu quo une anecdote qui peint admirablement l'état actuel des esprits en Turquie. Dans ces dernières années, il avait été nommé inspecteur des fermes impériales ; dans ces fermes, il y a des vignes, et dans ces vignes le phylloxéra fit [296] son apparition. Aussitôt l'ordre fut donné à l'inspecteur de combattre et de détruire ce pernicieux insecte. ll écrit à Paris pour connaître l'avis des chimistes compétents. Dès que la réponse lui est parvenue. Il indique le sulfure de carbone comme le moyen le meilleur pour combattre le phylloxéra.
- Du sulfure de carbone ?... Mais vous n'y pensez pas l s’écrie-t-on aussitôt. Le sulfure de carbone est un explosif... Ce Français est un communard qui veut attenter aux jours de Sa Majesté.
Peut-être on allait révoquer le pauvre inspecteur quand, heureusement pour ce dernier, un ministre, Marco-Pacha, qui l’avait en amitié, lui suggéra une idée superbe.
- Pourquoi voulez-vous faire une innovation? lui dit-il. On vous demande un remède pour guérir le phylloxéra ; indiquez un moyen quelconque, cela suffit. Que vous importe s'il est bon ou mauvais. J’ai lu, dans un livre, que la camomille guérissait les fièvres, indiquez la camomille pour combattre le phylloxéra ; tout le monde vous laissera tranquille.
Kesmin-Bey suivit ce conseil. On planta de la camomille qui pullule aujourd’hui dans toutes les vignes impériales. Le phylloxéra ne s'en inquiète en aucune façon, mais l’inspecteur ne fut pas inquiété.
- En Europe, en Amérique, partout où il existe un Etat et un gouvernement, les appointements des [297] fonctionnaires sont régulièrement payés à la fin de chaque mois. C’est la règle. En Turquie, la règle n’est pas la même. Les arriérés montent quelquefois à des sommes importantes. Fonctionnaires publics, soldats, marins, officiers, généraux, tous sont habitués à ne rien toucher régulièrement. Ils se sont faits à cet état de choses, ils ns: se plaignent pas, ils ne protestent pas. D'ailleurs, à quoi serviraient leurs protestations ? Comme ils savent, au reste, que les caisses du Trésor sont vides, ils attendent avec une patience tout orientale et vivent comme ils peuvent. La vie serait extrêmement dure sans un procédé qu’ils ont inventé depuis longtemps, perfectionné dans ces dernières années, et qui leur permet de vivre tant bien que mal. Ce procédé miraculeux, c'est le backschich sur la plus vaste échelle que l’on puisse imaginer. A Constantinople, il est de règle maintenant qu’on ne peut adresser aucune demande pour une affaire quelconque sans indemniser de « la perte du temps, » autrement, on peut attendre des années et des années. Cette situation empirait tous les jours, d’année en année, de mois en mois ; la pénurie du Trésor se faisait Je plus en plus sentir et les pauvres populations de l'Empire ottoman en souffrent terriblement. Cette crise n’est pas le fait du règne actuel. [298] Le Sultan Abdul-Hamid a hérité d’une situation désastreuse, il laquelle il remédie dans la mesure du possible. Déjà il y a une amélioration sensible, les finances sont mieux gérées et les gaspillages ont disparu. Cependant il sera bien difficile de rétablir le crédit ottoman, ruiné par les prodigalités incroyables d'Abdul-Azis, le prédécesseur de Mourad.